LITTÉRATURE, BEAUX-ARTS, LETTRES ET SCIENCE
L'activité que développe un peuple dans la littérature et les beauxarts, dans les sciences et les recherches scientifiques, est généralement regardée comme la fleur de sa culture intellectuelle. A mesure que l'espace restreint le permet, nous donnerons dans ce qui suit un exposé sommaire de l'histoire de la haute culture dans notre pays, ainsi que de ce qu'a produit, dans ce domaine, notre nation, tant par le passé que de nos jours.
Littératare.
L'amour de la nature et l'esprit imaginatif qui caractérisent le
peuple suédois, se sont toujours manifestés dans la richesse et la grande
valeur de sa littérature lyrique ou plutôt lyrique-épique. Par contre,
la littérature dramatique est, dans la règle, moins importante. |
Selon toute probabilité, les Suédois ont dû avoir une poésie païenne, à pea I
près de la même espèce que celle que nous trouvons conservée dans les chants | de l'cËdda» des Islandais et dans le poème de «Beowulf» des Anglo-Saxons. Beaucoup de raisons même nous portent à croire que justement ce dernier poème de € Beowulf» se fonde en partie sur des poèmes d'origine suédoise. Un auteur religieux du moyen âge raconte aussi, en décrivant les premiers essais de conversion des Suédois, que bien des chants se chantaient à Uppsala, le lieu de sacrifice le plus illustre du Nord. Odin, Thor et Frey, c'étaient là les dieux qu'on y adorait avant tous les autres. Cependant, les restes de cette ancienne littérature suédoise sont très rares, et ne consistent qu'en quelques inscriptions laconiques, gravées sur des pierres élevées en l'honneur de personnes mortes. Ces inscriptions sont en caractères nordiques, appelés c runes». Les pierres runiques suédoises sont très nombreuses. Il y en a près de deux mille, dont la moitié se trouve dans la province d'Uppland. Les plus anciennes remontent au 6"^® siècle, mais la plupart ont été érigées à une époque déjà influencée par le christianisme. Quelques inscriptions sont conçues en vers allitérés, et contiennent même des fragments de grands poèmes aujourd'hui perdus. C'est le cas, tout spécialement, de la célèbre pierre de «Rôk> en Ostrogothie, laquelle possède l'inscription runiqae la plus longue du monde, composée de sept cent cinquante runes.
Une autre branche de littérature, également originaire des temps pa!ens, sont les coutumes provinciales y où se révèle une conception de la justice d'un caractère original et autonome. Tout d'abord, ces coutumes ont été formulées en vers allitérés, afin de se graver plus aisément dans la mémoire, mais dans la suite, elles furent couchées par écrit en prose. La plus ancienne de celles qui sont écrites est la coutume de Vestrogothie, rédigée au commencement du 13™® siècle.
La littérature païenne fut détruite quand la Suède fut évangélisée et incorporée à l'Église catholique. Le latin devint la langue des gens instruits, et la littérature religieuse fut prédominante. C'est alors que la scolastique et le mysticisme font leur apparition. Comme représentant du mysticisme, il faut nommer Sainte Brigitte (1303/73), l'auteur suédois le plus illustre du moyen âge. Ses «Révélations», d'abord écrites en suédois, ensuite traduites en latin par se^ confesseurs, se distinguent par une fantaisie ardente et aussi par la richesse et l'éclat des images.
LITTÉRATURE
A la même époque, les Suédois prirent connaissance de la chevalerie, ce qui leur inspira le goût de la littérature romanesque, représentée chez nous par quelques traductions de romans de chevalerie étrangers.
Il nous reste cependant encore une production nationale du moyen âge, à savoir les brèves ballades mi-épiques, mi-lyriques qui s'appellent ^clianaotia populaires^ (folkvisor). La plupart sont communes à tous les peuples Scandinaves. Grâce à la tradition orale, ces chansons ont vécu sur les lèvres du peuple jusqu'à nos jours. Les sujets en sont variés. Les champions de la légende y accomplissent des exploits surhumains contre lutins et monstres. Les divinités obscures de la nature s'y présentent aux prises avec les hommes. Avant tout, ce sont pourtant la chevalerie et l'amour qu'elles chantent. Mais quels qu'en soient les ' sujets, les chansons gardent toujours un ton épique, quelquefois d'un caractère diamatique, et toujours, elles sont riches en dialogues et en actions, retracées d'une manière vigoureuse.
