‹ La SuèdeChapitre 29 sur 33 · Dans Vinela · texte numérisé non relu

Dans Vinela

souffrance. Apprends des pierres elles-mêmes à écarter la réalité. » Mais ce n'est pas impunément qu'on s'évade de la vie réelle. Le rêve qui nous isole est un mauvais rêve oia la folie se tient embusquée. Ne trichons pas avec la douleur. N'en faisons ni une vanité morbide, ce qui est abominable, ni un refuge chimérique en dehors de l'espace et du temps. Il ne faut pas plus nier la mort qu'oublier les morts. Si l'idée de la douleur nous terrifie, c'est que nous ignorons ce que renferme la douleur et ce qu'elle développe en nous d'énergie morale et de pitié pour les autres. Nous ignorons ce que Lamartine appelait sa vertu divine.

Savez-vous comment la jeune veuve de Visby a été sauvée de la démence qui rampait dans son ombre ? Les flots ont apporté au rivage un petit coffre où son mari déposait les lettres qu'il lui écrivait chaque jour et qu'il ne pouvait lui envoyer. Comme elle refusait de les lire pour ne pas déranger les plis du songe irréel où elle avait roulé son âme, sa mère irritée les a jetées au feu. Ah, quel cri ! Le cri d'une hypnotisée qui sort de sa léthargie sous la morsure d'une souffrance aiguë ! Tu ne fermeras plus les yeux à la réalité. Tu ne diras plus que ton mari n'est pas mort. La flamme qui consume ses dernières paroles t'a enfin éclairé son cadavre. Tu verseras des torrents de larmes à la pensée que jamais, jamais, tu ne connaîtras le contenu de ces lettres. Mais tu leur dois plus que leur lecture ne t'eût donné, plus qu'il n'eût osé l'espérer lui-même s'il avait eu, en les écrivant, le pressentiment de sa fin prochaine. Le vent qui en balaie les cendres

t'ouvre le chemin des rêves illimités et sains ; car, maintenant, tu vas passer d'innombrables heures à les reconstituer dans ton imagination ; et lu seras bien forcée d'échapper à toi-même pour entrer dans la pensée du mort. Il te souviendra qu'il aimait son équipage et qu'en prévision d'un naufrage il a dû te recommander les enfants, les femmes, les parents de ses matelots. C'était « un homme de la vie », lui! Tous les nobles mouvements qu'étouffait ton cœur trop lâche pour accepter l'épreuve, tu en liras l'expression impérative dans les flammes de ton foyer. Et l'on pourra dire de toi ce que Selma Lagerlôf dit d'une de ses autres héroïnes, d'une mère qui a perdu son enfant : « Le chagrin qu'elle craignait tant jadis n'est pas ce qu'elle supposait... Le chagrin c'est de pénétrer dans Vêtre intime du disparu, de le comprendre enfin ; et ce chagrin-là est pour elle une richesse. » Ces derniers mots achèvent de nous préciser la philosophie de Selma Lagerlôf. Jamais l'optimisme suédois n'a plus tendrement étreint la vie humaine. Dans chaque page qu'elle écrit, elle se donne à nous. Son œuvre n'est que le don multiplié d'une Time. A-t-elle souffert? Ressemble-t-elle au personnage de son Roi déchu, qui a reçu de sa souffrance cachée la faculté merveilleuse d'émouvoir les cœurs, en la faisant parler, gémir, et pleurer dans les créations de sa fantaisie ? « Il livrait son secret et tout de même ne le livrait pas. » Elle ne nous livrera pas autrement les siens, s'il est vrai, comme elle en est persuadée, qu'on n'a plusrien à dire auxhommes lorsqu'on n'a plus rien à leur déguiser et que la douleur

sans pudeur ne nourrit pas le génie. Elle élargit tous nos sentiments, soit par le mystère dont elle les remplit, soit par les échos infinis qu'ils répercutent en nous. L'amour se glisse dans Tâme d\me jeune fille, « avec le froissement et le bruissement furtit' d'un Troll qui traverse la sombre forêt nocturne ». Au premier baiser d'amour, le jeune homme entend bourdonner à ses oreilles les grandes cloches de la Noël et de Pâques ; et la paix sainte et profonde des dimanches descend en lui. Elle opère le même miracle que la gracieuse Impératrice Marie-Thérèse. [Il se peut que plus d'une de ses nouvelles ne soit qu'un petit coffret aux montures de fer ; mais elle a si bien su solliciter notre imagination que nous le refaisons nous-mêmes d'albâtre et d'or. « Les vingt beaux tha- 1ers » qu'elle y a enfermés deviennent un inépuisable trésor, parce qu'elle les a baignés de ses larmes.

