‹ La SuèdeChapitre 8 sur 33 · UNE VISITE AU PARLEMENT · texte numérisé non relu

UNE VISITE AU PARLEMENT

Ceux qui visiteront à Stockholm le nouveau Riksdag ne saisiront plus d'un seul coup d'œil ce qu'est le Parlement suédois. Il fallait voir la vieille habitation où, naguère encore, s'entassaient sénateurs et députés. J'y fus conduit par un membre du Sénat. M, N... me rappelait un peintre que j'avais rencontré en Dalécarlie et que les moindres objets dalécarliens, une coiffe de femme, un vieux manche de charrue, un berceau bancal, un ragoût de mouton fumant sur la table d'une ferme, faisaient bouillonner d'enthousiasme. Je m'efforçais en vain de me régler sur l'admiration que manifestait M. N... ; mais je n'avais pas ses raisons de m'extasier devant la simplicité d'un logis où il s'appréciait lui-même d'être aussi simple : et je répondais froidement la messe.

Au rez-de-chaussée, le restaurant me parut un

petit restaurant très ordinaire, avec de petites tables qui n'avaient rien de singulier, le restaurant de la Bibliothèque Nationale, Mais M. N... le célébrait comme le sanctuaire de l'appétit et de la santé. Les hors-d'œuvre n'excitaient point à boire; et tous les plats qu'ony servait étaient assaisonnés de vertu. On appelait la dame qui le dirigeait « la Tante du Parlement ». Je compris que la stricte politesse me commandait d'être touché de cette dénomination patriarcale. Au premier étage, les deux Chambres, qui n'étaient en effet que deux grandes chambres, communiquaient par une galerie vitrée d'oîi la vue plongeait sur un bras de mer et remontait une pente abrupte toute plantée de maisons. Ce beau spectacle stockholmien faillit me délivrer de ma gêne, et j'espérai, en m'y arrêtant, que je pourrais enfin me hausser à l'unisson de mon aimable guide. Mais il m'en détourna pour me faire contempler les tableaux accrochés au mur. Le plus remarquable représentait tous les champignons de la Suède.

Nous parcourûmes ensuite les médiocres salons, fumoirs et salles de lecture, dont M. N... me vanta la surprenante commodité ; et nous parvînmes au bureau de la Commission du Budget, où il me montra une armoire de bois verni et une clef exposée sur un rayon.

— Devinez ce que renferme cette armoire, me dit-il.

Je ne devinai pas. Il jouit un instant de ma perplexité et reprit d'un ton victorieux :

— Elle renferme tous les protocoles et même

cenx des Affaires étrangères... Et quelle est cette clef?

Je devinai aussitôt que c'était la clef de l'armoire. Il la prit, l'éleva à la hauteur de mes yeux, la fit briller au soleil, et ouvrit le meuble formidable. Il l'ouvrit à deux battants et lentement le referma :

— Vous pourrez dire que vous avez vu les arcanes de notre politique!

Je n'avais rien vu; mais, dans le silence qui suivit, je sentis passer le dogme de l'honnêteté suédoise ; et je saluai-

Enfin, comme les parlementaires n'étaient pas encore en séance, il me mena jusqu'à la table du président du Sénat, oii reposait un gros marteau de bois double et rond :

— C'est notre cloche, dit-il. Quand un des orateurs s'emporte ou sort des convenances, le président en assène un coup sur la table ; et l'orateur se tait. Mais voici vingt-cinq ans que je suis sénateur, et je n'ai encore entendu qu'une fois le marteau retomber. Mon collègue qui mérita cet avertissement en resta sur le moment comme frappé : « Ah ! Monsieur le Président, s'écria-t-il en se touchant le front, ce coup-là, je l'entendrai jusqu'à la fin de mes jours ! »

Je voulus savoir ce que le malheureux avait dit ou avait fait pour s'attirer un tel châtiment ; mais M. N... eut beau fouiller sa mémoire, il en avait perdu le souvenir.

On a dû transporter ce marteau si glorieusement inutile au nouveau Riksdag. Mais je crains que, dans le déménagement, bien des choses qui tenaient

au cœur de M. N... n'aient été détériorées, égarées ou abolies. L'armoire aux protocoles avec sa clef en évidence, cette bonne armoire où la politique suédoise fleurait sans doute la lavande et le thym, a-t-elleosé franchir le seuil d'un palais? « La Tante du Parlement » ne s'est-elle pas crue obligée de renouveler son service et de l'assortir à la solennité du lieu ? En revanche, je suis persuadé que la physionomie des séances n'aura point changé, que les orateurs îi'y seront pas devenus plus éloquents ni leurs auditeurs moins recueillis. On voudrait que nos députés fussent astreints à suivre au moins vingt et un jours — le temps normal d'une cure — les délibérations du Parlement suédois, car, tout le monde le sait, ils meurent de leur pléthore d'éloquence et du trop de gaîté qu'elle leur donne.

