III. QUIETUDE MORALE
Tout remords qui nous empêcherait de nous laisser aller au plaisir actuel, toute préoccupation, toute inquiétude qui viendrait obséder notre esprit et lui imposer un effort de réflexion serait nuisible à la contemplation esthétique. Comment s'intéresserait-on aux objets que l'on a devant les yeux, quand on est inquiet du lendemain, quand l'esprit a besoin de combiner des
I plans, de prendre des résolutions .^ Peut-être est-ce pour cela
! que le soir est plus favorable que le matin à la contemplation.
I En lui-même le crépuscule n'a pas plus de charme que l'aurore ;
I mais quand arrive le soir et que notre tâche du jour est terminée, notre esprit, délivré de tout souci, s'abandonne plus volontiers à sa libre rêverie : nous pouvons mieux nous oublier nous-mêmes pour nous tourner tout entiers vers les choses. — Les sentiments moraux d'un caractère agréable, tels que la
20 L'HYPiNOSE
satisfaction morale, la joie et surtout l'espérance, sont favorables au plus haut point à la contemplation. Si jamais vous avez éprouvé, à un degré intense, le sentiment du beau, c'était sans aucun doute dans un moment oii vous vous sentiez heureux de vivre, où l'avenir s'ouvrait radieux devant vous ; alors les grands spectacles auxquels vous avez pu assister, prolongés des perspectives infinies que vous ouvrait votre imagination, vous ont donné comme la vision de l'infini. Le bonheur n'est-il pas déjà de la contemplation.^ N'a-t-il pas ce caractère calme, solennel, ne nous apporte-t-il pas ce sentiment d'éternité qui est le privilège et la marque distinctive de l'état d'extase ?
Dans les romans, quand se prépare une scène d'amour, la' nature ne manque presque jamais de se mettre en fête : les. nuages s'écartent, le soleil fait descendre sur la terre ses plusj doux rayons, les fleurs exhalent leurs parfums les plus suaves. Est-ce artifice littéraire .^^ C'est aussi vérité d'observation. La beauté de la nature dispose les amants à s'aimer davantage, unis dans une commune vision, embellis l'un pour l'autre de tout le charme de l'heure présente. Et leur bonheur les disj^ose à trouver la nature plus belle. Leurs cœurs épanouis s'ouvrent à toutes les harmonies, à tous les rayons, à tous les parfums. Leur âme est comme une corde déjà vibrante dont la moindre impulsion entretient les vibrations; et tous les objets sur lesquels ils laissent errer leurs regards leur paraissent infiniment beaux, parce que cette contemplation est infiniment heureuse.
Les sentiments tristes peuvent cependant nous porter, eux aussi, à l'état contemplatif, à la condition de ne provoquer de notre part aucune réaction, d'être moins une secousse qu'un état d'âme accepté et dans lequel nous puissions jusqu'à un certain point nous complaire. Tel est le sentiment de la mélancolie. Loin d'exclure la contemplation, il en procède plutôt et contribue à l'entretenir. Seulement il la porte vers des objets spéciaux : la pluie qui tombe lourdement, les feuilles flétries qui tourbillonnent au vent d'automne, une musique triste à pleurer, la descente de la nuit, voilà ce qui nous plaît dans ces moments de vague tristesse. Tout ce qui est joyeux, brillant, nous blesserait comme une discordance. D'instinct nous recherchons les spectacles sombres et tristes, et nous leur trouvons :
CONDITIONS FAVORABLES A L'HVPNOSE 21
un charme poétique particulier, qui tient à ce qu'ils sont en secrète harmonie avec notre état de conscience. Les grandes aflliclions elles-mêmes, quand elles nous abattent complètemont, nous peuvent amener à l'état contemplatif. Leurs crises sont d'ordinaire suivies d'une détente où nous pouvons trouver une sorte de bien-être. On a renoncé à tout espoir, on ne se révolte plus ; descendu au plus profond de sa douleur, on y trouve une sorte d'apaisement. Autant que le bonheur, le parfait désespoir a ses extases dans lesquelles se fige le regard et se i^erd la pensée.
