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LE POÈTE DE STOCKHOLM

La première fois que je rencontrai Oscar Levertin, il me parla de Bellman, le chansonnier lyrique du dix-huitième siècle, selon lui le poète le plus génial de la Suède, et il ajouta : « Lorsque je suis loin de mon pays, et que j'éprouve la nostalgie de Stockholm et de sa nature, je me répète des vers de Bellman, » Le sentiment de Levertin, tous les Sué-

dois le partagent. Tegnér et Snoilsky ont célébré l'un et l'autre, à soixante ans de distance, « la chanson sauvage et cultivée w du grand artiste qui apprit aux échos stokholmiens le nom d'Amaryllis et qui fixa en traits immortels « un rêve printanier de bonheur dans le Nord ». Je ne compris pas tout de suite le génie fascinant de Bellman ; et je compris encore moins comment ses poésies légères pouvaient rendre aux absents l'idée vivante de Stockholm.

La capitale de la Suède me produisait l'effet d'une grosse ville de gros parvenus qui mire ses grosmonumentsdans deseaux infinimentplus belles lorsqu'elles ne retlètent que des rochers et des pins tordus. J'aimais trop Upsal pour ne pas m'y sentir un peu dépaysé. Et tant de choses m'y déplaisaient ! Je veux bien qu'elle donne l'impression du grandiose, mais d'un grandiose cossu. Elle paraît riche, surtout matérielle, et presque toujours théâtrale et pédante, avec sa manie de frontons, de sculptures, de rotondes, de belvédères, d'architectures composites, dont aucune, sauf peut-être ses lourdes terrasses et son château royal, ne s'harmonise au caractère farouche qui m'avait d'abord séduit dans la beauté de son décor. L'ambition de se distinguer par leur façade, dont ses bourgeois m'ont l'air dévorés, tourne en fureur, dès qu'on atteint les archipels de villégiatures. Je ne connais au monde que le Campo Santo de Gênes oii la vanité s'étale aussi emphatiquement. Peut-être préféré-je encore les beaux messieurs de marbre qui viennent, une main sur le cœur et le chapeau haut de forme

dans l'autre, humecter de larmes le tombeau de

madame leur épouse, à ces bâtisses mauresques, chinoises, féodales, ces cabines de bains en forme de chapelle gothique, ces mausolées de plaisance dont la prétention esthétique vous feraient prendre en grippe l'amour de la nature.

L'intérieur de la ville est le centre de la correction du Royaume. On ne vous permetpas d'y oublier un instant que le peuple suédois est extrêmement correct, moral et cultivé. Les écoles ne se contentent pas d'être des écoles. Elles ont verset de Bible sur rue. Les inscriptions de leurs murs arrêtent le passant pour lui rappeler les bienfaits de l'instruction et la pratique de la vertu. Tout ce qui est initiative et fantaisie ne peut qu'étouffer dans ces artères rectilignes, entre ces constructions massives. Les vieux quartiers ont une mine triste et compassée; les quartiers neufs, une figure si solennelle que la tenue du dimanche y semble de rigueur. On n'y voit, du reste, que des gens endimanchés, rentiers, fonctionnaires ou domestiques. Us suivent lentement leur trottoir, le trottoir de la montée ou celui de la descente. Ils ne se trompent jamais. Ils se marchent sur les talons avec la conscience du savoir-vivre et la satisfaction du confort. Les bohèmes, s'il y en a encore depuis ceux dont Strindberg nous a peint l'ennuyeuse médiocrité, doivent se cacher dans les trous et n'en sortir qu'à l'heure où des lumières de la ville, multipliées par les eaux, il ne reste que les becs de gaz égouttant leurs larmes jaunes le long des quais déserts.

Quel rapport peuvent avoir les idylles enivrées

de Bellman avec cette ville pompeuse? Que viennent faire des nymphes hardiment chiffonnées et crûment libertines dans ce monde empesé ? Mais le Stockholm d'aujourd'hui ne ressemble point au Stockholm du dix-huitième siècle. Sur l'emplacement de ses tavernes se sont élevés de grands hôtels ; et la Suède a converti sa rudesse en raideur. Si le charme de Bellman a traversé ces métamorphoses, s'il survit à la société dont ses chansons furent la parure et la joie, c'est donc qu'il exprime mieux qu'un moment passager dans l'histoire de son pays et que les monuments modernes de Stockholm nous masquent le vrai Stockholm, comme la politesse guindée de ses habitants nous dissimule leur vraie nature. Déjà, sans quitter la ville, au cœur même de la cité, je sais des coins de verdure, des jardins ombragés de saules pleureurs, que les nuits crépusculaires de Tété remplissent de chants ivres et du silence des oarystis. L'étranger, qu'avaient édifié la culture suédoise et la morale parlante des murs d'école, n'est pas médiocrement surpris de voir s'échapper des gazons, si correctement tracés, les héroïnes fripées des chansons de Bellman. Le peuple de Stockholm résiste assez mal aux effluves de la saison printanière. Je le remarque uniquement parce que les Suédois, infatués de leur vertu, rougiraient d'en convenir, et que ce cynisme, campagnard ou plébéien, nous aide à comprendre les grossièretés de leur poète national. Bien entendu, ce n'est pas ce que nous cherchons en lui ! Eloignons-nous de la ville juste assez pour que la masse en devienne imposante au milieu des

