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I . Impressions el souvenirs, premières pages

CHANGEMENTS l»E F'KKSONNALITÉ 271

choses extérieures, je puis lu'abstraire delà vie de mon espèce, sont absolument fortuits, et il n'est pas toujours en mon pouvoir de faire passer mon àme dans les êtres qui ne sont pas moi. Quand ce phénomène naïf se produit de lui-même, je ne saurais dire si quelque circonstance particulière, psychologique nu physiologique, m'y a préparé. — A coup sûr il y faut l'absence de vive préoccupation ; la moindre cause de sollicitude éloigne cette sorte d'extase intérieure, qui est comme un oubli involontaire et imprévu de ma propre vitalité. — Cela arrive certainement à tout le monde ; mais je voudrais rencontrer <juelqu'un qui pût me dire : Cela m'arrive delà même manière. Il y a des heures où je m'échappe de moi, où je vis dans une plante, où je me sens herbe, oiseau, cime d'arbre, nuage, eau courante, horizon, couleur, forme et sensations changeantes, mobiles, indéfinies ; des heures où je cours, où je vole, où je nage, où je bois la rosée, où je m'épanouis au soleil, où je dors sous les feuilles, où je plane avec les alouettes, où je rampe avec les lézards, où je brille dans les étoiles et les vers luisants, où je vis enfin dans tout ce qui est le milieu d'un développement qui est comme une dilatation de mon être. Je n'ai pas rencontré cet interlocuteur... J'aurais voulu le rencontrer pourtant, à la condition qu'il fût plus savant que moi et qu'il pût me dire si ces phénomènes sont le résultat d'un état du corps ou de l'àme, si c'est l'instinct de la vie universelle qui reprend physiquement ses droits sur l'individu, ou si c'est une plus haute parenté, une parenté intellectuelle avec l'àme de l'univers, qui se révèle à l'individu délivré, à certaines heures, des liens de la personnalité. »

Essayons de trouver cette explication. — A l'état normal nous sommes avertis de l'existence de notre corps par le contact des objets extérieurs et les sensations diverses qui accompagnent le jeu de la vie ; et c'est dans le corps ainsi perçu que nous localisons notre moi. Mais naturellement cette localisation est vague et variable comme les impressions qui la déterminent. A mesure que celles-ci s'affaiblissent, le sentiment de notre existence locale s'altère et finit par se perdre complètement. 11 m'est arrivé quelquefois, dans cet instant de somnolence lucide qui précède le réveil, de me demander où était

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mon corps, et comment je le retrouverais orienté dans l'espace quand j'ouvrirais les yeux. La contemplation même, en nous absorbant dans une perception unique, tend à produire cet état d'anesthésie, oii se perd le sentiment de l'existence corporelle. C'est le ravissement mystique. — Nous ne sommes plus dans notre corps. Où sommes-nous donc ? Auprès de l'objet que nous contemplons. Quand de ma fenêtre je considère les allées du jardin voisin, en même temps que je les regarde je m'y promène idéalement, et c'est bien là-bas que je suis. Quand, penché sur le parapet d'un pont, on regarde couler le fleuve rapide, on se sent emporté, roulé dans ses tourbillons. Si l'objet est trop lointain pour que nous puissions perdre la notion de sa distance, nous aurons conscience, non de l'atteindre, mais d'aller vers lui. Là-bas, par une échappée entre les arbres, je distingue quelques toits rouges, un bois lointain, l'horizon bleuâtre ; et je sens très bien que moi-même je m'en vais par cette échappée. Quand je contemple une étoile, ma contemplation est comme un élan qui m'emporte vers elle, toujours vers elle, à l'infini. — D'autres fois, c'est plutôt comme une dilatation du moi. Quand je m'élève sur une montagne, à mesure que je découvre un plus vaste horizon, il me semble que je m'étends plus largement dans tout cet espace, depuis les objets les plus rapprochés où je me sens bien présent jusqu'aux objets les plus lointains oùje me perds. D'où jieut venir ce sentiment d'orgueil qui nous saisit devant les grands spectacles de la nature? Est-ce du contraste entre notre petitesse physique et notre grandeur morale .^ Ou bien admirons-nous l'efTort de notre raison qui, par delà l'étendue dont notre imagination ne peut que reculer les bornes, nous fait concevoir l'infini ? Non, ce- sont là des idées qui ne viennent qu'à la réflexion. Notre impression immédiate, avi moment où nous voyons l'espace infini s'ouvrir devant nous, me semble plutôt celle d'une expansion infinie de notre être. L'espace, ce n'est pas le vide; c'est la conscience de soi dilatée au delà de toute limite ; c'est l'omniprésence. Ce qui fait le caractère sublime de cette notion, c'est qu'à l'instant où elle se présente à nous, brusquement elle nous donne un sentiment intime d'immensité. Nous reconnaissons là l'extase panthéistique, cet évanouisse-

