Cité par E. Legouvé, L'(trt de la lecliire, ch. vu
'21)8 LA sl;ggestion
L'artiste ne trouvera l'expression pathétique d'un sentiment qu'en faisant effort pour s'en pénétrer lui-même. Cette autosuggestion s'opère progressivement, par actions et réactions intérieures d'intensité croissante, comparables au phénomène de self-indaction que l'on utilise dans certaines machines électriques. — Un orateur commence à parler; le sentiment encore faible qui lui inspire ses premières phrases s'accroît de l'émotion qu'il éprouve à les entendre, et cette émotion à son tour lui suggère des phrases plus passionnées, jusqu'à ce qu'il se soit haussé au maximum d'excitation cérébrale. « Telle est la force des pensées et des sentiments dont l'orateur fait usage, qu'il n'a pas besoin de feinte et d'artifice. La nature même des moyens qu'il emploie pour remuer les cœurs agit plus profondément encore sur lui-même que sur aucun de ceux qui l'écoutent ^. »
Le pianiste qui improvise pose ses mains sur le clavier sans autre idée que de jouer quelque chose. Il commence par quelques accords plaqués au hasard du doigté, car l'instrumentiste a l'harmonie dans les doigts autant que dans la tête; ces accords lui suggèrent un commencement d'émotion; cette émotion lui suggère de nouveaux accords, plus expressifs, puisqu'ils prennent un sens pathétique déterminé ; ainsi elle ira toujours en grandissant, s' exaltant par son expression' même.
De la même manière le poète s'émeut des vers qu'il écrit, et cette émotion lui en inspire de plus pathétiques encore ; de vers en vers, les sentiments qu'il s'applique à rendre lui sont rendus à lui-même amplifiés par une sorte de résonnance morale. Mais pour s'émouvoir ainsi à volonté, pour s'émouvoir de ses propres émotions, il faut vraiment être impressionnable à l'excès. Comme nous voilà loin de cette indifférence magistrale, de ce détachement des émotions exprimées, que l'on a quelquefois attribué à l'arliste !
Une chose même doit étonner, c'est qu'une telle méprise ait été possible. Voici comment je l'expliquerai. Le cœur du poète doit être un foyer brûlant de vie, de sentiment et de passion. Mais cette ardeur ne paraît pas à la surface. Si l'on me passe cette comparaison industrielle, je dirai que le jDoète, comme un
I, Cicéron. De l'orateur, 1. II, ch. xlvi.
SUGGESTION DE SENTIMENTS 'HVi
mécanicien exercé, ménage son combustible. 11 se garde de le consumer d'un coup en une grande flambée. On ne chaufi"e pas unelocomoliveavecun feu de paille, mais avec un feu puissant et concentré, qui se transformera tout entier en travail; toute déperdition de chaleur serait un gaspillage de force. Le véritable artiste semble en effet insensible, parce qu'il n'a pas les manifestations ordinaires de la sensibilité. Mais ce que nous lui demandons, ce ne sont pas des cris, et des larmes, et de grands pas dans sa chambre, et un désespoir convulsif : ce sont de beaux vers ou de belles symphonies. Il faut donc qu'il interdise aux sentiments qui l'oppressent tout autre dérivatif que leur expression artistique. Il est attaché, obstiné à son œuvre. Si vous le regardez au travail, vous ne verrez qu'un air de réflexion, parfois un vague sourire; tout se passe au dedans. Mais ces sentiments, pour ne pas se traduire au dehors par ime exubérance de gestes, n'en sont que plus concentrés et plus intenses. Tout ce qu'il a d'amour, d'espérance, de regrets, de vague tristesse ou de sombre désespoir, il le met dans ses œuvres. Nous pleurons notre douleur, il chante la sienne, et c'est parce qu'il l'exhale tout entière dans ses stances douloureuses que nous ne pouvons les lire sans nous sentir les larmes venir aux yeux.
Mais s'il n'est pas de sang-froid, s'écriera Diderot, comment pourra-t-il trouver ses rimes, combiner son plan, préparer ses effets.'' — L'étude que nous ferons tout à l'heure du dédoublement de personnalité nous montrera comment le parfait sang-froid est compatible avec la plus vive excitation, et dissipera, je l'espère, les derniers doutes qui pourraient nous rester dans l'esprit après cette longue discussion. Si Diderot avait tenu plus de compte de ce phénomène, qui ne lui a pas échapjjé pourtant, il ne nous aurait pas donné de l'artiste une psychologie si paradoxale et si incomplète, malgré tant d'observations justes.