‹ La suggestion: ses applications à la pédiatrie et à l'éducation mentale desChapitre 2 sur 4 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Dans un Congrès qui a pour but de mettre en lumière toutes"* les acquisitions récentes qui rassortent du domaine de l'hypnotisme, les applications de la suggestion à la pédiatrie et à l'éducation des enfants vicieux ou dégénérés ne pouvaient manquer de faire l'objet d'un rapport général.

Les travaux d'un grand nombre d'auteurs ayant démontré la valeur thérapeutique de la suggestion, il fallait s'attendre à ce que des médecins eussent l'idée d'appliquer à l'enfant une médication qui donnait de brillants résultats dans certaines affections de l'âge adulte. Il en est ainsi, d'ailleurs, de tous les agents thérapeutiques, et il appartient au praticien de mesurer la dose, qui varie naturellement de l'enfant à l'adolescent et de celui-ci à l'homme fait.

Pour ce qui est de la suggestion, on comprendra qu'en vertu même des principes qui la régissent, elle doit avoir

i BÉRILLON

plus de prise et doit réussir mieux encore chez l'enfant que chez l'adulte. En effet, la suggestion n'est-elle pas l'art d'utiliser l'aptitude que présente un sujet à transformer l'idée reçue en acte ? Et, d'autre part, l'observation journalière ne prouve-t-elle pas que cette aptitude, déjà facile à développer chez l'adulte, l'est bien davantage chez l'enfant ? A tel point qu'on pourrait dire que la suggestibilité est la caractéristique de l'état mental dans l'enfance.

Si les faits cités par Motet, en 4887, dans sa communication à l'Académie de Médecine sur les faux témoignages des enfants devant la justice (1) n'étaient pas assez probants, on pourrait invoquer aussi la statistique par laquelle M. Beaunis établit que sur 100 enfants de sept à quatorze ans, il en est 55 qui sont susceptibles d'être mis en état de somnambulisme complet, c'est-à-dire dans un sommeil assez profond pour être suivi d'amnésie au réveil (2).

Nous avons pu constater que la statistique de M. Beaunis est plutôt au-dessous de la vérité. Aussi, dans une de ses cliniques, M. le professeur Bernheim pouvait-il prononcer avec certitude cette affirmation : « Tous les enfants son*suggestibles et susceptibles d'être soumis à l'influence de la suggestion hypnotique. »

En effet, les enfants, depuis l'âge de sept ans, sont en général t: % ès faciles à hypnotiser. Mais, si simple que soit en théor l'application de la suggestion, il est hors de doute que, dan- la pratique, elle nécessite une certaine expérience, et je dirai plus, une éducation spéciale. Il ne s'agit plus là d'un simple conseil médical, d'une consultation dont l'exécution est laissée aux soins des parents. Au contraire, le médecin devient opérateur. Il fait lui-même l'application du traitement et en assume la responsabilité et, pour user d'une comparaison qui vient naturellement à l'esprit, de même que le chirurgien ne peut se soustraire à l'obligation d'exercer sa

(1) Revue de V Hypnotisme, 1. 1, 1887, p. 344.

(2) Beaunis. Le somnambulisme provoqué, 2« édit., Paris, 1887, p. 17.

main, de l'assouplir et de la familiariser avec les difficultés du procédé opératoire, de même aussi le médecin hypnotiseur ne pourra se dispenser d'apprendre à mesurer l'action de sa parole. Il ne pourra pas plus se dispenser d'acquérir les qualités de tact, de patience, de douceur, de persuasion, de précision, sans lesquelles le résultat de toute expérience d'hypnotisme sera forcément livré à l'incertitude et au hasard.

La pratique de l'hypnotisme n'échappe à aucune des règles qui régissent les aujres actes humains. Indépendamment des aptitudes personnelles, c'est en hypnotisant tous les jours de nouveaux sujets que certains hypnotiseurs arrivent à un tel degré d'habileté qu'ils ne rencontrent plus qu'un nombre restreint de sujets réfractaires. C'est à force de suggestionner qu'on apprend à adapter à tel enfant, dans telles conditions déterminées, l'artifice sans lequel la suggestion n'aurait aucune prise sur son esprit.'

