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Les Deux Frères {Reines de Kungahalla

ion de me tromper avec tout un peuple, et même avec l'Académie Suédoise, qui vient enfin de lui décerner le prix Nobel de littérature.

Le 10 décembre 1904, j'assistais à Stockholm au banquet qui suit la proclamation des lauréats. Ce fut à ce banquet, présidé par le futur roi de Suède, que je rencontrai pour la première fois Selma Lagerlôf. J'osai prédire à cette magicienne qu'elle occuperait bientôt la place, 011, après notre cher Sully-PrudhommeetMommsen, Bjœrnson, ce soirlà, se carrait en triomphateur. Je vis un joyeux éclair traverser ses grands yeux d'un bleu si profond et si pur. Le 10 décembre 1909, la prédiction de ses amis s'est réalisée. Elle ne fit point à l'illustre assemblée un aussi beau discours que Bjœrnstjerne Bjœrnson. Elle n'a point d'éloquence. Mais elle reprit une scène célèbre de sa Jérusalem, et, dans ce cadre, où elle se substituait avec humour à son paysan dalécarlien, elle prouva, une fois encore, à ceux qui l'écoutaient que ses plus délicieuses fantaisies lui viennent du cœur.

L'ESPRIT RELIGIEUX ET BIBLIQUE. — L'ÈGLISE NATIONALE ET SON RÔLE. — La « JÉRUSALEM » DE SeLMA LaGERLOF et LES SECTES. — ORGIES DE MYSTICISME. — RÉFORMATEURS.

Dans les Épîtres de Fredman, le g;rand poète suédois Bellman nous peint un pauvre paysan qui laboure sa terre : « Tout en labourant, il portait souvent sa pipe à sa bouche, satisfait, jusqu'au fond du cœur^ de son champ étroit et maigre... Il pensait honnêtement et bien, et vivait sans dispute ni tapage... On ronflait dans le village, mais l'aurore réjouissait ses yeux... Toujours le premier à sortir, il rentrait toujours le dernier, chacune de ses hardes trempée de sueur... » Et l'idylle à demi virgilienne se termine par ces mots qui y répandent une pieuse clarté et qui mettent au front de son humble personnage le signe caractéristique de la nature suédoise : « Gérés avait dressé son autel dans un bouquet de bois, près de son champ.

Quand se levait l'étoile du soir, il chantait et sacvifiail. Ainsi le jour s'écoulait. » Le chansonnier du dix-huitième siècle pense comme le vieux barde Scandinave Snorre Sturleson, qui définissait les Suédois au temps du paganisme « la tribu religieuse et superstitieuse ». Les autres peuples du Nord se moquaient d'eux parce qu'ils restaient à la maison « léchant leurs autels et leurs pierres de sacrifice ». Et hier encore Oscar Levertin écrivait : « Le mysticisme ou l'angoisse religieuse est partout dans l'histoire de la Suède. »

Même aujourd'hui où les questions sociales nous pressent de toutes parts, le peuple suédois, attentif aux rumeurs de ses grévistes, ne s'échauffe vraiment qu'à la voix de ses théologiens. Il y a une quinzaine d'années, un roman de Rydberg, le Dernier des Athéniens^ paraissait en feuilleton dans un journal de Gothenbourg. Un jour que le feuilleton manqua, les bonnes femmes, qui vendaient au marché, se plaignirent de ne pas savoir ce que devenait le héros Charmidès. Le roman, médiocre et froid exercice d'érudit, ne justifiait point tant de popularité ; mais on y retrouvait l'écho d'une querelle théologique récemment suscitée par les hypothèses d'un audacieux pasteur sur la nature de Dieu ; et les marchandes de Gothenbourg, qui ne se formaient qu'une idée très vague de l'Acropole et du Pirée, s'étaient monté la tête sur ce livre d'où s'échappait un petit fumet de discussions cléricales et d'hérésie.

Ma première impression de l'esprit religieux du peuple suédois, je la reçus, à mon arrivée en Suède,

