‹ La suggestion dans l'artChapitre 3 sur 88 · I. l'extase ADMIRATIVE COMPAREE A LHYPNOSE · texte numérisé non relu

I. l'extase ADMIRATIVE COMPAREE A LHYPNOSE

C'est une opinion courante, que la contemplation du beau est accompagnée d'une certaine exaltation cérébrale. « Dans l'atteinte du beau tout est fort et doux, énergique et bienfaisant, puissant et délectable. L'àme en reçoit un surcroît de vie qui l'emplit et qui bientôt se fait jour au dehors. C'est un plaisir ardent, intense, éclatant, qui non seulement exalte toutes nos facultés psychologiques, mais qui, passant de l'âme au corps, accélère le cours du sang, rend les mouvements du cœur plus rapides, et viunt enfin animer le visage d'une pourpre légère et pure comme celle de la santé ^. » Lorsque nous nous trouvons l^rusquement en présence d'une belle chose, nos sens en effet en reçoivent une vive impression qui, par contre-coup, stimule

I. Ch. Lévèque. La science du beau, t. I, p. io5. De même Guyau, dans ses Problèmes deVEstliétique contemporaine (F. Alcan, G« éd. lyo/ijp.-y) définit le beau : « une perception ou une action qui stimule en nous la vie sous ses trois formes à la fois (sensibilité, intelligence et volonté; et produit le plaisir par la conscience rapide de cette stimulation générale ».

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toutes nos facultés intellectuelles et morales. Dans cette période d'excitation, il se produit en nous un afflux d'idées et de sentiments que nous éprouvons le besoin d'épancher en exclamations : que c'est joli! que c'est beau! parfois en un soupir, plainte d'vni cœur surchargé par une émotion excessive. Mais attendons encore ! Restons en présence de l'objet! A cette effervescence va succéder une période de rémission. Si l'on me passe cette comparaison médicale, je dirai que le beau agit sur nous à la façon des narcotiques, qui commencent d'ordinaire par irriter légèrement le système nerveux avant de le calmer. Maintenant nous ne jugeons plus, nous ne critiquons plus, nous n'avons plus de surprise ; toute activité cesse ; nous ne faisons plus que regarder. Oui, vraiment, toute activité cesse. Nous ne réagissons pas contre l'impression que l'objet fait sur nos sens : nous la subissons passivement. Nous n'avons plus à nous demander s'il est beau et pourquoi il l'est : nous nous contentons de tenir notre esprit et nos yeux fixés sur lui. Nous gardons le même sourire vague sur les lèvres, la même émotion joyeuse dans le cœur, la môme image en suspens dans l'esprit. C'est la pure contemplation. N'est-ce pas aussi l'hypnose P

Dans certains arts, il est vrai, la contemplation esthétique semble plus active que cela. La musique, l'éloquence, la poésie n'excitent-elles pas souvent notre admiration en nous emportant dans un rapide courant d'idées, d'images et d'émotions, qui ne laisse pas à notre esprit un moment d'arrêt? La phrase que je viens d'entendre est déjà remplacée par une autre. Dans ce mouvement continu, comment pourrais-je trouver matière à une contemplation prolongée? — Je ne le puis en effet. Mais de telles œuvres nous donnent-elles vraiment le sentiment du beau? C'est après coup qu'on les trouve belles, quand on réfléchit à la puissance de l'effet qu'elles ont produit, quand on les contemple à loisir en soi-même, les faisant repasser d'un mouvement plus lent dans son esprit. Peut-être même, en parlant de leur beauté, comme si c'était le plus grand éloge qu'on en puisse faire, cède-t-on simplement au préjugé qui veut que le beau soit la fin suprême de l'art. A coup sûr, dans le moment, elles passionnent trop pour qu'on songe à les admirer; elles ne sont pas un objet de contemplation. Nous recevons phitôt

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une impression de beauté des œuvres qui nous mettent devant les yeux des images persistantes; qui insistent sur l'émotion produite, l'entretiennent et tendent à en faire un état fixe ; qui se déroulent assez lentement pour que chaque vers, chaque phrase ou chaque accord entendu soit comme un état de conscience durable dans lequel nous ayons le temps de nous complaire. — Mais n'y a-t-il pas des cris, des mots sublimes qui nous donnent comme une secousse d'admiration ? Non, l'admiration ne vient qu'après la secousse, dans le moment d'arrêt qui la suit, dans l'espèce de stupeur où elle nous laisse quelque temps figés. Ces passages sublimes, loin de précipiter le mouvement de notre pensée, le suspendent. D'un seul mot qui était toute une révélation, d'mi seul vers qui tout à coup ouvrait à notre imagination des perspectives infinies, d'un seul élan mélodique qui s'est arrêté sur im accord prolongé, nous sommes arrivés à l'extase. C'est le coup de gong qui brusquement détermine l'hypnose par son choc subit, suivi d'une longue résonnance. Ici encore, l'admiration est donc un état contemplatif, caractérisé par une sorte d'immobilité mentale.

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