‹ La suggestion dans l'artChapitre 6 sur 88 · I. TORPEUR CEREBRALE · texte numérisé non relu

I. TORPEUR CEREBRALE

Dans notre état normal, nous sommes trop actifs pour nous absorber longtemps dans la contemplation d'un objet unique. Nos sens, toujours en éveil, nous apporteront bientôt de nouvelles impressions ; l'idée à laquelle nous commencions à nous attarder disparaîtra, pour faire place à de nouvelles combinaisons mentales. Notre imagination est comme un kaléidoscope que l'on agiterait sans cesse. Pour parvenir à l'état contemplatif, il faudrait ralentir le mouvement de notre pensée, vivre moins fort et moins vite. Il faudrait ne pas être trop éveillé. Un peu de léthargie physique et mentale nous disposerait mieux à l'extase.

C'est ce que l'expérience nous montre en effet. Nous allons voir que nous sommes d'autant plus portés à l'admiration que nous nous trouvons dans un état déjà plus voisin de l'hypnose. Toutes les causes stimulantes sont défavorables à la contemplation. Tous les calmants la favorisent.

Quand on se réveille à loisir, il est un moment oi^i l'on se trouve comme en équilibre entre la veille et le sommeil ; on sent que l'on n'aurait qu'à faire un léger effort pour écarter cette brume qui voile encore les idées, et sortir tout à fait de son rêve ; mais on s'accorde encore quelques minutes de léthargie. Je ne connais pas d'état où notre activité physique et mentale descende à un plus bas degré tout en nous laissant la parfaite conscience de notre existence personnelle. Notre corps est si bien

COiNDITlO.NS FAVORABLES A L'HVP.NOE 11

engourdi que nous n'aurions pas la force de serrer un objet dans nos doigts ; notre pensée est si paresseuse que nous nous attarderons un quart d'heure à une ébauche de réflexion, sans même prendre la peine de l'achever. Dans cet état éminemment contemplatif, on considérera avec un intérêt inépuisable une frange des rideaux, un reflet brillant au cadre d'une glace, une fleur de la tapisserie ; les bruits mêmes du dehors, l'appel des écoliers, le cri familier des marchandes de saison et de temps à autre le roulement d'une voiture seront, on peut le dire, de véritables objets de contemplation, tant on les écoute avec complaisance et béatitude.

Après une longue fièvre qui l'a laissé épuisé d'insomnie et de délire, un malade reprend conscience de lui-même. Il ouvre les yeux. La chambre est tiède et close. Les rideaux sont tirés. Un mince rayon de soleil va frapper le mur. Comme ces atomes de poussière dansent gaîment dans ce rayon ! Qu'il fait bon se sentir vivre ! Ce sont des heures délicieuses passées en douces et lentes contemplations.

La simple fatigue physique peut produire pour quelque temps un effet de ce genre. Au début d'une excursion, on ne s'attarde guère à contempler le paysage. On marche, impatient d'arriver au but. On s'arrête enfin. Alors se produit une détente, à la fois physique et morale, qui prépare admirablement à la contemplation. Cet effet est surtout caractérisé quand la dépense de force a été grande, pourvu qu'elle ne soit pas allée jusqu'à l'épuisement. Il ne faut pas que l'organisme soit surmené, mais soulagé de ce besoin de mouvement qui le tourmentait d'abord, et pour ainsi dire apaisé. Tous les ascensionnistes connaissent cette extase particulière, l'extase des "hauts lieux, cette heure idéale de vie purement contemplative que l'on ne croit pas acheter trop cher d'une journée de labeur.

Presque toutes les substances qui exaltent pour quelque temps l'activité cérébrale (haschisch, alcool, gaz anesthésiques), la laissent ensuite retomber au-dessous de son niveau normal. Après la période lyrique de l'ivresse vient une période de léthargie, où l'on se sent surtout porté à la contemplation. La fumée du tabac, qui est elle aussi un stupéfiant, calme et ralentit l'activité cérébrale au point de faire disparaître, même dans le

désœuvrement absolu, le sentiment de l'ennui. Aussi est-elle un des adjuvants les plus usités de la contemplation esthétique. Devant les plus beaux spectacles de la nature, tout fumeur éprouvera un vague besoin de rouler une cigarette^. — « On m'apporte de chez Bing deux flacons de porcelaine de Chine, deux merveilles, écrivait Edmond de Goncourt. Je n'ai jamais senti plus vivement la privation de tabac. La première vue et le i)remier examen d'un bibelot dans la fumée d'un cigare ou d'une cigarette est la sensation par excellence d'un passionné d'art ^. » — Un fumeur d'oj^ium, un buveur de laudanum restera des heures le regard lixé sur l'objet le plus insignifiant du monde, dans l'attitude physique et intellectuelle de l'admiration. Edgar Poe a décrit d'une manière saisissante, dAns Bérénice, cet étrange état d'esprit. « Mon mal grandissait rapidement, et, ses symptômes s'aggravant par un usage immodéré de l'opium, il prit finalement le caractère d'une monomanie d'une forme nouvelle et extraordinaire.... Cette monomanie consistait dans une irritabilité morbide des facultés de l'esprit .que la langue philosophique comprend dans le mot : facultés d'attention.... Réfléchir infatigablement de longues heures, l'attention rivée à quelque citation puérile sur la marge ou dans le texte d'un livre, — rester absorbé, la plus grande j^artie d'une journée d'été, dans une ombre bizarre s'allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le plancher, — m'oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite d'une lampe ou les braises du foyer, — rêver des jours entiers sur le parfum d'une fleur, — répéter, d'une manière monotone, quelque mot vulgaire, jusqu'à ce que le son, à force d'être répété, cessât de présenter à l'esprit une idée quelconque, — perdre tout sentiment de mouvement ou d'existence physique dans un repos absolu obstinément prolongé, — telles étaient quelques-unes des plus communes et des moins pernicieuses aberrations de mes facultés mentales^. » Cet état est bien connu sous une forme plus vul-

1. Observation de M"»' H. Gréville dans son roman Marier su jille.

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