d'un ouvrier de Karlskrona, que mon hôtesse me mena visiter. C'était un dimanche. Depuis sept heures du matin, les cloclies sonnaient à vous faire croire que ce port de guerre n'était qu'une ville de béguines. Notre ouvrier, qui était marié, qui avait huit enfants et qui gagnait environ six francs par jour, habitait, à l'extrémité de la ville carillonnante, dans une ruelle à pic sur la mer, une espèce de cambuse peinte en rouge, entourée d'un fouillis de fleurs. Il était en bras de chemise et jouait sur un harmonium qu'il avait acheté pour accompagner ses chants déglise. Sa femme plus âgée que lui — comme il est fréquent chez les ouvriers et les paysans suédois qui préfèrent une compagne déjà très experte aux soins du ménage — sa grosse femme et ses enfants remplissaient une des deux petites pièces dont se composait leur logis. Le fils aîné avait apporté son violon; et leur après-midi du dimanche s'employait à louer Dieu. Mon hôtesse, qui était svedenborgienne, me dit que cet ouvrier appartenait, lui aussi, à la communion de Svedenborg. Mais sa piété ne dépendait point de sa foi particulière dans les visions du grand mystique. De simples luthériens, qui demeuraient porte à porte, éprouvaient la même satisfaction à sanctifier leurs loisirs. Le mois précédent, l'ouvrier avait reçu chez lui un pasteur svedenborgien en tournée apostolique ; et le pasteur s'était émerveillé de découvrir dans cet homme rude et doux un disputeur aussi fertile en objections que la mer de Karlskrona en récifs. Plus tard, quand je parcourus les campagnes

suédoises, rintelligence des paysans me sembla toute concentrée sur les problèmes de la religion. Un étudiant d'Upsal, qui achevait son service militaire, disait à un de mes amis que ses compagnons de chambrée, des campagnards, ne l'entretenaient que de leurs scrupules religieux. Et le fils d'un pasteur, pasteur lui-même et professeur de théologie, me racontait son étonnement lorsque, jeune homme féru d'exégèse, il accompagnait son père dans les fermes de son immense paroisse.

— J'y rencontrais, me disait-il, des paysans qui étaient les hommes d'un seul livre, la Bible. Ils y avaient tout appris : la géographie, Thistoire, la morale, la philosophie. « Parle-leur ! » disait mon père. Je brûlais d'épancher ma science upsalienne. Ils m'écoutaient, me comprenaient parfaitement, et sans que la plus légère ironie effleurât leurs lèvres minces, par leurs questions et réflexions ils me prouvaient ma vanité. Mon père souriait.

Ces scènes d'un accent tolstoïenseproduisentfréquemment dans les solitudes suédoises où les âmes, repliées sur elles-mêmes, lorsqu'elles ne se laissent pas envahir par les végétations du songe, atteignent parfois à une force de méditation singulière. Qu'un désir, un espoir, une douleur, une passion, tombe sur le désert de leur pensée, tout s'y accroche, touty fait mousse et lichen, ou tout s'y cristallise en Dieu.

Si j'avais à établir la carte de la vie religieuse en Suède, j'étendrais sur les provinces du Nord une couleur sombre et orageuse, la couleur des eaux profondes, avec quelques îlots plus pâles qui mar-

queraient les rares petites villes et les milieux industriels. Les provinces centrales, Stockholm et Upsal, resteraient d'un bleu calme ; mais je recouvrirais les côtes de l'ouest et du sud d'une large bordure noire, tristement piétiste. Je ne tiendrais aucun compte de ce qu'on appelle le progrès de la libre pensée. Les libres penseurs suédois, quel que soit leur nombre, ne constituent pas un parli et travaillent encore moins à déchristianiser la Suède. Ils ont « l'horreur du long catéchisme » qu'on enseigne aux Ecoles Communales. L'un d'eux, le plus humoristique , le docteur Kleen, dont j'ai déjà parlé, nous dira : « J'accepte le petit catéchisme, non parce qu'il est catéchisme, mais parce qu'il est petit... » Et il ajoutera : « Les religions ne sont pas le pluriel de ce que je nomme au singulier la religion '. » Il ne me paraît pas que les esprits forts de la Suède soient beaucoup plus forts. Sur certains points, ils s'entendraient à merveille avec leurs nouveaux pasteurs. De temps en temps, un scandale éclate, toujours provoqué par l'obligation, au moins morale, du mariage religieux. Deuxjeunesgens déclarent qu'ils refusent de passer sous le joug de l'Église, ou d'accomplir les formalités, d'ailleurs assez hypocrites, qui à la rigueur les en dispenseraient. Ils acquièrent à bas prix une réputation

l.Il dit encore : « Un prêtre prétendait récemment qu'un tableau noir, de la craie et une Bible étaient un matériel suffisant pour une école ; et moi, j'aurais volontiers proposé que l'on considérât le pain et l'eau comme une nourriture suffisante pour ce pasteur, afin de lui apprendre que la seule bonté des choses n'en fait pas la suffisance. »

d'héroïsme dans un groupe de jeunesse trop timoré ou trop raisonnable pour les imiter, mais que son approbation grandit un instant à ses propres yeux. Nous désignons ces sortes d'aventures sous le terme très exact d'union libre : les héros suédois les appellent « mariages de conscience », et je les reconnais, à ce signe, moins détachés qu'ils ne le supposent de la vieille orthodoxie protestante. Ajoutons que la tyrannie cléricale que subissent certaines villes de la Suède excuse ce que leur intransigeance a d'un peu emphatique.

