I. Lamennais. De l'art et du beau. Paris, 1872, p. Ho
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Ocl évanouissement du temps dans l'extase contemplative s'explique facilement. Ce qui nous permet d'évaluer le temps, ce sont les changements qui s'accomplissent en nous-mêmes. Une certaine durée, c'est un certain nombre d'instants, c'est-àdire une série d'états de conscience distincts récapitulés par la mémoire. Une minute d'ennui, où nous comptons les instants un à un, nous sem]>le interminable ; une journée entière, oii nous resterions absorbés dans la contemplation d'un seul et même objet, devrait passer comme un instant. Puisque autour de nous, puisqu'en nous rien ne change, d'où pourrait nous venir le sentiment de la durée .^ La contemplation esthétique, dans la mesure où elle ralentit le mouvement de notre pensée et nous rapproche de l'hypnose, doit donc nous faire perdre conscience de la succession des instants.
Mais voici qui est fait pour surprendre. Ce temps d'hypnose, pendant lequel nous avons perdu complètement la notion de la durée, nous serons disposés à nous en exagérer singulièrement la longueur, quand nous y songerons après coup. Quand on s'est trouvé seulement quelques minutes en admiration devant une belle chose, on éprouvera le besoin de dire qu'on y est resté pendant des heures, pendant un jour, pendant un temps indéfini. Dans toute description de l'extase, j'entends une description littéraire et un peu soignée, il faudra que l'on mette une fois au moins le mot Éternité.
Faisons si l'on veut, dans cette illusion, la part de l'amourpropre. Rester seulement une heure en extase devant un tableau ou une statue, voilà qui n'est certes pas d'une âme vulgaire. Quand il est beau de faire une chose, on peut être sûr que tout le monde l'a faite. Admettons aussi qu'il puisse y avoir erreur matérielle dans l'ai^précialion de la durée. Au sortir de notre extase contemplative, novis nous apercevons que nous avons eu, comme on dit, une absence. Voici que nous constatons, dans la série d'ordinaire continue de nos états de conscience, un intervalle vide, un hiatus. Nous nous trouvons dans la position d'un homme qui regarde à sa montre et la trouve arrêtée. A quel moment l'arrêt s'est-il produit ? Peut-être à l'instant, peutêtre depuis une heure. L'intervalle ne nous paraîtra-t-il pas nécessairement irès grand, i)ar ce seul fait qu'il est indéterminé.
LA COlMEMFLATION ESTHKTIQL'E 9
indéfini ? Nous clierchons de quoi notre pensée a pu s'occuper dans cette sorte de léthargie ; quelques images nous apparaissent, si vagues et si effacées qu'elles doivent nous sembler étrangement éloignées. Tout concourt à nous tromper sur la durée réelle de notre contemplation.
Je me demande toutefois si dans ces façons de parler évidemment hyperboliques il n'y aurait pas autre chose, un effort pour rendre une impression bien réelle, mais trop anormale, trop saisissante pour pouvoir être exprimée simplement. Quand une fois nous sommes parvenus à cet état contemplatif, il n'y a plus de raison pour qu'il ne se prolonge pas indéfiniment. Si l'on en sort, ce n'est que par accident. Essayez de vous rappeler quelque circonstance où vous vous soyez à peu près trouvé en extase. C'était la nuit, à votre fenêtre, en contemplant le ciel étoile. C'était à la campagne, quand le soleil vient de se coucher, à cette heure indécise oii le ciel est encore clair quand la terre est déjà sombre, heure d'apaisement et de repos où le temps semble s'arrêter, hésitant entre le jour et la nuit. C'était dans l'atelier d'un maître, devant un tableau que vous avez contemplé, assis, sans rien dire. Rappelez- vous bien ! N'y avait-il pas, dans cette extase, le sentiment d'un état de conscience fait pour durer toujours ?
Nous avons là, ce me semble, l'explication définitive de ce sentiment d'éternité, qui s'est mêlé aux extases de tous les mystiques comme de tous les contemplateurs. Qu'est-ce que l'éternité si ce n'est le perpétuel présent, l'existence absolue, soustraite à la loi du devenir .'» Qu'un tel état de conscience ait duré un temps quelconque, infiniment court ou infiniment long, peu importe : tant qu'il a duré, à chaque instant de sa durée, et quand il n'aurait duré qu'un instant, nous aurons vécu de l'existence éternelle. Quoi d'étonnant dès lors à ce qu'après une extase de quelques secondes nous soyons disposés à en parkr comme si elle avait duré des heures ? Ce n'est pas exagérer l'impression que nous en avons gardée ; c'est plutôt la délayer et l'affaiblir. Quelques heures de temps valent-elles une seconde d'éternité ?