ment du moi dans le grand tout, dans l'Être universel. « Je sens, disait Spinosa, je sens, je perçois que je suis éternel! » Nous aussi ne serions-nous pas tentés de dire, quand nous contemplons le ciel étoile : « Je sens, je perçois que je suis infini ! » A ce moment il nous semble que l'Être s'illumine dans ses profondeurs, que la vérité nous apparaît dans un éclair. Simple vertige, peut-être. Le grand mystère nous a-t-il été dévoilé .!> N'avuns-nous eu qu'une seconde d'éblouissement?

Cette expansion apparente du moi est déjà une sorte de disi:>ersion dans les choses. S'en aller vers elles, se mêler à elles, se perdre en elles, ne sont-ce pas là des illusions de même nature, qui ne dilTèrent que par des nuances d'impression, peut-être d'expression ? A la suite d'une contemplation prolongée et involontaire, qui en portant toute notre attention sur l'objet nous a complètement [ôté conscience de notre existence propre, on peut dire que nous n'existons plus vraiment : notre état de conscience, c'est l'objet même. Le surcroît de l'illusion s'expliquera par le jeu naturel de la rêverie, qui. nous porte à nous mettre en imagination dans les êtres et même dans les choses, pour le plaisir de vivre d'un autre mode d'existence.

Il serait difficile d'ailleurs de dire en quel sens l'illusion se produit. Au lieu d'avoir la sensation de me perdre dans la nature, pourquoi ne croirais-je pas aussi bien que je suis envahi par elle, que les choses entrent en moi et /leviennent moi ? Cette illusion inverse semble se produire surtout quand nous recevons des choses quelque sensation très vague, presque inconsciente, et cependant très pénétrante : ainsi l'approche de l'orage, l'ombre d'une nuée qui passe sur notre tête, la fraîcheur qui le soir monte «des vallées, un souffle tiède chargé d'effluves printanières. Les odeurs ont ce caractère au plus haut degré. Aussi les trouverons-nous presque toujours dans les occasions où nous avons éprouvé quelque impression de ce genre : ce seront les émanations d'un étang, l'odeur de pierre mouillée qui se dégage des rochers, les senteurs saumâtres de l'océan. 11 y a là une véritable imprégnation physique qui nous fait croire à une sorte de diffusion des choses en nous.

souRiAU. — Suggestion. 18

Les perceptions de l'ouïe et de la vue, si nettement objectives à l'état normal, peuvent elles-mêmes prendre par exception un caractère de subjectivité. Cela se produit dans la contemplation distraite, quand notre attention, après s'être fixée sur les choses» commence à s'en retirer. Nous continuons de voir et d'entendre, mais passivement, sans plus penser à la signification de ces reflets qui arrivent à nos yeux, de ces rumeurs qui frappent nos oreilles ; nous ne percevons plus vraiment, nous ne faisons plus que sentir. Ainsi, quand je regarde le ciel bleu en pensant à autre chose, on peut dire que je ne le vois plus ; mais je goûte encore le charme de sa couleur ; je me sens pénétré de ce bleu exquis comme je le serais d'un parfum. De même pour les bruits très vagues, très doux, très harmonieux, qui se trouvent à l'unisson de mes sentiments actuels : en les écoutant, je perdrai la notion de leur extériorité ; il me semblera que je les entends en moi-même, comme une voix intérieure, comme une résonnance de mon être. C'est le pur impressionnisme^. Un paysage que je contemple, une symphonie que j'écoute n'est plus qu'un état d'âme.

