‹ La suggestion dans l'artChapitre 69 sur 88 · Trad. Ed. de Suckau, Paris, 1869, p · texte numérisé non relu

Trad. Ed. de Suckau, Paris, 1869, p

SLÛGESTION DE SENTIMENTS 207

tragédie terminée, un de ses admirateurs s'élance dans sa loge, et lui prenant la main : « Oh ! ma chère amie, c'était admirable ! C'était Andromaque elle-même ! Je suis sur que vous vous imaginiez être en Epirc, être la veuve d'Hector. — Moi, réponditelle en riant, pas le moins du monde ! — Pourtant, vous étiez véritablement émue, puisque vous pleuriez ! — Sans doute je pleurais! — Sur qui .3 sur quoi ."^ Qui vous faisait pleurer.^ — Ma voix ! — Comment votre voix ! — Oui, ma voix ! Ce qui me touchait, c'était l'expression que ma voix donnait aux douleurs d'Andromaque, non pas ces douleurs elles-mêmes. Ce frisson nerveux qui parcourait tout mon corps, était la secousse électrique produite sur mes nerfs par mes propres accents. J'étais à la fois actrice et auditrice. Je me magnétisais moi-même. ^ » Que l'habitude émousse à la longue ces sentiments ; qu'un comédien qui joue un rôle pour la cinquantième fois finisse par n'y plus prendre grand intérêt personnel, cela est fatal. Aussi éprouvera-t-il de temps à autre le besoin de se stimuler intérieurement, de se remonter en quelque sorte," surtout quand il arrivera aux grandes scènes de son rôle, celles où le pathétique doit être porté à son maximum d'intensité. Quand cet eflbrt même lui deviendra impossible, quand il se sentira tout à fait éteint, refroidi, indifférent à son jeu, il n'aura rien de mieux à faire que d'abandonner le rôle.

Le paradoxe de l'artiste

Généralisons cette théorie. Appliquons-la à tous les arts d'expression. Jusqu'à quel point l'artiste qui veut exprimer la passion doit-il l'éprouver lui même ?

« La sensibilité, dit toujours Diderot, n'est guère la qualité d'un grand génie. Ce n'est pas son cœur, c'est sa tête qui fait tout. » Mais comment l'homme qui n'a pas de cœur en mettrait-il dans son œuvre ? Où prendrait-il les beaux sentiments qu'il exprime ? Comment inventerait-il la passion ? On ne comprendrait pas les invectives de la satire sans colère, les pleurs de l'élégie sans douleur, l'enthousiasme lyrique sans réelle exaltation cérébrale. Tout cela peut s'imiter, mais non s'imaginer à froid.

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