eaux qui l'embrassent et des bois qui la couronnent. Arrêtons-nousau petit château deHaga, le Bagatelle de Gustave III, dans un grand parc que vient baigner la mer. Tout est noble ici : les lignes de l'horizon, les contours du paysage, cette mer qui s'écoule comme un fleuve, ce pavillon aux colonnes de marbre et au toit en terrasse ; et presque tout ce qui est de l'homme y respire le goût français. Un peintre français a orné les murs de figures mythologiques. Lesportes vitréess'ouvrent sur un jardina la française. Les tables sont chargées des plus jolis Sèvres. Un des panneaux de la chambre à coucher, signé d'Alexandre Roslin, représente un épisode de la vie d'Henri IV : la rencontre du Roi et de son ministre Sully. Les fleurs, les rochers, les bouleaux, la forêt se reflètent dans une salle des glaces. C'est une petite serre de culture française. Je ressens la même mélancolie que naguère à Potsdam, ici sans âcreté douloureuse.

Bellmana chanté Haga, ouplutôt les papillons de Haga. On ne retrouve pas plus en lui la noblesse du paysage suédois que le pittoresque des récifs et des archipels qui font à Stockholm une pathétique entrée par la porte de la mer. Mais ce petit-fils d'un professeur d'Upsal, cet arrière-petit-fils d'un cordonnier allemand, a entendu les chansons de France que les voyageurs apportaient dans leurs malles avec des figurines de Sèvres. Il a suivi la troupe d'Opéra-Comique appelée à Stockholm par le père de Gustave III, Adolphe-Frédéric. Il a fredonné les derniers couplets de Paris, dont raffolait la haute société suédoise et qui voltigeaient

sur les lèvres des hôtes de Haga et de Gripsholm, en ces beaux soirs où l'on se déguisait en divinités mythologiques et où l'on jouait Bose et Colas de Montigny et le Devin du village. Ecoutez bien sa chanson ; vous y surprendrez l'écho de la chanson française, comme dans les salons du pavillon de Haga et des châteaux suédois le pas du visiteur réveille les voix lointaines de notre dix-huitième siècle endormi.

Là-bas, sur le port de Stockholm — et ce port au milieu de la ville est admirable — dans la fumée des navires et dans la rumeur des atterrissages, se dresse la statue laurée de Gustave III. « Reconnaissez-vous son allure de Dieu ? s'écriait Wallin, en 1808, le jour de l'inauguration. Muses, mêlez vos voix au chant d'allégresse des Ouirites !... » Il est là qui semble attendre lès arrivages de statues, tout cet hellénisme de convention, tout cet Olympe français qu'il prétendit imposer à la terre de Suède. Le poète fut plus habile que le roi. Il saisit au vol la chanson étrangère, l'emporta sous les chênes et les pins suédois, l'apprivoisa et lui apprit à moduler les notes de son pays.

Il l'emporta souvent à Uriksdal. De Haga, un petit bateau nous y conduit. La mer se divise en fleuves et en rivières. On navigue sous l'ombrage des aulnes et des bouleaux et parmi des roseaux où le vent joue. « Le vent joue. » C'est un de ces mots favoris, et, comme le vent qui froisse la soie des roseaux, sa chanson fait une exquise musique. Le jour décline. La cime cuivrée des pins s'enflamme. La lune qui s'est levée jette ses rayons "▼

dansants à la poursuite des lueurs du soleil, que les courants entraînent. Elle est déjà sur le toit des maisons, dont les fenêlres irradient encore. Des essaims de voiles paraissent et disparaissent dans la verdiire. Une fille lave son linge et caresse l'onde de ses bras charnus. Un château blanc surgit derrièi-e les tilleuls. Les cabarets d'aiitrefois sont devenus des villas, dont chacune a son débarcadère ; mais, des gens que le soir ramène et qui trempent leurs mains au fil de l'eau, de ces honnêtes bureaucrates que leur femme, leurs enfants, leur servante et leur chien atleiident au petit ponton, pas un qui, dans cette nature à la fois sauvage et civilisée, ne puisse s'émouvoir des chansons de Bellhlàn et y raviver uii instant sa vieille âme suédoise d'aventurier buveur et musicien, dont la gaieté a besoin, pour se sentir vivre, de provocations, d'ivresse et de tapage, et dont le frémissement d'une feuille à la lumière du soir suffit à nourrir la mélancolie.