La Chambre des Députés est en majorité composée de paysans. « Jadis ils se reconnaissaient, dit un auteur suédois, à Thabileté technique dont on les voyait, sur la place Charles XIII, se moucher d'abord avec les doigts et tirer ensuite leur énorme mouchoir bleu pour une touche finale. » Aujourd'hui je ne les distingue guère de leurs collègues, les évoques, les professeurs de facultéj les avocats, dont ils se sont assimilé les manières et les raffinements. Leurs mains sont peut-être plus noueuses du cal de la charrue, la peau de leur visage plus cuite par les vents de l'hiver; et, quand on leur demande leur opinion sur des questions aussi pénibles que le suflVage universel, peut-être ont-ils gardé l'habitude de baisser les lèvres et de ne rien répondre. Mais la plupart d'entre eux ont

renoncé au costume de leur province ; je n'en ai compté que deux qui eussent conservé le tablier de cuir des Dalécarliens. Peu importe ! Ils ont imprimé au Parlement tout entier l'espèce de méditation laborieuse et de mutisme que l'homme acquiert dans le commerce des bêtes et dans le silence des labours. Ils y joignent une gravité de marguilliers pour qui les bancs de la Chambre sont comme des bancs d'église et les discours comme des prônes. La rhétorique, j'entends la plus brillante et la plus entraînante, loin d'avoir aucune prise sur eux, effaroucherait leurs scrupules et remuerait leur défiance. Ils diraient volontiers d'un orateur qui leur causerait du plaisir : « Cet homme-là parle trop bien pour être honnête. » Leurs pasteurs les ont accoutumés à une élocution dont la monotonie leur semble la condition même d'un raisonnement rigoureux et oîi le dédain des mouvements oratoires leur est un gage de probité. Que le ministre de la guerre leur lise une proposition sur les effectifs de cavalerie, qu'un avocat discute de la couleur des uniformes militaires, qu'on aborde enfin l'épineux problème du suffrage universel, c'est la même immobilité, la même tension de ces visages aux yeux bleus dans un teint de brique. Je songeais à l'amusante réflexion d'une étudiante d'Upsal. Elle était allée à Paris, et, un jour de prédication, elle était entrée à Notre-Dame. c( Le prédicateur faisait tant de gestes, me dit-elle, que je ne pouvais suivre sa parole, tant j'avais peur qu'il ne tombât du haut de sa chaire. » Les orateurs suédois ne courent aucun danger de perdre l'équilibre. Ils s'expriment les deux mains dans leurs

poches, sans gestes, sans éclat, d'une voix morne. Ils vont leur train et creusent leur sillon avec une placidité pesante qui ne connaît pas plus les interruptions vives que les coups d'éperon. On ne les encourage pas ; on ne ponctue pas de Bien ! Très bien /le cours de leur harangue. Mais je crois que, s'il leur arrivait d'éternuer, tout le monde, évêques, pasteurs, professeurs, avocats et même les paysans qui ont appris les beaux usages, leur répondrait par le vœu scoiastique d'Upsal : Prosil !

Ne raillons pas. Les membres de ce Parlement se forment une idée très haute de leur responsabilité. Du reste, riches paysans de la Scanie, naturellement conservateurs, ou paysans pauvres du Norrland, assez radicaux, ce ne sont point des parvenus incompétents. Ils ont presque tous fait leur apprentissage de juristes dans leurs communes, où ils remplissaient les fonctions d'assesseurs du juge. Leur élection de députés n'a été pour eux qu'une sorte de promotion ; et ils apportent à la Chambre les qualités qui les avaient désignés à Testime de leurs concitoyens : une conscience méticuleuse en ce qui concerne Tadministration intérieure, une économie des deniers pubhcs poussée parfois jusqu'à l'ignorance des grand intérêts nationaux, mais corrigée par une attention soutenue et aussi par la volonté royale. Ils ont au plus haut point les vertus républicaines et paient très bon marché l'institution monarchique qui leur en garantit le libre exercice. Je ne serais pas étonné que le socialisme obtînt de la justice de ces terriens, si attachés à l'amour de la terre et de la propriété,

des avantages plus pratiques que de nos rhéteurs bourgeois. J'admire en eux ce même esprit de discipline que j'ai noté chez les intellectuels d'Upsal, et qui s'affirme du haut en bas de la société suédoise. L'un d'eux me disait : « Pourquoi le Roi ne se réserverait-il pas le choix des Présidents de nos Chambres? Ne vaut-il pas mieux éviter tous les sujets inutiles de discussion et de division ? » S'ils n'ont pas achevé leur besogne au quinze Mai, ils continuent de siéger, mais sans toucher un sou. Cette prolongation de séjour à Stockholm, malencontreuse pour leur bourse, leur fait gros cœur. Cependant ils ne se plaignent pas ; ils admettent que l'Etat, qui ne rétribue point ses sénateurs, traite à forfait avec ses députés ; ils ne jugent pas attentatoire à leur dignité qu'on les considère comme des entrepreneurs de travaux publics et qu'on les paie sur l'ouvrage accompli et non sur le temps quïls ont mis à l'accomplir. Ils n'amusent pas l'étranger, certes ! Mais l'étranger les respecte et voit en eux le Grand Conseil Municipal du Royaume de Suède.

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