I. LE MIMETISME MORAL
Un grand nombre d'animaux se placent d'instinct sur les objets colorés comme eux, de manière à se rendre aussi peu visibles que possible. Il en est même qui, lorsqu'on les pose sur un objet d'une nuance donnée, ont le pouvoir de modifier en quelques minutes leur propre coloration, pour l'assortir à ce nouveau milieu. Ainsi le caméléon se rendra brun, vert ovi olivâtre, en distendant plus ou moins ses vésicules colorées, et en combinant leur jeu de diverses manières. On prend un carrelet sur un fond vaseux où il se dissimulait complètement, et on le place sur un fond de sable : bientôt son corps devient jaunâtre, et çà et là se pique de points noirs qui lui donnent un aspect sablonneux. Cette tendance instinctive à s'identifier à son milieu est ce que l'on a appelé le mimétisme physique.
11 se produit, au moral, un phénomène tout à fait analogue. Nous prenons peu à peu le ton, les allures, les façons de parler et de sentir des personnes qui nous entourent. Si nous nous trouvons transportés dans un milieu tout différent, nous nous sentirons mal à notre aise ; notre manière d'être nous choquera nous-mêmes comme une singularité ; et insensiblement, sans en avoir conscience, nous la modifierons jusqu'à ce que nous ayons repris l'unisson. Quand je contemple longuement, dans \m tête-à-tête silencieux, un visage humain, je me sens gagné peu à peu par la bonne ou la mauvaise humeur qu'il exprime.
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surtout lorsque ces sentiments ne se manifestent au dehors que par une nuance d'expression presque insaisissable et agissent sur moi presque à mon insu. Rien de plus contagieux que les sentiments simples, modérés, durables, qui s'insinuent par une contemplation prolongée dans l'âme du spectateur, et peuvent y séjourner longtemps, étant un état d'âme plutôt qu'une crise. « Si les œuvres de la statuaire antique expriment des émotions légères, qui les effleurent à peine comme un souffle, en revanche la pâle immobilité de la pierre donne au sentiment exprimé, au mouvement commencé, je ne sais quoi de définitif et d'éternel^ oii notre pensée s'absorbe et où notre volonté se perd^ » Nous sommes en pleine forêt, entourés de grands arbres. Ne faisons pas à leur sujet de fausse poésie ; ne leur prêtons pas de sentiments humains, une âme semblable à la nôtre : abandonnons-nous à nos impressions! Il nous semblera que nous devenons semblables à eux, que nous prenons place dans leur assemblée silencieuse, et que nous nous laissons aller avec eux à l'indolence de la vie végétative. Immobile au milieu de rochers, j'aurai l'impression de m'abaisser peu à peu à l'inconscience, à l'inertie absolue, de n'être plus qu'une masse pesante et matérielle, comme si peu à peu je me pétrifiais. (( L'esprit prend quelque chose de l'harmonie et de la sécurité des objets qui l'environnent. On ne peut contempler les grandes lignes des paysages, le calme des ombres et de la lumière, la large voûte du ciel, sans se conformer à la pensée sourde qui semble pénétrer toutes ces choses et les unir. 11 suffit à l'âme qui veille et s'agite d'apercevoir la nature qui sommeille pour se rendormir à demi-. »
En toute circonstance, nous avons donc une tendance naturelle à nous faire semblables aux objets de notre contemplation. Ce grand fait du mimétisme moral ou de la sympathie, si l'on aime mieux l'appeler de ce nom, est le principe même de toutes les suggestions morales ou pathétiques. Nous leur sommes dociles d'avance ; nous allons au-devant d'elles ; il n'est même pas besoin, pour que nous partagions un sentiment, qu'on ait
1 . H. Bergsoa. Essaisur les données Imnf'diales de la conscience. F. Alcaii, 1889,