L'humanisme n'a laissé que de très faibles traces dans la littérature suédoise des 16™« et'16™« siècles, et ce n'est que par la Réforme que se ranime notre littérature. En tête du mouvement réformiste marchait 0. Pétri {li9S/ 1552), homme d'une grande noblesse, indépendant et courageux, disciple personnel de Luther. Tout ce qu'il a écrit est pénétré d'un esprit vigoureux et populaire. Son style (»t presque naïf, et c'est cependant un grand savant d'une perspicacité peu commune. Presque personne n'a su traiter la langue suédoise comme lui, et il est rare qu'elle ait résonné avec plus de force et de sonorité que dans ses œuvres. Mais la liberté d'examen qui caractérisait le commeftcement de la Réforme, s'évanouit au moment même où mourut 0. Pétri, et la littérature religieuse de l'époque suivante devient de plus en plus orthodoxe et dogmatique. A >
la fin du 16™* siècle et au commencement du 17™*, tout le monde ne pense qu'à la théologie, et toutes les autres sciences, excepté l'histoire, sont négligées. Les belles-lettres du temps n'ont pas grande valeur.
Enfin, tout se transforme, grâce à la guerre de Trente ans. La civilisation profane de la France, de l'Allemagne et de la Hollande fait son entrée en Suède. La Renaissance est arrivée. C'est la première fois qu'on voit dans la poésie un art, et non plus seulement une servante de la théologie. Mais un trait religieux persiste, jusque dans les chansons les plus gaies. Un humour sain et brusque remplit la plupart des poésies de ce temps, et, sous le costume antique, le caractère national perce toujours. C'est là le cas surtout de G. Stiernhielm (1598/ 1672), le plus grand poète suédois du 17™* siècle, dont le poème le plus remarquable, «Hercule», dépeint, sous le nom du héros grec, un jeune homme suédois de l'époque de la grandeur politique de la Suède. Stiernhielm était doué d'heureuses dispositions pour toute espèce d'études, mais, comme bien des Suédois
Georg Stiernhielm.
374 IV. l'enseignement et la culture intellectuelle en suède.
favorisés de la nature, il éparpillait ses forces, en cultivant les domaines des mathématiques, de la philosophie et de l'archéologie. Cette dernière science reprenait vie en raison même de la grandeur politique du pays: mise au service du patriotisme, elle fut Tobjet d'une protection attentive. Les Suédois de ce temps voulaient convaincre leurs' contemporains que Thistoire antique de leur patrie remonte aussi haut que celle des autres nations, sinon même plus haut. 0. Rudbeck (1630/1702), naturaliste d'une émincnte valeur, a exprimé ces pensées, d'une manière extraordinairement forte, dans un ouvrage génial et savant, quoique fantastique, appelé l'cÂtland». Il y cherche à prouver que la Suède a été la première patrie de tous les peuples.
Mais la puissance suédoise tomba avec Charles XII, et les malheurs de la patrie ramenèrent les esprits à la réalité prosaïque. L'époque dite «de la liberté», le temps de la constitution libre qui succéda à la monarchie absolue, avait à améliorer l'état intérieur du royaume. L'intérêt scientifique s'attacbe à l'économie politique et aux sciences naturelles, qu'on croyait les plus utiles aux pays. C'est l'époque de Linné et de Scheele. De leur côté, les belles-lettres entrèrent également dans une voie nouvelle, et commencèrent à moraliser et même, pour quelque temps, à parler politique. 0. von Dalin (1708/63), l'homme qui domine la première partie de cette période, rappelle beaucoup les poètes anglais et français de ce temps: c'est chez Ini même recherche d'une forme claire et même esprit froid. A l'exemple d'Addison et de. Steele, il publie une revue hebdomadaire, r« Argus suédois». Dans ses allégories politiques et dans sa poésie, il imite Dryden et Swift. Il a le mérite durable d'avoir traité la prose suédoise avec une élégance jusqu'alors inconnue, en même temps qu'il a frayé la voie aux idées du siècle éclairé. Ces idées se développèrent et s'affermirent encore, grâce à M™* H. Ch. Nordenfiycht (1718/63) et au comte G. F. GyUenborg (1731/1808), qui, d'ailleurs, se conformaient de préférence au style des classiques français.
