‹ La suggestion dans l'artChapitre 2 sur 88 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les faits sont assez connus pour qu'il me suffise de les rappeler en quelques mots. On sait que certains sujets peuvent être amenés, soit par la fixation prolongée d'un point brillant, soit par une impression monotone et répétée, ou même par la seule injonction de l'opérateur, à un état particulier que l'on appelle hypnose. La caractéristique de cet état est la docilité parfaite. Tant que le sujet sera abandonné à lui-même, il restera immobile, comme en catalepsie. Mais vous lui ordonnez de se lever, il se lève ; de marcher, il marche ; d'être joyeux ou triste, il est pris d'un fou rire ou d'im accès de larmes ; vous lui présentez un verre d'eau trouble en lui affirmant que c'est un verre de vin exquis, il le boit avec délices ; vous lui dites : « Je sors, je ne suis plus dans la chambre », il ne vous y voit plus. Vous pouvez même lui affirmer qu'il a changé de personnalité, qu'il est devenu femme, enfant, qu'il a été changé en bête : il le croit et agit en conséquence. En un mot il est devenu docile à toutes les suggestions.

Entre cet état d'hypnose et l'extase du beau, entre ces effets de la suggestion et ceux de l'arl, il y a une ressemblance singulière, qui donne à penser. Bien qu'ils différent évidemment par le degré, ne seraient-ils pas au fond de même nature ?

Peut-être nous objectera- t-on que nous n'aurons pas gagné beaucoup à montrer qu'il y a de l'hypnotisme dans l'art, puisque les phénomènes hypnotiques eux-mêmes, dans l'état actuel de la science, sont loin d'être suffisamment expliqués. — En réalité, cette comparaison est instructive. Rapprocher les faits, c'est les éclaircir l'un par l'autre. Si notre hypothèse est'juste, ce que nous savons des formes morbides et excessives de l'état hypnotique pourra nous servir à mieux observer ces phénomènes plus délicats, qui par leur délicatesse même ont d'ordinaire échappé à l'attention des observateurs. Les ayant étudiés d'abord dans leur exagération, nous serons plus sûrs de les apercevoir quand ils se présenteront sous une forme atténuée : c'est ainsi que l'on distingue mieux les harmoniques d'un son quand on les a d'avance entendus dans un résonnateur qui les isole et les amplifie. — Réciproquement, je crois que nos analyses pourront avoir quelque intérêt pour les psychologues eux-mêmes. Ils n'ont jamais étudié les phénomènes hypnotiques que du

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deliors, sur des sujets mis eu expérience et incapables de se rendre bien compte de ce qui se passait en eux : au lieu que nous avons ici une occasion de les observer en nous-mêmes.

Je ne me dissimule pourtant pas les difficultés de cette observation. Les phénomènes dont nous allons nous occiiper, ces extases, ces troubles dans la perception et le sentiment de la personnalité, ces vertiges de l'imagination qui accompagnent l'hypnose contemplative, n'apparaissent jamais ^que lorsque la nuit va se faiie en nous, quand la lampe n'est pas encore tout à fait éteinte, mais que sa flamme baisse, baisse, et brûle au bleu : fantômes d'idées et de sentiments, entrevus dans la pénombre de la conscience, qui s'évanouissent lorsqu'on les regarde trop fixement. Au moment où l'on se 'trouve par hasard [dans cet état, on ne songe guère à s'observer. L'idée ne peut en venir qu'après coup ; et ces rêveries laissent si peu de traces dans la mémoire ! Dans le souvenir que l'on en garde, il y a parfois tant de fantaisie !

Non seulement ces phénomènes échappent à l'observation, mais ils sont en quelque sorte rebelles à la description. Comment trouver des mots assez fuyants, assez indécis pour les rendre P On ne peut s'empêcher de les élucider pour les décrire, et de changer en idées abstraites ce qui n'était que vague sentiment, (^e n'est pas chose facile que de dessiner à la plume un effet de brouillard.

Je dirai ce que j'ai cru observer. Je puis garantir que c'est quelque chose comme cela. Je voudrais que le lecteur ne s'attacliât pas trop à la lettre de ces descriptions, mais fit un effort d'esprit pour retrouver en lui-même, dans son expérience personnelle, quelques impressions analogues à celles dont j'essaie de rendre compte. Si l'on n'a jamais éprouvé rien de tel, si j'ai affaire à un de ces esprits trop nets pour comprendre |ce qui est nuageu:?^, trop positifs pour admettre même chez les autres aucun vertige, toutes mes descriptions feront l'effet de phrases en l'air. Mais je suis persuadé que d'autres comprendront et admettront. 11 me suffît d'avoir une seule fois éprouvé ces impressions pour être certain qu'elles sont assez communes. J'aurai d'ailleurs soin, dans ces chapitres de psychologie trouble et par conséquent un peu suspecte, où des observations isolées

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si consciencieuses qu'elles soient, seraient sans grande valeur, d'en appeler autant que possible au témoignage d'autrui. Si j'ai cru devoir .faire dans ce livre beaucoup de citations, ce n'est pas pour donner à mes idées un agrément d'emprunt et les illustrer en quelque sorte d'exemples littéraires, c'est pour élargir mon enquête et donner plus de valeur à mes conclusions. Cette deuxième édition ne diffère de la première que par des retouches de détail. Revenant à tête reposée sur mes théories, il ne m'a pas semblé que dans leur fond elles dussent être modifiées. Mais un travail de mise au point s'imposait, pour mettre l'ouvrage au courant des travaux les plus récents de la psychologie, et des productions les plus significatives de l'art contemporain.

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