Mais pour entrer ainsi en moi, il faut que les choses perdent leur réalité, qu'elles me fassent l'effet d'être imaginaires. Comme George Sand l'a observé, ces altérations du sentiment de la personnalité ne se produisent guère que dans la contemplation distraite, prolongée, machinale ; c'est seulement aux limites de l'hypnose que l'illusion devient possible, quand nos rêves commencent à se mêler et se substituer aux objets au point que l'on serait parfois tenté de se demander si le monde que l'on a sous les yeux n'est pas un songe que l'on fait. En même temps que l'image des choses se trouble, nous commençons à perdre conscience de notre existence personnelle ; entre ce Moi flottant et cet objet incertain, l'échange est plus facile : c'est une image qui se fond dans une autre image. Bien souvent aussi on doit s'imaginer après coup que l'on a éprouvé cette illusion plutôt qu'on ne l'éprouve en réalité. On croit se souvenir très bien de l'avoir eue, parce qu'on se la donne dansl'effort même du souvenir. Au reste, qu'elle se produise après coup ou sur

I. Voir dans une élude de J. Lemaître sur Verlaine {Les Contemporains, II* série, p. 75), une curieuse analyse de cet état.

le moment, qu'on l'ait vraiment, ou qu'on se figure l'avoir eue, la distinction est malaisée à faire. Nous sommes dans la région des idées troubles. N'y regardons pas de trop près!

La vérité est que toutes ces illusions se mêlent, et que le sentiment de la personnalité, dans cette contemplation rêveuse, se troulDle trop pour que nous puissions même dire qu'il est altéré dans un sens déterminé. — Après une longue promenade en forêt, vous faites halte dans une clairière. C'est un repos délicieux. Des insectes bourdonnent. Lèvent, effleurant la cime des arbres, agite doucement la feuillée, dont le bruissement frais et léger vous assoupit. Étendu dans l'herbe, peu à peu vous perdez conscience de votre existence personnelle. Est-ce l'âme des choses qui entre en vous, avec les rumeurs de la forêt, la lueur bleue du ciel et les parfums de la prairie ; ou vous perdezvous en elles, et n'êtes-vous plus que la conscience éparse de la forêt assoupie .3 Vous ne sauriez le dire. Vous n'y songez pas. . Vous sentez seulement votre Moi se confondre peu à peu avec le monde extérieur, s'en aller flottant dans de vagues senteurs de fleurs chaudes et de mousse ensoleillée ; et vous vous abandonnez à cette indécision qui vous charme. Une impression de fraîcheur vous réveille. Vous relevez votre tête, encore lourde de somnolence, et promenez autour de vous un regard étonné. Où suis-je ? Où étais-je tout à l'heure ? Si je regarde en moi, je trouve que je m'étais laissé envahir par la nature ; il me semble que je suis encore un peu mousse, insecte, brise et nuage. Si je regarde hors de moi, partout, dans les objets qui m'entourent, je retrouve quelque chose de moi-même. Enfin, je me remets en marche. L'eftort même que je fais pour m'y décider me rend conscience de moi-même. Le Moi et le Non-Moi, un instant confondus dans l'existence indéterminée, s'opposent de nouveau l'un à l'autre.

Le moment est venu de répondre à la dernière question que nous posait George Sand. Quand nous nous perdons ainsi dans les choses, cédons-nous à un simple vertige, ou avons-nous, dans une sorte d'extase métaphysique, la révélation d'une vérité profonde ? J'inclinerais, comme George Sand, vers cette seconde hypothèse. N'y a-t-il pas autant de vérité dans cette rêverie, où nous sentons notre propre existence solidaire de la vie univer-

selle, que dans la réflexion, ou le Moi s'isole du monde entier ? Et tout au moins, dans le moment même où nous nous laissons aller à cette prétendue illusion, n'est-elle pas l'expression exacte de notre état actuel ? Je ne dis pas qu'on puisse toujours prendre les songes du poète comme autant de révélations, et qu'il atteigne infailliblement la vérité ; je dis que souvent il s'en approche autant que l'homme puisse faire. Si la connaissance ultime est celle qui atteint, non la superficie, mais le fond de l'être, la méthode poétique est la vraie. Se représenter la chose en soi, c'est se figurer ce qu'elle serait pour elle si elle avait une sourde conscience d'elle-même; et nous n'avons qu'une façon de nous la figurer ainsi par le dedans, c'est de nous mettre en elle. L'esprit du savant s'arrête aux phénomènes ; l'âme du poète essaie d'aller plus loin, et par le rêve même s'enfonce en pleine réalité.

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