K, M. Bellman (1740/95), le plus original et, peut-être, le plus grand de tous les poètes suédois, est, au contraire, tout à fait national. Tandis que les idées et les questions de son temps ne semblent pas avoir eu sur le fond de son
Statue de Karl Mikael Belltnany à Stockholm,
LITTÉRATUBS. 375
génie la moindre prise, Bellman exprime dans ses poèmes la joie bachique qni soard des jouissances de la vie, et la sombre tristesse qu'en inspire l'instabilité. Dans tonte la littérature universelle, nul écrivain n'a montré plus d'enthousiasme pour tout ce qu'il y a de beau dans le monde, depuis les plus grands objets jusqu'aux plus insignifiants. Il aime la nature, et personne n'a su rendre comme lai les charmes riants des environs de Stockholm. Sa forme même est complètement originale, et la virtuosité dont il traite, malgré sa nonchalance apparente, les rimes et le mètre, ne saurait être surpassée. Son œuvre la plus illustre est une collection de chansons mi^épiques, mi-lyriques: «Les epitres de Fredman», où il glorifie quelques frères en Bacchus, personnages réels et bien connus des habitants de la capitale de ce temps. Il peint ce cercle bachique avec un naturalisme robuste, rappelant les plus fortes peintures des maîtres hollandais, mais ce naturalisme est mitigé de toute la grâce du rococo. Le charme singulier de ces chansons tient en grande partie à la musique qui les accompagne. C'est qu'elles sont faites pour être chantées, et non récitées. Bellman les a toutes fournies de musique, en général de mélodies empruntées aux airs et aux menuets rococos et transformées par le poète. Aussi les chansons et les poèmes de Bellman sont-ils chantés, encore aujourd'hui, par tout le monde en Suède.
L'influence française, qui avait commencé à régner dès l'c Époque de la liberté», atteignit son apogée sous Gustave III (né en 1746, mort en 1792). Ce roi fut un des «philosophes sur le trône». Son éducation était toute française, et le goût et les idées françaises prédominèrent sous son règne. Mais si française que fût la culture, les tendances dernières en étaient toujours suédoises, et les sujets qui inspiraient les poètes, étaient le plus souvent patriotiques, alors même que la manière de les traiter était cosmopolite. Sur le modèle de l'Académie française, Gustave III institua l'Académie suédoise, qui devait prendre soin de la langue, de la poésie et de l'éloquence suédoises. Le roi s'intéressait, avant tout, à l'art dramatique. £n collaboration avec quelqu'un des nombreux poètes qu'il protégeait, il a composé un certain nombre de drames et de librettos d'opéras. Parmi ces protégés, la première place revient à J. H. Keïlgren {\lb\l^b\ qui est proprement, après le roi, le représentant le plus typique de cette époque. De la poésie française qu'il avait étudiée, Keïlgren avait retenu un grand sens de la valeur de la forme, et sa langue poétique était d'une rare perfection. Disciple de Voltaire, il fut le champion de la civilisation et de l'humanité. Avec une satire intrépide et mordante, il attaqua dans son journal, le cStockholmsposten», tout ce qui survivait d'ignorance, de brutalité et de superstitions. Les préjugés, l'égolsme et l'autorité tracassière eurent en lui un ennemi, toujours vigilant. Cependant, son éducation française ne pouvait entièrement tuer en lui le Germain. Ce sont surtout ses derniers poèmes, riches d'émotion ardente et de sentiment, qui prouvent que déjà ce génie, le plus remarquable de cette période, a découvert toute la vanité d'une culture exclusivement intellectuelle.
