‹ La suggestion dans l'artChapitre 74 sur 88 · II. TRANSFERT DE PERSONNALITE · texte numérisé non relu

II. TRANSFERT DE PERSONNALITE

Au milieu d'une grande place noire de spectateurs un ballon gonflé se balance, tirant sur ses cordes, prêt à prendre l'essor* L'aéronaute monte dans la nacelle et l'énorme sphère s'élève, l'emportant dans l'espace. Quel silence alors dans la foule ! Tous les assistants, immobiles, muets, le cœur serré, suivent des yeux le ballon qui monte ; quelques-uns pâlissent et se sentent les genoux faibles : ils s(; mettent à la place de cet homme qu'ils voient là-haut, tout petit, dans le vide; et rien que d'y penser, ils sont pris de vertige. — Nous regardons un couvreur qui pose des tuiles sur un toit ; un instant il se penche trop, il va tomber : nous en éprouvons comme une commotion, avec l'horreur de la chute. — Nous assistons pour la première fois à une opération chirurgicale. C'est avec angoisse que nous voyons le chirurgien préparer ses instruments ; au moment où il s'approche du patient, il nous semble que notre heure est venue. A chaque incision faite sur une partie du corps, nous sentons en nous, dans la partie correspondante, une douleur lancinante ; notre chair tressaille et se crispe sous le bistouri. — D'où vient que nous ne pouvons assister, avec

le détachement du simple observateur, à de tels spectacles ? Gomment éprouvons-nous si vivement pour notre compte des émotions que seule la personne observée devrait ressentir ? On conçoit qu'il ne s'agit plus là de simple sympathie. Cette l)rusque secousse, ce choc en retour de l'effroi ou de la douleur ne peut être confondu avec le mimétisme moral, lent envahissement du moi par les sensations réelles ou apparentes d'un autre moi. On a expliqué ce phénomène par bien des causes, qui toutes en effet peuvent concourir à sa production. Mais la principale, sans contredit, est dans cette illusion par laquelle nous nous identifions avec l'objet de notre contemplation. Quand un autre être manifeste devant nous de la douleur, nous ne souffrons pas seulement avec lui. nous souffrons en lui. Notre émotion s'explique par un véritable transfert de personnalité.

Je n'ai cité à dessein que des cas exceptionnels et en quelque sorte pathologiques, où le phénomène est mis en évidence. Mais en y faisant un peu attention, on constatera qu'à chaque instant nous sortons ainsi de nous-mêmes pour entrer dans l'état de conscience d'autres personnes. Ce n'est qu'un léger vertige qui peut passer inaperçu, un commencement d'illusion dont nous avons à peine conscience. On reconnaîtra pourtant que l'illusion s'est réellement produite à ce fait, que nous prenons pour notre compte les idées, les sentiments de la personne considérée, avec une tendance à reproduire synipathiqûement son attitude, ses gestes, son expression de physionomie.

Nous pouvons, par un effort d'imagination, nous transporter dans une personne quelconque. Mais il y a des affinités naturelles. Eprouvons-nous pour une personne de la rancune, de la haine, du mépris .^ Il nous devient impossible de partager ses sentiments ; nous en prenons plutôt le contre-pied ; ses contrariétés nous sont joie, ses déceptions nous sont triomphe. Nous ne nous identifierons volontiers qu'avec les personnes pour lesquelles nous nous sentons de l'affection ou de l'intérêt, et qui nous sont, comme on dit, sympathiques. Encore partagerons-nous plus facilement ceux de leurs sentiments que nous comprenons et approuvons. En cour d'assises, le public se mettra du côté de la défense ou du ministère public, selon qu'il croira l'accusé coupable ou non. L'avocat qui parle pour

son client se met toujours de connpagnie avec lui : k Non, nous n'avons pas commis ce crime ! J'accorde que notre jeunesse a été orageuse.... » Et lise débat contre l'accusation, il la prend à son compte, il croit défendre sa propre tête. Réciproquement, le client s'identifie dans une certaine mesure avec son avocat, prenant au sérieux, tant qu'il l'écoute parler, ses protestations d'innocence. Quand nous assistons à une discussion, nous nous identifions avec celui des interlocuteurs qui nous semble avoir raison, parlant avec lui et ne faisant qu'écouter les autres, les regardant d'un air ironique quand ils nous font une objection, impatientés quand ils font mine de reprendre sur nous l'avantage.

Au théâtre, nous nous identifions avec l'acteur en scène, surtout si sa personne ou son rôle nous est sympathique. Dans une comédie, il est rare qu'il n'y ait pas un Ariste qui juge l'action tandis qu'elle se déroule, comme faisait le chœur antique ; cela répond à un besoin du spectateur : il faut que quelqu'un parle pour lui, ou plutôt qu'on lui présente quelqu'un avec qui il puisse s'identifier complètement. Dans un drame populaire, quand arrive l'inévitable scène du revirement, où la victime jusque-là résignée tient tête à son oppresseur et lui dit enfin son fait, comme les assistants Se redressent, eux aussi ! Comme ils scandent en eux-mêmes les apostrophes de la victime ! Comme ils triomphent de la confusion du traître ! Pas un instant ils n'ont songé à se mettre de son côté. Nous ne pouvons nous résigner à tenir les rôles ingrats.