Je n'ai séjourné que peu de temps à Gothenbourg. Un de nos anciens ministres m'y avait précédé et, dans tous les journaux, il s'était copieusement extasié devant les restaurants de tempérance et la sévère tenue des écoles. Mais avait-il bien compris qu'il n'admirait là que les effets du sentiment religieux et même piétiste qui anime, sous leurs différentes formes, toutes les institutions suédoises? 11 suffit, pour s'en convaincre, de rencontrer une troupe d'absolutistes en pèlerinage vers des sources pures : ils chantent des cantiques à tue-tête. Et si notre ancien ministre, très anticlérical, l'avait compris, je regrette que, par un respect élémentaire de la logique, il n'ait pas mis quelque sourdine à son admiration.

Mais il ignorait peut être de quel prix les habitants de Gothenbourg payaient les bienfaits incontestables et cepen^Jant exagérés d'un régime qui supprime les ivresses d'occasion. Cette ville industrielle — une grande ville, moins la hauteur des maisons — dont les rues droites et les arbres des

promenades se réfléchissent dans de calmes canaux, condense toute la monotonie morose du piétisme suédois. C'est la ville modèle, bâtie à coups d'héritages et de fondations. Ses oncles d'Amérique l'ont dotée; et son clergé en a fait un couvent social. La religion d'Etat, si douce à Stockholm et à Upsal, y a ranci et y tourne au sectarisme. Défense d'aller au théâtre : le théâtre est immoral. Heureusement le cirque ne l'est pas. Défense de danser : l'évêque a frappé d'anathèrne les quadrilles et les valses. Les seules distractionspermisesauxhonnêtesgens sont les offices de l'Eglise et les conférences d'une jeune Université privée qui possède une centaine d'étudiants et une quinzaine de professeurs. A quoi bon parler de l'inquisition dont s'accommode la société ? On s'épie; on s'interroge : « Es-tu moral, toi? L'es-tu de la manière dont il faut l'être ? Ta parole porte-t-elle la bonne marque, la seule valable aux yeux des hommes et de Dieu ? » Il est trop évident que de pareils milieux offrent des primes à l'hypocrisie. Hâtons-nous d'en sortir pour ne pas nous exposer à confondre le masque et le visage. L'injustice serait d'autant plus criante que le caractère du Suédois est ennemi du mensonge et que souvent, dans lescidatelles du cléricalisme, il se plie à la feinte uniquement par cette obéissance aux mœurs que lui semble exiger sa tranquillité intérieure.

Il est né hérétique si, pour employer la définition fameuse de Bossuet, l'hérétique est celui qui a une opinion particulière et qui s'attache à ses propres pensées. Converti assez tard à la religion du jeune

Dieu que les Vikings appelaient le Blanc Christ, son éloignement de Rome l'a maintenu dans une solitude où son ameneprenaitde la foi nouvelle que ce qui cadrait avec sa rude humeur et avec Fàpreté de ses paysages. Qu'il ait planté sur le visage de son saint Olof la barbe rousse arrachée au dieu Thor et qu'il ait remplacé dans les mains de l'apôtre le marteau du dieu par une hache symbolique : il ne faisait là que suivre l'exemple des autres peuples qui avaient déjà baptisé leurs vieilles idoles. Mais ses superstitions, dont les traces vivent encore, continuaient de l'isoler dans le monde catholique et respiraient puissamment au cœur de ses forêts. Elles n'étaient point affaiblissantes. Il s'en dégageait comme un farouche orgueil d'entrer directement et sans intermédiaire en communication avec la divinité. La liberté politique, dont les tings lui avaient donné l'usage, le prédisposaient à la liberté religieuse. En i43o, un évoque de Strangnàs, Thomas, composait, dans la forme liturgique des cantiques, un hymne sur la liberté « la meilleure chose, disait-il, qu'on pût chercher par tout l'univers. » 11 la compare à une tour oîi un gardien sonne du cor. « Si tu en sors et qu'elle tombe au pouvoir d'un autre, tu verseras des larmes!... L'Ancien Testament, comme le Nouveau, commande que la paix règne en chaque village, mais point de paix sans la liberté... Si tu tiens la liberté dans ta main, ferme bien ta main et noue autour de tes doigts de solides attaches, car la liberté ressemble à un faucon... » Voilà un faucon qu'apprivoisera Luther 1

Du reste, nous connaissons assez mal les temps catholiques de la Suède. La Réforme s'est empressée de les noyer dans une ombre épaisse, oii l'auréole de sainte Brigitte ne fait qu'un point lumineux. Mais il me semble que Heidenstam, qui a toujours prononcé sur le peuple Scandinave des paroles essentielles, en a marqué l'esprit déjà protestant dans ce passage d'une poésie saisissante.

