A Nazareth ( Légendes du Christ
LA FANTAISIE SUEDOISE 337
frontières. Mais elle ne se préoccupait que de l'intérêt des petites âmes suédoises. Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède n'enseigne pas seulement aux enfants la faune, la flore, les ressources et les beautés de leur pays; il leur révèle combien tout ce qu'ils voient autour d'eux, à leurs pieds ou sur leur tête, contient de poésie mystérieuse, et mérite leur amour, et réserve à leur fantaisie d'intarissables richesses Selma Lagerlôf est comme le gardien légendaire du mont Kullen qui, certains jours, laisse la montagne s'ouvrir et en découvre aux yeux des passants les veines d'argent et d'or. J'envie pour les écoliers de France un livre conçu dans cet esprit et que sa valeurlittéraire rende du soir au lendemain parfaitement classique. Mais je doute un peu qu'il reçût l'approbation de nos illustres pédagogues. Nous élevons la jeunesse dans le goût des vérités tangibles. Nous ne voulons pas en connaître d'autres. Que nous sommes austères ! La science, j'entends la science officielle, a dressé ses batteries autour de nos écoles primain s et de nos collèges. Défense aux oiseaux d'argile de parler et de s'envoler ! Judas triomphe. Il est nécessaire et hautement moral que l'enfant sache tout de suite qu'ils ne sont que de la poussière inanimée et de quoi cette poussière est faite. On traite l'imagination en ennemie, car elle a créé les dieux, paraît-il, et elle pourrait y revenir ou en créer encore. Mais elle se rit de ses iconoclastes en les forçant, sur le champ de bataille où ils la combattent, d'ériger cette monstrueuse et puérile idole qu'ils nomment l'Infaillible Raison,
Si Selma Lagerlôf choisit ses personnages de préférence parmi les paysans, les pêcheurs et les petits de ce monde, c'est précisément parce qu'ils ont conservé plus intacte la faculté de croire et de projeter sur la réalité les rayons colorants de leui fantaisie. Elle écrit aussi pour des gens que presque rien ne distrait de leur solitude et que tout ramène aux sortilèges de la vie intérieure ^ Jai interrogé plus d'un habitant de ces déserts du Nord et de ces bourgades dispersées à travers la forêt et la plaine. Ce qu'ils redoutent aux approches de l'hiver, c'est bien moins la tempête et les grands froids que l'inexorable isolement, la monotonie des jours si peu distincts des nuits, le brouillard d'ombre qui s'infiltre jusqu'à leur âme et, Tune après l'autre, en éteint toutes les lumières.
Passe encore s'ils ont une famille ou si, de temps en temps, un mendiant nomade vient frapper à leur porte. Mais la vieille Agneta de Selma Lagerlôf restait seule et vivait au flanc d'une mon-
1. La plupart de ses personnages possèdent une curieuse faculté de dédoublement. Ils objectivent leurs pensées et leurs sentiments, et ils entendent ainsi la voix de leurs morts ou la voix des choses. Leurs scrupules et leurs débats intimes se traduisent par des dialogues avec des êtres imaginaires. Ils ont des hallucinalions qu'ils caressent comme les amies de leur solitude et les compagnes de leurs voyages. Ils perdent terre avec un plaisir frissonnant et délicieux. Selma Lagerlôf a mis merveilleusement en relief ce caractère mystique et dramatiquement rêveur de la race Scandinave. Peut-être a-t-elle abusé des facilités qu'il lui offrait de nous décrire les sentiments les plus cachés des cœurs. On pourrait citer tel de ses romans comme VHisloire d'un vieux manoir, où l'usage qu'elle en fait tourne quelquefois au procédé littéraire ; mais, d'ordinaire, elle demeure dans la vérité.
iagne dont la neige blanchissait les crevasses et les dents pointues i. Comme il n'y avait personne sur la vaste terre à qui sa vie pût donner de la joie, son cœur s'engourdissait, et son esprit s'épouvantait à ridée que les damnés, suivant une ancienne croyance, enduraient leur supplice sur les glaciers éternels qui surplombaient sa cabane. Mais un jour elle a vu leurs ombres infatigables chassées et torturées par le vent ; et la compassion l'a envahie pour ces pauvres morts qui ne demanderaient qu'un peu de chaleur. De l'instant où ce sentiment est entré dans son âme, l'horreur de la solitude en est sortie. Elle filait péniblement à la quenouille sa vie quotidienne. Désormais elle doublera sa tâche avec allégresse, afin de pouvoir entretenir, durant toutes les nuits, dans la première pièce de sa maison grande ouverte, le feu des trépassés. Superstition grossière, dirait la raison, inutile charité! Il n'y a pas de charités inutiles. Ce sont ces feux-là qui attiédissent la froide atmosphère du monde. Entre l'âme de la vieille Agneta, qui triomphe de son épouvante et qui s'exténue à soulager les damnés, et celle d'un martyr de la science qui s'est dévoué au bien de l'humanité, avons-nous le droit d'établir des degrés de perfection? Oui sait si le martyr delà science n'a pas obéi à des visions aussi chimériques que la superstitieuse bonne femme du fjell suédois?
Les solitaires ne sont pas les seuls pour qui l'illusion soit aussi nécessaire quele pain de chaque jour.