Un contemporain et un concurrent de Keïlgren, \f. (t. af Leopold (1766/ 1829), le dépasse peut-être encore en esprit. Les lettres, contes et épitres de Leopold sont encore plus élégants que ceux de Keïlgren, mais l'enthousiasme de celui-ci lui fait défaut. Chez le troisième des principaux porte-parole de cette époque, M"* A. M. Lenngren (1766/1817), on ne sait vraiment ce qu'il faat le plus admirer, d'un cœur haut placé ou d'une malice mordante. Elle excelle dans ces jolies miniatures dont le grand fabuliste français a laissé d'inimitables modèles.
Aux idées philosophiques de Voltaire s'oppose une école, représentée par Rousseau en France et par le mouvement dit Sturm und Drang en Allemagne. Nous la retrouvons aussi en Suède. T, ThorUd (1769/1808) est le chef de ces enthousiastes du sentiment et de la nature. D'une manière forte, souvent exagérée et paradoxale, il attire l'attention sur les vues bornées du goût français classique,
376 IV. L'BNSBIGNEBnBNT ET LA CULTURE INTELLECTUELLE EN SUÈDE.
et prétend qu*il serait mieux pour les Suédois d'imiter les littératures anglaise et allemande, avec lesquelles ils ont plus d'affinités qu avec celle de la Franee^ Seulement il était trop bizarre et trop peu poète pour remporter la victoire sur l'ancienne école, et son adepte B. Lidner {\lb%I^Z\ écrivain d'une imagination riche, mais indisciplinée, était trop bohème pour accomplir une pareille tâche.
Durant quelques années après la mort de Gustave III, le goût français régna donc presque sans partage. Bientôt, il n'en subsistait pourtant que les dehors, tandis que la flamme intérieure s'éteignait. C'est là le propre d'une forme de culture dont les jours sont comptés. Mais, même à ce moment, la Suède ne manquait pas de poètes richement doués. Seulement, comprimés par le goût académique, ils ne pouvaient entièrement développer et mûrir ce qu'ils possédaient d'originalité et d'individualité. Tel est le cas des deux évoques F, M, Franzén (1772/1847) et J. 0. Wallin (1779/1839). Le premier, poète d'une nature douce et tendre, a créé un lyrisme simple et idyllique, limpide comme l'eau de source, innocent comme le regard de l'enfant, et altéré d'une pureté plus hante que celle de cette terre. L'autre, esprit plus sombre et plus puissant, est le meilleur psalmiste qu'ait eu la Suède: son œuvre la plus mémorable est le psautier officiel de l'Église suédoise, publié en 1819.
Mais à dater de 1809, — après la révolution qui a amené la chute de Gustave IV Adolphe, et après la perte douloureuse de la Finlande, — un esprit nouveau s'empare de la littérature. L'école romantique paraît, et une lutte furieuse s'engage entre ses adhérents et ceux de l'école ancienne. En tête des romantiques, nous rencontrons le jeune P. D, A. Atterbom (1790/1865), chef de la société de l'c Aurore» et le poète le plus distingué de la revue «Phosphoros», dont la couverture rouge feu symbolisait la nouvelle lumière. Ce furent les poètes et les philosophes allemands contemporains, surtout Tieck et Schelling, qui donnèrent l'impulsion première à son génie. Il voulait communiquer à la poésie quelque chose des aspirations infinies de la musique et aussi de la pénétration si profonde des systèmes naturalistes. De là, parfois, son extrême obscurité. Atterbom n'en était pas moins un poète d'un rang supérieur. Son drame fantastique, r«Ile de la Félicité», dont le sujet est tiré d'une légende du moyen âge, est un des plus beaux poèmes tju'ait jamais produits l'école romantique.
Un autre représentant, non moins typique, du genre romantique est E. J. StagneliuH (1793/1823). Il n'appartenait pourtant pas au cercle d' Atterbom. Stagnelius est un mystique, dont la poésie, empreinte et colorée de gnosticisme, flotte entre une sensualité brûlante et une douleur profonde des chagrins de la vie terrestre. Aucun poète suédois n'a donné au vers des sons plus harmonieux. Il a essayé toutes les formes poétiques, celle du drame non moins que les autres. Quant à ses sujets, ils les a tirés de tous côtés: de l'antiquité classique, de l'antiquité Scandinave, de même que du merveilleux chrétien.