« C'est la veille de l'entrée de Sigurd à Jérusalem. L'ombre du soir grimpe la montagne, vive et hardie comme un cheval noir. Sur le rempart, les chevaliers francs et latins causent trop pour songer au soleil qui se couche et ne sentent pas la beauté du paysage. Les roses blanches que le plus jeune des chevaliers cueille avec tant de zèle près de Siloa seront dédiées à la Vierge et orneront son autel. C'est pourquoi il a enlevé son gant de fer et pourquoi ses doigts nus saignent sous les épines. Les autres chevaliers parlent des riches tapis que, le lendemain, à l'entrée de Sigurd, on étendra dans les rues de la ville. Les plus beaux ont été fabriqués par les Sœurs Johannites avec du soleil et des roses blanches de Siloa. Personne n'a le courage d'y mettre le pied sans se déchausser et sans en baiser les franges tissées d'argent... Mais, dans le camp, Sigurd, assis au long festin bruyant, n'écoute pas les rires ; il presse sa main contre son front; et ses cheveux jaunes retombent sur son bras vigoureux. Il songe à son home lointain, à l'aboiement des chiens dans le domaine royal de Lade. Il regarde fixement le crépuscule et l'emplit de sa mélancolie. « Hommes du Nord,

« crie-t-il — et son poing fermé fait trembler la « table — demain on tapissera les rues des plus « précieux tapis, pour nous. Hommes duNord, nous « ne nous montrerons pas éblouis comme de pau- « vres hères ; nous ne descendrons point de nos che- « vaux; mais calmement nous chevaucherons, et « nous laisserons le sabot de nos bêtes trouer les « tapis pour montrer aux Chevaliers de la Croix quel « peu de cas nous faisons de ces vaines œuvres « humaines ! »

Un amour-propre indomptable, et, sous l'impassibilité du visage, une nostalgie toujours frémissante ; le mépris de l'art, mais le sentiment de la nature ; la défiance de tout ce qui flatte et caresse nos sens ; la volonté de se présenter devant Dieu sans l'ornement des œuvres et dans toute la nudité de la foi : ces mêmes traits, que Heidenstam symbolise en son personnage de Sigurd, creusent la figure des compagnons de Gustave-Adolphe comme celle du Suédois d'aujourd'hui.

Partout la Réforme drapa de beaux prétextes les ambitions politiques et les violentes translations de propriétés ; mais en Suède, peut-être plus qu'ailleurs, elle répondait à ces natures d'hyperboréens solitaires qui n'avaient pas encore eu le temps de se façonner un catholicisme à leur image. La constitution de la nouvelle Eglise, en soumettant le choix des pasteurs à l'élection de leurs fidèles, acclimatait dans les affaires cléricales la vieille liberté parlementaire des tings. Son caractère laïque abaissait fidéaldela vie religieuse ; maiselle le rendait plus accessible à tous. En somme, comme

l'a dit, dans un de ses beauxouvrages ^, M. le pasteur Nathan Sôderblom, professeur de théologie à Upsal et un des maîtres de la pensée suédoise, deux esprits dérivent éternellement du christianisme ; l'un tend à la contemplation et à l'extase et trouve son expression la plus haute dans ces paroles de l'Homme d'Assise : «Je vis l'ange qui joue delà viole devant le Seigneur ; il ne toucha ses cordes qu'une fois, mais, s'il eût donné un coup d'archet de plus, je serais mort de volupté. » L'autre aboutit à l'angoisse de Jérémie ou de Luther sous la main dominatrice de Dieu. Pour le premier, la foi, la piété, les bonnes œuvres, les prières ne sont que les degrés par où l'on s'élève jusqu'au ravissement total. Pour l'autre, à chaque degré, la personnalité se sent plus libre, plus forte, et aussi plus consciente du poids de sa responsabilité. Ils coexistent souvent chez le même peuple, quelquefois chez les mêmes êtres ; et tout l'effort de la religion devra viser à leur donner à chacun sa part de contentement, sans verser ni dans le mysticisme où finissent par se diluer les âmes, ni dans une scolastique individuelle et douloureuse où elles finissent par s'endurcir.

C'était le second qui régnait surtout en Suède. Né de l'individualisme germanique, il s'alimentait des forces dont l'homme a besoin pour sauvegarder sa dignité dans les solitudes écrasantes. La révolution de Luther revêtait le chef de famille d'une autorité quasi-sacerdotale. Elle lui permettait, ou du moins elle semblait lui permettre de fonder dans

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