Cette faculté de se transporter en autrui, que nous possédons tous plus ou moins, doit être surtout développée chez les romanciers, du moins chez ceux qui ne se contentent pas de nous mettre sous les yeux la vie extérieure de leurs personnages, mais se faisant de leur art une idée plus haute, se croient tenus de nous faire assister au drame intérieur de leurs passions. Pour nous faire entrer ainsi dans l'intimité du cœur humain, il est nécessaire qu'ils commencent par y entrer eux-mêmes. Edgard Poë, dans la Lettre volée, cite le cas d'un enfant de huit ans dont l'infaillibilité au jeu de pair ou impair faisait l'admiration universelle. Son procédé pour deviner la pensée de son adversaire était de s'identifier en imagination avec lui. c< Quand je veux

savoir jusqu'à quel point quelqu'un est circonspect ou stupide, jusqu'à quel point il est bon ou méchant, ou quelles sont actuellement ses pensées, je compose mon visage d'après le sien aussi exactement que possible^ et j'attends alors pour savoir quels pensers ou quels sentiments naîtront dans mon esprit on dans mon cœur, comme pour s'appareiller et correspondre avec ma physionomie. » — Ce que faisait cet enfant, c'est ce que les observateurs du cœur humain doivent faire pour en prendre connaissance. Ce n'est pas seulement en regardant les hommes, en épiant leurs actes qu'on peut. savoir ce qui se passe dans leur tète et dans leur cœur. Une âme ne s'observe pas du dehors, mais du dedans ; pour la connaître, il faut entrer en elle, s'identifier avec elle, la pénétrer. Il faut l'aimer aussi, car on ne comprend bien que ce que l'on aime. On n'est pas romancier sans ce don de métempsychose et d'universelle sympathie, qui permet de s'intéresser à tous les états de l'àme humaine et d'en faire son propre état de conscience. On s'est demandé parfois comment Balzac avait acquis cette étonnante information psychologique, qui lui a permis de mettre sur pied, dans sa comédie humaine, tant de personnages vivants et réels. Il nous donne son procédé dans Facmo Cane. « Une seule passion m'entraînait en dehors de mes habitudes studieuses; mais n'étaitce pas encore de l'étude ? J'allais observer les mœurs du faubourg, ses habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les ouvriers, indifférent au décorum, je ne les mettais pas en garde contre moi; je pouvais me mêler à leurs groupes, les voir concluant leurs marchés et se disputant à l'heure où ils quittent le travail. Chez moi l'observation était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l'âme sans négliger le corps; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs, qu'elle allait sur-le-champ au delà ; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur lequel elle s'exerçait en me permettant de me substituer à lui, comme le derviclfe des Mille et une nuits prenant le corps et l'âme des personnes sur lesquels il prononçait certaines paroles. Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa femme revenant ensemble de VAnihigu comique, je m'amusais à les suivre depuis le boulevard du Pont-aux-Choux jusqu'au boulevard Beaumarchais. Ces braves gens parlaient

d'abord de la pièce qu'ils avaient vue ; de fil en aiguille ils arrivaient à leurs affaires... En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme et mon âme passait dans la leur; c'était le rêve d'un homme éveillé. Je m'échauffais avec eux contre les chefs d'atelier qui les tyrannisaient ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi par l'ivresse des facultés morales et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce donP Une seconde vue? Est-ce une de ces qualités dont l'abus mènerait à la folie .3 Je n'ai jamais recherché les causes de cette "puissance, je la possède et je m'en sers, voilà tout. »

C'est bien ainsi que les véritables romanciers doivent observer les hommes, en s'identifiant avec eux. Le transfert de personnalité, qui chez nous n'est qu'un jeu d'esprit, devient chez eux un procédé d'information. Ils ne se laissent pas seulement aller à l'illusion ; ils l'appellent, ils la provoquent, ils s'en font une habitude professionnelle et comme un besoin, je dirais une manie si le but n'était pas si sérieux.

Nous ne nous identifierons pas seulement avec les personnes semblables à nous, mais avec tous les êtres animés. Qui de nous, regardant l'oiseau qui plane au plus haut des airs, ne s'est un instant identifié avec lui au point d'en avoir le vertige P Cette sympathie pour les bêtes est remarquable chez l'enfant, qui prendra plutôt à son compte les souffrances d'un animal que celles d'une grande personne ou même d'un autre enfant. C'est qu'ici encore la tendance à l'identification est plus forte quand l'être que nous avons devant les yeux nous inspire plus d'intérêt. Comment l'enfant n'aimerait-il pas les animaux? Il les voit plus petits, plus faibles, à coup sûr moins avancés dans fexistence et en quelque sorte plus enfants que lui ; ce sont pour lui les humbles, les protégés et par conséquent les êtres intéressants par excellence.

Par analogie enfin, par illusion poétique, nous nous identifierons moralement avec tout ce qui semble sentir ou vivre de quelque manière, avec le saule penché tristement sur l'eau

morte d'un étang, avec la fleur moite de rosée qui s'éveille en frissonnant dans l'air frais du matin, avec les feuilles sèches qui tournent en rond au coin d'un vieux mur.

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