Malgré ces talents vraiment remarquables, le romantisme ne fut jamais populaire en Suède, parce qu'il manquait, au fond, de la clarté qu'aiment toij^onrs les Suédois. En conséquence, ce ne fut pas grâce à l'école romantique, mais à cûté d'elle, que la littérature suédoise s'éleva à un niveau si haut qu'on peut vraiment l'appeler classique. Ce fut l'œuvre à'Esaias Tegnér (1782/1846) et A' Erik Guataf Geijer (1783/1847). Ces poètes, représentants de différents aspects da caractère suédois, sont considérés, en général, (avec Runeberg, venu un peu plus tard) comme nos poètes nationaux proprement dits. Malgré toutes les différences individuelles qui les séparent, leurs noms sont si bien unis dans l'esprit de leurs compatriotes, que c'est à peine si l'on peut faire mention de l'un sans penser à l'autre. Tous deux étaient originaires du Yermland, tous deux furent pendant quelque temps membres d'une Société gothique, qui avait pris à tâche de ranimer le patriotisme et l'amour de l'antiquité Scandinave, pour inspirer ainsi courage idées^r^^ à la jeunesse. Tous deux étaient professeurs d'université, (îeijer à
LITTÉRATURE
Uppsala, Tegnér à Lund. (Tegnér fut plus tard nommé évêque, dignité qui ne lui convenait pas bien.) Tous deux composèrent des poèmes dont ils demandèrent les sujets à l'antiquité du Nord. Mais ce n'est que par ces traits extérieurs et superficiels qu'ils se ressemblent. Geijer, qui était aussi philosophe et musicien, est avant tout l'historien suédois le plus illustre. Après avoir adhéré au romantisme, il devint le premier représentant des idées libérales de son temps; et ses vers, du reste peu nombreux, ont des accents mâles et bien suédois.
Tegnér, plus grand comme poète, plus brillant, mais moins harmonieux comme homme que Geijer, embrasse, dès ses débuts, le jgoût académique. Son esprit ladde s'était formé à l'école de Voltaire et de la poésie du temps de Gustave III, mais il a appris plus encore des Grecs et de Schiller, dont il partageait le noble amour de la liberté, que des poètes susdits. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, poèmes ou discours, écument de rage contre la Samte Alliance et la réaction en Europe. On trouve, dans la poésie de Tegnér, un mélange de traits mythologiques grecs et Scandinaves. A regard du style, la qualité la plus éminente de ses vers est une éblouissante et incomparable richesse de métaphores.
Les gens instruits du monde entier connaissent Tegnér surtout pour son œuvre épique et
lyrique, cLa Saga de Frithiof», qui a été traduite intégralement en onze langues par non moins de quarante-neuf différents auteurs.
Les idées de la Société gothique avaient un partisan encore plus enthousiaste, mais d'esprit moins critique, en P. H, Ling (1776/1839), créateur de la gymnastique suédoise. Ce dernier titre a fait sa renommée. Quant à ses vers, dont le seul objet est de chercher à atteindre l'énergie barbare des vieux chants païens, ils n'ont pas contribué à le rendre illustre. Sa poésie est oubliée, sa gymnastique vit toujours.
K. J. L. Almqvist (1793/1866) représente le romantisme désorganisé et en train de se transformer en subjectivisme radical, et insurgé contre tout ce qui est autorité: contre l'État, contre la théologie, contre la morale même. Son scepticisme moral, qui fait de lui un partisan de r« école satanique» d'Angleterre, il l'a exprimé
Esaias Tegnér.
378 IV. l'enseignement et i;a culture intellectuelle en suède.
par nn de ces paradoxes bizarres où il se plaisait: «Il y a deux choses blanches . . . l'innocence et l'arsenic». Almqvist est peut-être le génie le plus universel de toute la littérature suédoise. Il a tout essayé: l'histoire, la lexicographie, les mathématiques et la musique, aussi bien que tous les genres de poésie. Il a dépeint tous les temps et tous les pays, même les plus exotiques, et toujours avec une connaissance surprenante des lieux. Sa devise d'artiste était: «Je peins de cette manière, parce que j'ai bien du plaisir à peindre comme ça». On peut donc appeler Almqvist romantique, mais c'est aussi un réaliste, un psychologue, on symboliste même, plus de cinquante ans avant le symbolisme. Il est le sorcier de notre littérature. II a réuni ses principales compositions littéraires en deux séries, reliées par un cadre commun. Ce recueil s'appelle «La rose d'églantier».
