CHAPITRE XVI
Intervention du eardinal Po»0eirin dan» les affaire» politique» et religieuse» de la Suède. Conirer»ion du roi au eatlioliei»nie.
Cependant la guerre , malgré la trêve conclue avec Iwan IV, sévissait toujours en Livonie. Celui-ci, indigné de ce que Revel ne lui avait pas ouvert ses portes et de ce que la pospolite polonaise lui avait préféré Etienne Bathory, envahit le diocèse de Riga et le dévaste avec une fureur toute bestiale. Le prince Magnus, que le tyran avait protégé jusqu'à ce jour, accusé par lui de connivence avec les Polonais, est saisi dans son camp, chargé de fers et traîné à Dorpat. Le malheureux prisonnier obtient pourtant sa liberté ^ mais après s'être reconnu le vassal de la Russie et s'être engagé à payera ce titre au grand-duc un tribut annuel. Cependant l'incapacité de Magnus, moins encore que la fausse position où les exigences d'Iwan IV l'avaient placé, avait arrêté l'essor des armées danoises. Encore quelques revers, et le prétendu roi de Livonie n'était plus qu'un étranger dans le pays dont il avait reçu pompeusement à Moscou le chimérique empire. Amesure que les possessions du prince diminuaient entre ses mains , le gage des Russes s'affaiblissait. Pour ne pas tout perdre, Iwan forme le projet d'attirer dans un
288 JEAN UI. [Itt77]
guet-apens son ancien protégé, sa femme, ses mercenaires, et d'envoyer tout ce monde peupler une des steppes de la Sibérie, pendant qu'il s'emparera des pays restés au pouvoir de son prisonnier. Magnus , averti, s'enfuit à Pilten; son armée, privée de chef et démorralisée, se débande, et le plus grand nombre de ses soldats passe dans les rangs des troupes moscovites. Oberpalen, craignant de tomber en leur pouvoir, sollicite et obtient une garnison suédoise (1).
Cependant Pontus de la Gardie n'a rapporté de Rome que de vagues promesses; il n'a rien obtenu du prudent Grégoire XIII; mais il précède de quelques jours Antoine Possevin, à qui le pape a donné plein pouvoir pour trancher toutes ces délicates questions. Celui-ci arrive au moment indiqué; mais, comme on craignait que le titre de nonce du pape ne sonnât mal à des oreilles suédoises, il passa, aux yeux du public, pour un envoyé de l'empereur (2) ; et à ce titre, son entrée • dans la capitale fut une véritable ovation.
Possevin croyait tomber en pleine terre d'hérétiques; il fut agréablement surpris de voir à la cour une légion de prêtres romains dévoués , ardents et puisant dans l'appui du roi et dans la soumission des masses une audace extrême. L'exagération de ces hommes passionnés, dont il fut tout a coup entouré, trompa sa clairvoyance ordinaire. 11 crut la contre-révolution plus avancée qu'elle n'était , et il engagea trop tôt les siens à porter un coup décisif.
11 est juste de dire que Possevin, tout en approuvant
(1) Messenius, Scmd. illust,, lom. VU, p. 51.
(2) Abrégé chronologique de ^histoire du Nord, par Lacombe, tom. II, p. 161.
fI877] JEAN IH A UPSAL. 289
le roi dans *ses projets de restaurer le catholicisme dans ses États, le blâma d'avoir employé la ruse et le mensonge dans une cause qui avait pour but le triomphe de la vérité ; il désapprouva les conseils de tolérance ou plutôt de perfidie, donnés par Hosius, prétendant que, dans les choses de Dieu, une audacieuse folie est préférable à une cauteleuse prudence ; que le roi aurait dû abjurer depuis longtemps des erreurs auxquelles il avait cessé de croire; que Kloster Lazse et ses agents n'auraient jamais dû, même pour les combattre ensuite, faire semblant de les avoir adoptées; il exigea enfin que cette indigne comédie cessât au plutôt , et que chacun prît le rôle qui lui convenait. Le brave homme, tout subtil qu'il était, ne voyait pas que ses paroles étaient en contradiction avec sa conduite; et que, si Kloster Lazse, prêtre catholique, avait tort de porter à Stockholm le costume d'un prêtre luthérien, il n'avait pas raison, lui, nonce du pape, de se faire passer pour un ambassadeur autrichien.
Jean III s'était rendu à Upsal, la ville ecclésiastique par excellence (septembre). Son premier acte fut de faire livrer la chaire de la cathédrale à Kloster Lazse (1). Celui-ci prononça une série de sermons sur le culte que l'on doit rendre aux saints. L'impression produite sur l'esprit du roi fut censée si forte, que les restes de saint Eric, oubliés depuis la Réforme dans un coin de la sacristie, furent placés dans une châsse magnifique, promenés processionnellement dans toute l'église, déposés dans le maître-autel, et surmontés d'un baldaquin en drap d'or. Malgré cette cérémonie, Pehr Jo-
(1) MesseniuS; Scond, illust,, tom. VU, p. 51.
nas , Olaûs Luth , et Henri Gadelène , soutenus par l'archeyèque, honteux de ses défaillances et résolu à les faire oublier, relevèrent tous les arguments du prêtre norv^en, et les combattirent avec succès, sans doute 9 puisque Jean , furieux , accusa publiquement les trois professeurs d'impiété, de grossièreté et de mau- Taise foi, et quitta brusquement Upsal, en manifestant l'intention d'établir à Stockholm une académie rivale. En même temps, pour aider à sa propagande, le roi fit imprimer et répandre dans tout le royaume le livre de Georges Cassander (1) , dédié à l'empereur Maximilien, et ayant pour but la réunion des deux formes de religion qui se disputaient la chrétienté. Des mêmes presses sortit un pamphlet où Satan avait le principal rôle ; il reconnaissait comme siens tous les ennemis de la liturgie, et leur adressait des encouragements et des remerciments (2).