Oscar Levertin, dans une de ses plus belles études consacrée à Bellman, remarque que la chanson française du dix-huitième siècle, dame du monde en partie fine, soubrette ou catin, reste toujours, et jusque dans l'ivresse, une personne raisbimable. Elle n'est jamais enivrée d'elle-même. Elle fait jaillir des étincelles et des épigrainmes ; elle ne brûle pas. Autrement dit, ni les Piron, ni les Vadé, ni plus tard les Désaugier et les Déranger, ne sont des lyriques. Bellman en est un. Il l'est dans l'ingénuité du mot ; car ce n'est point au figiité qu'il pfend sa lyre. Il compose en mUsiqiie,

et, si sa musique ne lui appartient pas tout entière, s'il a pillé les opérettes françaises et même les airs sacrés, comme le Stabat Mater de Pergolèse, son inspiration musicale est si étroitement unie à son inspiration poétique que là oii sa musique cesse, sa poésie tombe. Il l'est encore et surtout par la vérité de ses sensations et par sa furieuse ardeur de vivre.

Ce beau jeune homme à la figure allongée, que les peintres nous représentent la bouche souriante et sensuelle, les paupières abaissées sur sa guitare, a frénétiquement embrassé la vie. « Il écrasa sur ses lèvres, nous dit Levertin, les grappes de la jouissance, jusqu'à ce que le jus en inondât tout son pâle visage. » Il n'eut, comme notre Musset, que dix ans de génie, mais il dura cinquante-cinq ans et ne mourut qu'en 1795, l'esprit vacillant et le corps usé. On résiste un peu plus longtemps dans les pays du Nord. D'ailleurs, aucun amour comparable à la passion du Tpoëie des Nuits ; aucune conception romantique ou pré-romantique de l'orgie. Use tue de plaisir à force d'en vivre. Il n'a pas plus honte de son ivresse qu'il ne cherche à l'ennoblir. Elle le mène parfois à la fantaisie la plus légère et à ces danses dont parle Tegnér, dansées avec les Faunes et les Grâces. Parfois, nous ne saurions l'accompagner où elle le laisse. « Vois comme je suis : étendu dans le ruisseau à regarder mes vieilles chaussures, ma veste en haillons, ma chemise plus noire que la suie... » Sa chanson titubante qui ne respecte même pas le lit maternel, son ignoble chanson s'achève en hoquets d'ivrogne.

Ses amours s'offrent à nous sans vergogne, dans leur sensualité bohème : « Le soulier cculé d'une femme qui se promène sous l'allée verte cause à mes yeux plus de plaisir et de volupté que les lauriers dont on me coiffe sur les médailles. »

Mais ce débauché est un artiste de génie ; et, à travers les traductions qui font de lui un Marsyas écorché, je devine du moins ce qu'il a de merveilleux et aussi d'inaccessible pour quiconque n'est point Suédois. Vous imaginez-vous qu'un étranger sente jamais la poésie de La Fontaine? Bellman est le La Fontaine de la Suède, en ce sens qu'il en est le seul poète qui ait pu dire en suédois :

L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours.

et enfermer dans ce vers toute la lumière du printemps. Chaque fois que mes amis suédois m'ont traduit ses chansons, leurs commentaires et leurs impressions réveillaient en moi des souvenirs de La Fontaine :

Sur les ailes du Temps, Ja tristesse s'envole... Belles, craignez les bois et leur vaste silence... Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré...

Mais laissons de côté cet élément mystérieux et inanalysable qui tient au rythme, à l'harmonie, à la puissance évocatrice des mots, et qui est proprement l'âme de la poésie. Bellman ressemble encore à notre fabuliste, par son imitation originale dans un genre médiocre que son génie a transformé et du même coup épuisé, et par la richesse pittores-

que et réaliste de son œuvre. Ce n'est pas seulement l'idylle de Stockholm qu'il nous peint : ses embarquements pour Cythère, ses buveurs aux joues roses et au sourire béat, ses filles de joie dont les seins nus apparaissent aux fenêtres sous la rosée matinale, et, dans la senteur des pins, ses pique-niques au sons des cors de chasse, et ses menuets devant les jambons entourés de fleurs. C'est aussi la vie des rues : les cochers qui se battent, les gens qui se bousculent à la clarté des lanternes, la petite ûlarjo, qui passe devant l'octroi avec son lait, son baquet de beurrC;, ses paniers de cerises, et qui éternue : « Marjo, prend des épingles et rattache ta camisole ! » Ce sont des noces et des enterrements, l'enterrement de la patronne du cabaret Vismar : Mollberg^, droit sur les étriers, les pans relevés, un cordon au chapeau, des pistolets voilés de crêpe à la ceinture, un bouquet de buis à la main, va chercher les musiciens, mendier un linceul, louer des lampes, commander les poissons et les pains de safran.