Or, Almqvist était trop excentrique pour pouvoir exercer sur ses contemporains une influence profonde. C'est seulement notre temps qui l'a «découvert». L'époque immédiatement antérieure au milieu du 19°*® siècle est, au point de vue littéraire, une période d'affaiblissement. Les épigones des romantiques et de Tegnér dominent la poésie. Citons, entre tous ceux-ci, K. V, Bôitiger (1807/78), poète élégant et mélancolique.
En Suède, comme ailleurs, on se défait alors du romantisme. Le libéralisme bourgeois, sorti de la révolution de 1830, pénètre dans le pays. Nous nous en apercevons déjà dans la dernière phase de Geijer et d*Almqvist. Mais ce sont surtout quelques jeunes publicistes et auteurs qui soutiennent ce libéralisme. Leur chef fut L. J. Hierta (1801/72), qui a fait époque dans l'histoire de la presse suédoise par son journal, l'cAftonbladet». £n général, ces auteurs sont moins poétiques et contemplatifs que pratiques. Nommons parmi eux: 0. P. Sturzm- Becker (1811/69; pseudonyme «Orvar Odd»), le feuilletonniste et le causeur le plus élégant et le plus spirituel qu'ait jamais eu la Suède, formé sous l'influence des publicistes français et de Heine; W. von Braun (1813/60), humoriste joyeux, quelquefois grossier et frivole; A, Blanche (1811/68), auteur de comédies populaires, de romans dans la manière d'Eugène Sue, et, avant tout, de petites étndes sur la vie et la nature de Stockholm et de ses environs. En dehors de ce cercle, citons, parmi les champions des idées libérales, K. V. A. Strandbety (1818/77; pseudonyme «Talis Qualis»), lyrique d'un ton vigoureux et traducteur remarquable. Il a traduit, entre autres, le Don Juan de Byron.
On peut voir aussi les tendances réalistes de cette époque dans le fait que la place occupée par la prose fut de plus en plus considérable. Tout spécialement fleurit alors la forme du roman, genre littéraire qui n'avait pris en Suède une situation éminente que grâce aux romantiques, et surtout grâce à Almqvist Le roman, chez eux, avait été ou historique ou exotique ou fantastique. Maintenant, au temps de la bourgeoisie, naturellement, le roman fut bourgeois. Aussi M^* Fredérique Bremer (1801/65; voir la page 255) prend-elle Rousseau et les romans anglais, décrivant la vie domestique du 18°^® siècle, pour modèles de ses œuvres. Elle commença par publier des «Scènes de la vie domestique suédoise», compositions idylliques et un peu sentimentales. A la fin de sa vie, elle s'adonna aa roman à thèse. Elle faisait de la propagande en faveur des idées humanitaires, surtout de l'émancipation de la femme. Par là, elle a gagné à l'étranger une célébrité, pour quelque temps aussi grande, pour ne pas dire plus grande, que celle de Tegnér. L'évolution de son talent rappelle celle de sa contemporaine George Sand; seulement l'enthousiasme réformateur de M^* Bremer eut toujours une base religieuse. Parurent ensuite . quantité de romanciers et de romancières. Leur grand mérite est, en général, d'avoir écrit pour la nation et sur la nation suédoise. Ils en ont dépeint toutes les classes sociales. Aussi la valeur de leurs romans consiste-elle surtout dans l'occasion qu'ils ont donnée aux Suédois de se connaître eux-mêmes. Leur but est plutôt moral qu'esthétique. A la même époqne où M"« Bremer publiait ses romans, la baronne S. M. Knorring (1191/194%) décri-
LITTÉRATURE. 379
vaft les classes supérienrcs, et M"« Emélie Flygare-Carlm (1804/92) acquérait une grande popalarité par ses «Scènes de la vie du peuple». Elle s'occupe principale^ ment des petites îles du Bohuslfin, des pêcheurs de cette côte et de leur vie maritime.