Telles sont les dispositions générales dans lesquelles nous arriverons plus facilement à l'état contemplatif. 11 ne nous reste plus, pour clore cette analyse, qu'à montrer dans quelles dispositions particulières nous devons nous trouver à l'égard des objets qui s'offrent à notre contemplation.
Pour admirer vraiment les choses, il faut être disposé d'avance à les admirer. Le plus grand obstacle peut-être à la contemplation parfaite, ce qui nous empêche le plus de nous laisser aller au plaisir du beau, c'est cette habitude que nous avons de critiquer nos sentiments esthétiques. Presque jamais nous n'admirons simplement les choses ; il faut que nous commentions notre admiration, que nous pesions le pour et le contre. A la rigueur, on se laissera naïvement aller à ses impressions devant les beautés de la nature, que l'on ne se sent pas tenu de critiquer ; mais une œuvre d'art semble être avant tout matière à discussion. Voyez les visiteurs qui parcourent un musée ou un Salon! Croyez-vous qu'ils viennent contempler de belles toiles .^ Non. Ils viennent faire de la critique d'art, dire leur fait aux artistes. Ils s'arrêtent un peu devant chaque tableau, le temps de se rendre compte du sujet, de constater les qualités et les défauts; puis ils donnent leur note et passent, comme s'ils s'intéressaient moins à l'œuvre même qu'au jugement qu'il faut en porter : c'est très beau, allons-nous-en! Pour admirer vraiment une œuvre, il faut la contempler sans défiance, sans réserve, sans arrière-pensée de critique, mais au contraire avec une prévention de bienveillance et d'amour, comme la mère regarde son enfant, comme l'artiste regarde lui-même son œuvre. 11 est des personnes qui ont le culte de l'art, qui regar-
22 L'HVPNOSh;
dent la beauté comme chose sainte, et qui ne peuvent s'empêcher de prendre, en présence de tout chef-d'œuvre consacré, l'attitude morale de l'adoration. Ce n'est pas métaphoriquement, mais à la lettre que j'assimilerais en pareil cas le sentiment du beau à la piété, et la contemplation esthétique à l'extase religieuse. — Vous souriez. Mais vous-même, dans vos beaux jours de jeu* nesse et d'enthousiasme, n'avez-vous pas eu, pour quelque artiste ou quelque poète, une vénération qui allait à l'idolâtrie^ l'admirant jusque dans ses plus criants défauts? N'avez-vous jamais éprouvé, en pénétrant dans un musée, cette impression que l'on ressent quand on entre dans une église, et qui fait que les visiteurs les plus indifférents prennent malgré eux une attitude recueillie, marchent à pas mesurés et ne parlent plus qu'à v^ix basse, sentant autour d'eux une divinité présente .^^ Quand vous contempliez une belle statue, un magnifique tableau, si vous surpreniez sur le visage de quelque visiteur un sourire équivoque ou même une simple expression de curiosité vulgaire, n'en avez-vous pas été scandalisés comme d'une profanation ? Au théâtre, quand la toile va se lever sur un drame longtcnq^s attendu ; au concert, quand va commencer une grande œuvre symphonique, que le chef d'orchestre frappe sur son pupitre, et que soudain s'établit ce silence de la foule, plus pesant, plus profond, plus solennel encore que celui de la solitude, ne vous êtes-vous pas senti pâlir, le cœur serré par une étrange angoisse, comme si devant vous un mystère auguste allait s'accomplir .^ Si cela ne vous est jamais arrivé, vous poilvez avoir le goût le plus fin, le plus exercé, vmis entendre aux questions d'art mieux que les artistes eux-mêmes, tout ce que vous voudrez : vous n'êtes qu'un profane. Ce que vous éprouvez en présence de la beauté, ce n'est qu'une admiration inquiète et soupçonneuse, toujours prête à se reprendre : vous ne connaissez pas l'extase du beau, réservée aux croyants de l'art.