Bellman connaît encore les paysans. 11 sait à quelle heure bout leur marmite de gruau, et de quel geste dans la prairie, appuyé contre une pierre, le Dalécarlien saisit sa bêche. Ce tenancier qui se baisse pour allumer sa pipe, il le suivra bientôt sous la forêt « sombre et bleue ». Ses personnages, se meuvent dans une lumière idéale, la lumière de Watteau, a-t-on dit, ou la lumière plus idéale des printemps du Nord. « La jupe de son Ulla garde, même en traversant les sales ruisseaux, une odeur de rosée sur l'herbe. » Mais ils vivent tous, enlevés

d'un crayon sobrC;, jetés dans sa courte chanson avec cetartclassique,cetart suprême qu'on nomme le naturel. Bellman me paraît avoir réalisé la chimère du réalisme lyrique.

Cependant, s'il voit nettement la réalité, si elle l'amuse de son relief et de sa couleur, il n'y creuse pas assez pour en atteindre l'âme. Sa pensée est pauvre comme son lyrisme restreint. Le monde ne tient pas autour d'une table où des buveurs choquent leurs verres; et l'on n'en découvre pas tous les aspects de la fenêtre d'un cabaret. Je doute que les flûtes et les hautbois « remplissent de l'infini des sentiments » la salle avinée et souillée d'une misérable auberge. La chanson bachicjueest trop exposée à prendre pour des étoiles le reflet des lanternes dans les flaques de vin et dans l'eau des ruisseaux. Le Latin s'en défie et la traite comme une esclave. Mais le Suédois suit avec amour cette sorcière qui, de son pas chancelant et nocturne, le ramène par des voies sûres à son intime paganisme, au paganisme de sa chair et de ses désirS;, que huit cents ans de discipline chrétienne n'ont pas étouffé. « Je suis un pa'ien ! », s'écrie Bellman quand il est ivre. Il le croit, et cette illusion d'une heure est peut-être la plus vive jouissance qu'il savoure au fond de son verre.

Mais, pas plus que ses compatriotes suédois, le descendant d'Allemands piétistes ne peut se débarrasser de son christianisme. Il a commencé par traduire des psaumes, par écrire des Pensées évangéliques sur la mort. Quand le violon de son héros Fredman sera fêlé, il reviendra aux psaumes, et

son dernier ouvrage s'intitulera la Fêle de Sion. Il composera même parallèlement des poésies religieuses et des poésies à boire. Parfois, il débraillera dans sa chanson des personnages de la Bible, mais il le fera sans cet esprit de libre pensée cafarde si désobligeant chez un Déranger; il le fera en bon piétiste pour qui, comme Schûck l'a justement remarqué, l'Ancien Testament n'est pas intangible.

Et partout, à travers le capiteux vacarme de son œuvre, les cloches de la mort tintent. Que de grossièretés il rachète par sa mélancolie ! La mort ne l'épouvante pas, car il sait que « la table de la Grâce est toujours mise même pour l'enfant prodigue trop longtemps attablé entre Fredman et Ulla », cette Ulla qui rendait les vieux cabaretiers amoureuxrien qu'en boutonnant son jupon autour de ses hanches. Non, l'approche de la mort ne lui communique point le tremblement de repentir qu'on sent dans la main de La Fontaine, lorsqu'il écrit sa dernière lettre à Maucroix. Mais il ne peut oublier que la mort « a mis son sablier à côté de son verre ». Les nœuds bouffants d'Ulla ne lui cachent point « les saules funèbres où la tourterelle n'a jamais fait son nid ». Soit! Dieu est bon, la nature est bonne, le vin est excellent. En avant des cors de chasse ! Quand ce sera le tour des orgues de l'église, nous nous remettrons à la bienveillance du Seigneur qui nous pardonnera notre vieux paganisme, parce que nous sommes pleins de candeur et d'honnêteté, — et d'une honnêteté si suédoise !

TROISIExME PARTIE DEUX REPRÉSENTANTS DE LA SUÈDE LITTÉRAIRE

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