Yiktor Rydberg. D'aprôs un tableau de M. A. ëdelfelt.
Intime pénétration de la nature du pays natal et amour des classes d'humble condition, ce sont là les traits qui caractérisent au fond la grande poésie nouvelle, créée par le Finlandais J. L, Èuneberg (1804^/71), Issu d'une famille suédoise, et né citoyen suédois, il n'était plus notre compatriote quand il s'est fait connaître comme poète. Dans son enfance, la Finlande avait été arrachée à la Suède à la suite d'une guerre dont il se fit le chantre. Il est réaliste, au sens le plus éle?é du mot, et il a appris sa sérénité épique à l'école de la poésie populaire des Slaves, si paisible et si mélancolique, et de la vie grecque, d'harmonieuse beauté. Telles de ses œuvres attestent qu'il a étudié Goethe, Byron et Almqvist. n se ph^t, par-dessus tout, à peindre la nature finlandaise et le paysan finlandais, p. ex. dans «Les chasseurs d'élans», poème épique aussi beau que l'Hermann et Dorothée de Goethe, et encore plus simple et plus intime que cette idylle. Mais où il est tout à fait original, c*est dans ses «Récits de l'enseigne Stâl», recueil de chants qui retracent la lutte des Finlandais et des Suédois contre la Russie en 1808 et en 1809. C'est une suite de tableaux de guerre, ou, mieux encore, une collection de types héroïques que nous donne le poète. Ces tableaux sont remplis de sentiments élevés, d'une haute morale et d'un patriotisme sublime. Pour nous autres, Finlandais aussi bien que Suédois, ils sont quelque chose de plus que de simples poésies, — d'ailleurs toutes exquises, — et l'amour de leur strophes est inséparable pour nous de Tamour de notre patrie.
Runeberg n'a pas fait école. Il est seul à remplir le grand vide de notre littérature au milieu du 19°** siècle, et après 1850, quand sa lyre se fait de plus en plus, silencieuse, il ne reste guère à dire des belles-lettres suédoises de ce
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temps. Viktor Rydberg (1828/95) ayait, il est vrai, fixé sur lui l'attention dès en 1854 par son roman intitulé d^ dernier Athénien», mais la situation qu'il devait occuper de chef spirituel de la littérature contemporaine en Suède, ne s'est fixée que bien lentement, jusqu'à ce qu'elle atteignît son apogée pendant les quinze dernières années de sa vie. Longtemps, il fut admiré surtout à titre d'esthéticien, de mythologiste et de philosophe des religions, de champion d'un noble humanitarisme et d'un christianisme sans dogmes. Comme poète lyrique, il ne débuta que très tard, mais ses vers doivent être rangés parmi les joyaux de notre trésor poétique. Ils sont faits de réflexions sur les questions les plus profondes de la vie, jetées dans un moule d'un plastique achevé, et d'ailleurs empreintes d'une mélancolie toute germanique.
Comme représentants des tendances idéalistes, citons, a côté de Rydberg, le comte C SnoiU sky (né en 1841) et C D. af Wiraén (né en 1842), tous deux poètes lyriques, tous deux, à un haut degré, maîtres de la forme. Snoilsky s'est fait connaître, surtout, par des sonnets élégants et ciselés. Dans ses < Scènes suédoises», il a renouvelé la poésie de Runeberg. Les vers de Wirsén sont toujours marqués d'un trait de religiosité.
A côté de cet idéalisme paraît aussi an réalisme intransigeant qui date de 1879. C'est alors que A ugust Strindberg (né en 1849) imprima à la littérature cette nouvelle direction par son roman bohème de «La chambre rouge», en provoquant par là une lutte littéraire des plus acharnées. Ce réalisme diffère en plus d'an point du réalisme français du même temps, comme p. ex. de celai de Flaubert. Pour Strindberg et les autres réalistes suédois, la forme était d'une importance secondaire, en comparaison des idées qu'ils voulaient soutenir par lears oeuvres. Strindberg publiait coup sur coup nombre d'ouvrages spirituels, tels que le roman «Les insulaires de Hemsô», peinture magnifique de l'archipel stockholmois, les recueils de nouvelles intitulés «Aventures suédoises» et «Mariages», les drames «Maître Olof», «Le père», «Mademoiselle Julie», et plus tard «La saga des Folkungar», ainsi qu'un cycle dramatique ayant pour héros les premiers Yasa. Comme
August Strindberg.
