I. FASCINATION PAR L ECLAT
Nos yeux ont besoin de voir. La privation de toute lumière leur est une gène sensible. On sait combien est pénible, anxieux ce regard qui s'enfonce dans les ténèbres, cherchant à y distinguer quelque chose, égaré par ces vagues fantômes de clarté qui flottent dans la nuit la plus opaque. Que le jour se fasse, que les objets reparaissent, c'est une délivrance.
Non seulement il faut que nos yeux voient, mais il faut qu'ils se fixent. Sur une large surface de teinte uniforme, comme une plaine de neige, le ciel tout bleu, nous cherchons en vain pour notre vue im point d'appui : c'est un sentiment analogue à la peur des espaces vides, à l'agoraphobie. Nous ne savons que faire de notre regard, tant que nous ne l'avons pas accroché à quelque point lumineux ou saillant, à quelque objet qui fasse tache dans le champ visuel. Un point noir sur fond blanc attirera immédiatement notre attention. Un point lumineux sur fond noir la retiendra mieux encore. D'instinct, notre regard se porte toujours vers la partie la plus brillante du champ visuel, attiré par la lumière indirectement perçue, allant la chercher à sa source. — Nous sommes au théâtre, ou dans une salle de bal.
24 L'flVPNOSE
Il nous semble qu'on nous regarde : brusquement nous^tournons les yeux. C'est un diamant qui scintille à l'oreille d'une femme, nous lance un rayon irisé, s'éteint, se rallume. L'effet est produit. Maintenant il faudra que nous regardions de ce côté.
L'éclat des couleurs produit les mêmes effets que la lumière. Dans une intéressante étude sur Le sens de ta vue chez Victùr Hiigo^, L. Malnlleau remarque que l'œil du poète était moins sensible à la nuance des choses que fasciné par l'éclat des objets colorés. C'est ce qui arrive pour chacun de nous, dès que la couleur dépasse un certain degré de saturation. A force d'être rouges, certaines fleurs (papaver, tulipes, géranium) ne semblent-elles pas incandescentes.^ «Telle teinte très foncée, disait Fromentin, peut être extraordinairement lumineuse ; telle autre très claire peut au contraire ne l'être pas du tout. Il n'y a pas im élève de l'école qui ne sache cela^. » J'en fis un jour l'expérience en regardant une orange tombée par hasard dans la neige. Cette orange semblait plus lumineuse encore que le fond sur lequel elle se détachait ; c'était elle, et non la neige, qui éblouissait le regard ; sur ce blanc intense qui eût dû l'assombrir, elle brillait comme un soleil.
Il y a des couleurs particulièrement voyantes. D'une statistique faite sur quelques ouvrages littéraires, G. Pouchet^ conclut que le rouge attire l'œil plus fortement que toute autre nuance. Ainsi dans un livre de Guy de Maupassant, Sur l'eau, le rouge est mentionné vingt-trois fois, le bleu dix-sept, le vert six, le jaune cinq, le violet trois ; dans Paul et Virginie, nous trouvons onze fois le rouge, huit fois le vert, sept fois le bleu. Dans ses Etudes de la nature (étude dixième). Bernardin de Saint-Pierre soutient que la couleur rouge est la plus belle au jugement de tous les peuples. Il faut aussi tenir compte des phénomènes de contraste. Toute couleur est voyante, quand elle est en dissonance avec son milieu. Dans la nature, où les tons sont d'ordinaire admirablement fondus et nuancés, les colorations artificielles qui sont le produit de l'industrie humaine frappent d'ordinaire le regard par leur brutale franchise et l'attirent