Le plus puissant génie du monde ne parviendra jamais à guérir nos misères. Nous ne demandons à ceux qui assument la tâche de nous distraire ou de nous instruire que d'utiliser nos énergies secrètes et de nous rehausser à nos propres yeux. La petite Paméla de Richardson disait : « S'il ne s'agissait que de sauver ma vie, je ne voudrais exposer qui que ce fût au monde pour une pauvre et indigne créature comme moi; mais mon âme est d'aussi grande importance que celle d'une princesse. » Quand un romancier s'est pénétré de cette vérité sublime, il peut, sans crainte d'éclaboussures, s'aventurer parmi toutes les laideurs de la vie et en affronter les vulgarités les plus rebu-

tantes. Son optimisme sera peut-être ébranlé. Il en éprouvera peut-être le défaut et l'amère impuissance. L'humanité lui réserve des spectacles de dénuement et de détresse, de plate détresse, tels que les larmes tarissent et que l'imagination se dessèche. Pourtant, si dénués, si misérables que nous soyons, il y aura toujours une heure oîi nous nous égalerons aux plus grands. Je ne crois pas quù Selraa Lagerlôf aitlu Schopenhauer; mais que son optimisme résolu se rencontre un instant avec le pessimisme de ce maître du désenchantement, [cela ne serait pour déplaire ni à l'un ni à l'autre. Dans son chapitre sur l Ordre de la Grâce ^ le philosophe allemand développe cette pensée que « chaque cas de mort nous paraît une sorte d'apothéose ou de canonisation ». Voici la traduction de la même pensée dans une nouvelle de Selma Lagerlôf, mais touchée de sa fantaisie et rendue légère :

« Si vous mourez dans la commune de Swartsiœ, vous savez que vous aurez une bière pareille à celle de tous, une honnête bière noire comme celle où le juge et le commissaire de police furent enterrés l'an passé, car c'est le même menuisier qui fait toutes les bières, et il n'a qu'un modèle. Vous savez aussi que vous serez conduit à l'église sur une voiture de charge peinte en noir. Vous n'avez pas à songer aux panaches : on ne les connaît point. Mais les chevaux, vous le savez, auront des linges blancs attachés aux harnais; et l'on vous mènera aussi lentement et aussi solennellement qu'un Paysan,,. Les gens du village se réu-

niront autour de vous, et toutes les femmes tiendront leur mouchoir à la main. Personne ne pleurera. Les mouchoirs resteront plies, et on ne les mettra point devant les yeux. On pleurerait, si c'était l'usage; mais ce ne l'est pas. Vous comprenez que, s'il y avait beaucoup de chagrin et beaucoup de larmes devant un cercueil, ce serait pénible pour celui qui n'est regretté de personne. Ils savent ce qu'ils font à Swartsiœ!... Vous serez enterré un dimanche, de sorte que vous aurez autour de vous toute la commune, et la jeune fille avec laquelle vous dansiez à la dernière veillée de la Saint- Jean, et^l'homme avec lequel vous échangiez des chevaux à la dernière foire. Et le maître d'école sera là qui s'occupait de vous, lorsque vous étiez un petit garçon, et qui vous aura oublié, bien que vous ne l'ayez pas oublié; et le vieux député qui jamais autrefois ne daignait vous saluer... Soyez certain que tous les paroissiens vous accompagneront au cimetière. Et notez qiiils auront tous l air petit et pauvre. Un seul est grand et vénérable, vous, dans votre bière, vous qui êtes mort. Les autres se lèveront le lendemain pour les pesantes et grossières besognes. Ils seront assis dans leurs vieilles cabanes et porteront de vieux vêtements rapiécés. Ils souffriront encore et seront opprimés et humiliés par la pauvreté. Mais vous, vous n'aurez plus jamais besoin d'examiner si le col de velours de votre pardessus commence à blanchir sur les bords. Vous n'aurez plus jamais besoin de faire à votre foulard le pli qui en cache la coupure. Vous n'aurez plus jamais besoin de prier les marchands

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de campagne de vous laisser leurs marchandises à crédit. Et, en vous accompagnant, chacun se dit qu'il vaut mieux monter vers le ciel sur les nuages hlancs du matin que d'éprouver la vie aux nombreuses peines ^ ... »

J'ai été, sinon le premier, du moins un des premiers à parler de Selma Lagerlôf en France. Bien des exemples m'ont averti que notre amour-propre est trop intéressé aux découvertes que nous faisons ou que nous croyons faire pour que nous ne soyons pas tentés de les exalter outre mesure. Je me suis plus d'une fois demandé si je n'exagérais pas l'originalité charmante et forte de ma romancière suédoise, et si je n'embellissais point son œuvre de toutes les impressions poétiques que j'ai ressenties en Suède et que je n'ai pas su exprimer. Me trompé-je en pensant que cette seule page, après tant d'autres, mettrait un écrivain hors de pair? Suis-je dupe d'un mirage en y admirant une fantaisie où s'illumine la morne réalité, comme dans une pure lumière un pauvre visage en pleurs? Et, si la supériorité de Tartiste se marque à la façon dont il traite les lieux communs, n'y a-t-il pas là un art qui rajeunit un thème éternel par la précision du détail et l'émouvante sincérité du cœur? Et songez que je n'ai encore rien dit de son chef-d'œuvre, Jérusalem, qui nous expliquera plus loin un des côtés les plus importants de la Suède religieuse... Si je me trompe, j'ai laconsola-

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