‹ La Suède au XVIème siècleChapitre 1 sur 142 · La Suède au XVIème siècle · texte numérisé non relu

La Suède au XVIème siècle

Éric XIV, né en 1533 (13 décembre), avait vingtsept ans à la mort de Gustave P'. C'est le bon âge. Le corps a toute sa vigueur. On a de Texpérience. L'époque des illusions est passée; celle du décourage- ^ ment n'est pas venue.

Éric, d'une taille plus élégante qu'élevée, d'une figure agréable, très-recherché dans sa mise, pétulant, intrépide, affable, instruit, prompt à la repartie, adroit et passionné pour tous les exercices du corps, aimant la guerre et ayant l'apparence, sinon la réalité du courage, était adoré des peuples sur lesquels Dieu l'appelait à régner. 11 n'était pas jusqu'à ses défauts.

jusqu'à ses vices qui , contrastant avec les vertus austères et moroses de son père, ne servissent à accroître sa popularité.

Si jamais un règne s'est ouvert sous de favorables auspices, c'est à coup sûr le sien. Succédante un prince dont la sagesse seule pouvait égaler Thabileté, il trouvait tous les obstacles aplanis, toutes les difficultés surmontées par ce prévoyant et infatigable génie. Le trésor public était plein; le bien-être régnait dans les provinces, et avec lui la sécurité dans les campagnes, Tordre dans les villes , la soumission dans les cœurs. Gustave avait donné au pouvoir tant de prestige ; il s'était élevé tellement au-dessus de tous qu'il n'existait pas en Suède un seul homme, parmi les Stures, les Roos, les Bondes, les Sparres, parmi tous ceux enfin qui jadis avaient porté la couronne , qui ne vît dans les enfants du feu roi des maîtres légitimes , et qui songeât à se soustraire à leur autorité. Tout allait aussi bien au dehors. Hormis en Livonie où la guerre cependant n'était qu'imminente, la Suède n'avait à craindre aucun conflit avec ses voisins. Il semblait donc qu'Éric XIV, pour être un homme heureux et un prince puissant, n'eût qu'à suivre la voie tracée par son père. Mais encore, pour maintenir la prospérité dans une fortune ou dans un royaume, faut-il savoir résister aux forces destructives de la nature : par malheur Eric, né d'une mère hypocondre et maniaque, portait en lui un germe de folie. Il y avait peu de suite, presque de l'incohérence dans ses idées, et déjà il était sous la domination du misérable qui devait exercer sur son faible esprit une si grande et si fatale influence.

i«60: LNGRATÏTUDE ET MALTAIS PENCHANTS DU ROI.

Nous aTons va Gustaye* à la fin de ses jours, pousser la faiblesse, ou plutôt la bonté, jusqu'à se dépouiller pour ses enfants. Non-seulement il a^ait fait Éric duc de Smâland , et l'avait investi de ce fief magnifique ; mais il l'avait encore appelé à s'asseoir à ses côtés sur son trône. Insensible à tant de bienfaits, ce fils ingrat n'avait cessé , du jour où le pouvoir lui avait été remis, d'attaquer sourdement, clandestinement , l'antorité de son père ; il avait même à la fin fait succéder les menaces aux mauvais procédés, et, s'il n'en était pas venu à un conflit avec son père, c'est qu'il n'avait pas trouvé des hommes assez pervertis et assez insensés pour le suivre dans cette criminelle équipée. Cette absence complète de bon sens, et, ce qui était pire, de sens moral dans l'homme qui devait lui sucq^er, avait rempli d'amertume le noble cœur de Gustave, et ses derniers jours avaient été attristés par le pressentiment des mal heurs que l' indignité de son successeur allait attirer sur la patrie.

Un mauvais fils est à plus forte raison un mauvais frère. Le corps de Gustave n'était pas encore livré à la terre que des questions d'intérêt divisaient ses en^ fants (1). Éric, qui n'était pas satisfait de son lot dans lequel cependant était entrée une couronne, disputait à des orphelins la part qui leur revenait dans l'héritage paternel. Je sais bien que Gustave, en écrivant son testament, avait eu surtout en vue de prot^er ses plus jeunes enÊmts contre la mauvaise foi et l'avidité de leur frère aîné. 11 est donc naturel qu'Eric en ait été blessé, et je comprends que dans les prérogatives ac-

'1) Comme il résulte d'âne lettre écrite par Jean à ÉriCy le surlendemain de la mmt de Gnstare, 1" octobre 1560.

4 ÉRIC XIV. [iseo;

cordées à Jean et à Charles il ait vu un amoindrissement de la royauté, et en ait témoigné son mécontentement; il ne devait pas pour cela oublier que Gustave, né simple gentilhomme et ayant acquis à la pointe de son épée tout ce qu'il possédait, avait le droite sauf de la couronne devenue héréditaire , d'en disposer comme il lui plairait; et Éric devait obéir, le premier, à uue volonté suprême qu'il était d'autant plus intéressé à voir respecter qu'elle venait de passer tout entière en ses mains. Du reste , le testament du feu roi avait reçu l'approbation du sénat, et il n'y avait plus qu'à se soumettre. C'était plus sage et plus digne que d'avoir recours à ces misérables chicanes que des écrits de la sorte peuvent toujours faire naître.

Gustave, tout avide qu'il était, n'avait pu garder pour lui seul tous les biens du clergé. Un^ récente loi ne lui attribuait que les terres en déshérence. Les autres devaient être restituées aux personnes capables de prouver qu'elles avaient jadis appartenu à leurs ancêtres. Éric, préférant donner les domaines que la loi lui laissait h des étrangers plutôt qu'à des frères et à des sœurs dont il jalousait et redoutait les richesses , les livrait aux seigneurs qui venaient les lui réclamer, sans daigner même examiner les titres qui donnaient prétexte à leur demande. De cette façon il s'était fait des partisans passionnés dans toute la noblesse, et jusque parmi les parents des princes et des prmcesses qu'il dépouillait. Il est juste de dire ici que le testament de Gustave n'avait été ratifié par les États que par déférence pour le vieux monarque. Autrement tout le monde le blâmait. Ou trouvait que dans cet acte important il avait manqué de prudence et d'impartialité, et que, pour favoriser les

Page 1