Du moment où le pape a\ait envoyé un nonce à Stockholm, Tétiquette, à défaut de la bienséance, exigeait qu'un ambassadeur suédois résidât à Rome. Ces délicates et importantes fonctions furent confiées à un docteur appelé Malvezzi (3). On en était avec le Vatican aux bons procédés, aux délicates attentions .Le roi, désirant avant tout de faire preuve de zèle , malgré sa déconvenue d'Upsal et la persistance des professeurs dans leur opposition que ni les menaces ni les prières n'avaient pu vaincre, réunit le corps du clergé à Stockholm (7 février), et obtint, comme en dédommagement de la résistance des universitaires, l'adhésion de
(1) Intitulé : Georgii Cassandri consultationes.
(2) Epitome chronoL scond,, tom. XV, p. 139.
(3) Paffendorf, Hist. de Suède, tome II, p. 93.
[Itf78] MARIAGE DE HANS HENRIKSSON. 291 *
quelques prêtres qui, jusqua ce jour, lui avait fait défaut.
Cependant Tautorité de Kloster Lazse grandissait, surtout depuis que Possevin , en le nommant son vicaire, lui avait transmis, en cas d'absence ou d'empêchement, les pouvoirs mêmes qu'il tenait du saintpère. C'est en vertu de ces pouvoirs que, malgré la défense de l'archevêque, il avait autorisé et enfin béni le mariage de Hans Henriksson, une des créatures du roi (1). Cet acte d'autorité n'était pas, du reste, de nature à accroître l'importance et la considération du prêtre romain. Henriksson était un homme de mauvaises mœurs, adonné à l'ivrognerie, et qui, par sa violente participation au meurtre d'Éric XIV, avait assumé la responsabilité de ce forfait odieux; La femme qu'il avait choisie était sa concubine, et il était accusé d'avoir tué son mari, afin de pouvoir l'épouser (2). Le protégé de Kloster Lazse était donc tout à fait indigne d'intérêt et n'avait les sympathies de personne. Aussi l'adroit jésuite, en prenant sous sa protection un pareil homme, n'avait-il pour but que de montrer au peuple qu'il était plus puissant que le primat, puisque, dans un acte aussi important qu'un mariage, c'était sa volonté qui prévalait. Laurentius Pétri Gothus avait vivement senti l'affront, et il était cruellement blessé devoir avilie à ce point entre ses mains l'autorité immense dont les archevêques d'Upsal avaient joui pendant lemoyen âge et même depuis la Réforme. J'ai dit que le prélat suédois était faible, naïf et complaisant, ambitieux par occasion plutôt que de caractère; mais il était surtout
(1) Bazius, Inventarium Ecoles, svechgothicœ, p. 418.
(2) Geyer, HisU de Suède j chap. XII, p. 219.
294 JEAN 111. [iS79|
L'évêque Abo était mort depuis deux ans, et n'avait pas eu de successeur, parce que le roi n'avait pas sous la main une personne de confiance à qui il pût remettre l'administration de ce vaste diocèse; on songeait encore moins à remplacer l'archevêque. Cependant, pour sonder l'opinion publique, le nom de Magnus Laurentii Gothus fut mis en avant (1). C'était le neveu de l'archevêque catholique , Johannes Magni Gothus, qui, fidèle au parti national dirigé par les Stures, et pour ne pas se soumettre aux exigences des Danois , avait cédé la. place à Eric Trolle et , devenu chartreux, avait, dans son couvent deGripsholm, donné rhospitalité à Gustave Wasa, poursuivi par le Néron du Nord. 11 était en ce moment dans un collège de jésuites à Rome. On espérait que la popularité de l'oncle aiderait à la fortune du neveu. Quand le roi eut vu que les préjugés religieux avaient encore plus d'empire sur les esprits que les souvenirs patriotiques, il abandonna son projet, et le choix d'un primat fut indéfiniment ajourné.
Le duc de Suderiiianie avait épousé à Heidelberg la princesse Marie , fille de Louis VI, comte palatin du Rhin (2). C'était une femme pieuse, douce, dévouée, douée en un mot de toutes les vertus qui ornent et relèvent une femme chrétienne. Le zèle religieux de Charles s'était ranimé dans son voyage d'Allemagne. De retour dans ses États , il rassemble le clergé des duchés, et lui fait jurer de rester fidèle à la Confession d'Augsbourg. Cette cérémonie se fit avec une grande pompe. L'affluence des prêtres fut énorme à Nykô-
(1) Geyer, Hist. de Suède, chap. XII, p. 221.
(2) Abrégé chronologique de l'histoire du Nord^ par Lacombe, t. II, p. 161.