Phot. Frères Anobb- 80N, Stockholm.
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dramaturge, Strindberg occupe la place d'honneur dans la littérature suédoise. Malbenreuflement, la thèse gâte et brise parfois Tœuvre d'art. Le laborieux nou- Telliste G, af Geijerstam (né en 1858) aime à peindre, avec une saine et bonne humeur, la bourgeoisie et les paysans. Il est, lui aussi, également dramaturge. Toutefois, l'époque brillante du réalisme a été très courte. Deux des meilleurs représentants de ce mouvement littéraire, M™«* A. Ch. Leffler (1849/92) et F. Benedictssan (1860/88; pseudonyme Ernst Ahlgren), sont mortes prématurément.
D'autres jeunes poètes suédois se sont résolument opposés à la conception réaliste. F. V. Heidenstam (né en 1859) commença par s'élever, contre le défaut général et absolu de fantaisie et de vraie joie de vivre, en publiant pour sa part une série de poèmes lyriques et de romans, dans lesquels il déroulait des tableaux, riches en couleurs, en fantaisie et en joie, de la vie bigarrée de l'Orient. Dans ses dernières œuvres, — p. ex. dans le cycle de nouvelles historiques des «Carolins», — et dans quelques poèmes, il s'est laissé inspirer par la nature et l'histoire de la pa^e. En même temps que Heidenstam, 0, Levertin (né en 1860) rompit avec le réalisme. C'est le moyen âge qui a fécondé sa fantaisie, et il a quelque chose d'un préraphaélite dans ses peintures, même quand son spiritualisme s'unit à un sensualisme esthétique comme chez plusieurs des auteurs français contemporains. En ces derniers temps, il s'est consacré de préférence à des recherches d'archives et â des critiques spirituelles.
Plus national est G. Frôding (né en 1860), qui, sans se rattacher à aucune école déterminée, peint la nature suédoise et la vie du peuple avec une fraîcheur lyrique, rappelant l'Écossais Burns ou évoquant le souvenir toujours aimé de Bellman. A Bellman fait également songer la virtuosité dont Frôding manie les rimes et le mètre.
M^** Selma Lagerlôf (née en 1859) peut prétendre à une des premières places parmi les prosateurs des dernières années. Ses romans ont quelque chose du caractère naïf de la grande épopée. Sa fantaisie est inépuisable, et son sens profond de la poésie des choses jaillit du cœur. On citerait encore nombre d'auteurs d'un talent remarquable: nommons les poètes K, A. Melin (né en 1849), A, U, Bâàih (né en 1863), 2>. Fallstrôm (né en 1868), A, Karlfeldt (né en 1864); le dramaturge F. Hedberg (né en 1828); les nouvellistes T, Uedberg (né en 1861), P. HalUtrôm (né en 1866), H. Sôderberg (né en 1869). L'impression que fait aujourd'hui la littérature suédoise, est qu'elle est entrée dans une période de développement vigoureux.
Citons, pour finir, un genre tout à fait particulier, et qui jouit d'une grande popularité, la littérature rustique, où l'on s'est proposé de représenter la vie des paysans de leur propre point de vue et en partie dans leurs divers patois. Il faut mentionner ici les «Chansons vermlandaises» de F, A. Dahlgren (1816/95) et les contes d'A, Hedenstierna (né en 1862; pseudonyme «Sigurd») et d'-4. Bondeson (né en 1854).
3f' '< Selma Lagerlôf.
382 IV. l'enseignement et la culture intellectuelle en suède.
Beaax-arts.
Les traits nationaux se sont révélés, dans notre pays, de bonne heure, dans Tarchitecture et à la fabrication d'objets d'art; mais ce n'est que dans le IS*"* siècle que la sculpture et, à un encore plus haut degré, la peinture ont commencé à se débarrasser de la dépendance étrangère, de sorte qu'un art véritablement suédois a pu se développer. Le chant suédois est d'une originalité incontestable, et il est arrivé à un point de développement très haut.