En dehors de la compétence technique, beaucoup de tact et d'attention sont nécessaires pour discerner le degré de suggestibilité du sujet. Si, dans la majorité des cas, les enfants obéissent à des suggestions faites avec douceur, s ans mise en scène, quelques sujets y sont rebelles. Il faut donc un certain esprit d'à-propos pour varier la nature et l'autorité des suggestions, selon la résistance que l'on rencontre.

La qualité dominante du médecin hypnotiseur doit être la prudence. A notre avis, il ne devra jamais oublier que le but qu'il poursuit est un but moral et curatif. Il no devra, en aucune circonstance, faire la moindre concession à l'esprit de curiosité. C'est dire qu'il ne poussera jamais le sommeil hypnotique à un degré plus profond que cela n'est nécessaire ; qu'il ne provoquera ni contractures, ni hallucinations. En un mot, toutes les suggestions devront viser un but utile et essentiellement profitable au sujet.

Nous avons cru devoir exprimer ces réserves, en présence du travers dans lequel tombent journellement quelques

6 BÉRILLON

personnes qui veulent .tenter des expériences d'hypnotisme sans avoir acquis les connaissances physiologiques et médicales nécessajres pour justjfler leurs prétentions.

C'est sur elles seules qu'il faut faire retomber la responsabilité des dangers qu'on impute assez fréquemment à l'hypnotisme.

Nous avons pu nous assurer que ceux, médecins ou autres, qui se plaignent de n'avoir eu à enregistrer que des insuccès ou des accidents, le doivent uniquement à leur défaut de méthode, à leur inexpérience et à leur incompétence.

PROCÉDÉ D'HYPN0TI8ATI0N

Les procédés d'hypnotisation applicables à l'adulte ne le sont pas tous à l'enfant. C'est pourquoi, bien que les ouvrages classiques, et en particulier le livre de M. le professeur Bernheim (1), fournissent, à cet égard lés renseignements les plus explicites, nous croyons devoir exposer brièvement ici le procédé auquel nous avons constamment eu recours dans notre pratique, depuis cinq ans. On pourra ainsi se rendre compte de sa complète innocuité, puisqu'il repose, pour ainsi dire, uniquement sur l'influence de la suggestion ou^ plus justement encore, de la persuasion.

Ce procédé pourra, bien entendu, recevoir de nocftbreuaes modifications selon les conditions dans lesquelles on aura» à l'appliquer.

Le temps le plus important de l'opération consiste certainement à déterminer l'enfant à se soumettre avec docilité k> la tentative d'hypnotisation.

Après avoir éloigné les personnes dont la. présence peut déplaire au petit malade et invité celles qui doivent assister à l'opération à observer le silence le plus absolu, il est facile,

(1) Bernheim. De la suggestion, Paris, 1888, p. 2»

en interrogeant l'enfant avec douceur, avec sympathie, de lui inspirer une entière confiance.

Dès que Ton est convaincu qu'il n'a plus la moindre appréhension, on le fait asseoir commodément dans un fauteuil. Le plus souvent, pour l'influencer rapidement et l'hypnotiser par suggestion, il suffît de se placer devant lui, en lui disant simplement, d'une voix douce, persuasive :

« — Regardez fixement mes yeux... Vos paupières vont se fatiguer... Elles deviennent très lourdes,.. Vous éprouvez le besoin de les fermer.

« — Vous vous engourdissez... L'engourdissement se propage à vos bras et à vos jambes.

« Vous éprouvez une sensation de calme, de repos, de bien-être... Vous allez avoir sommeil... Le besoin de dormir arrive... Vous allez dormir... t)ôrmez... »

On répète plusieurs fois ces injonctions d'une voix peu élevée, un peu monotone.

Le plus fréquemment, l'enfant ferme naturellement les yeux et il se laisse aller à îa sensation d'engourdissement suggérée. Quelquefois, la résistance est plus grande. Il reste les yeux ouverts. Alors, en répétant les mêmes injonctions, on fait avec les deux pouces, au devant de ses paupières, de légers mouvements de haut en bas. Les paupières, fatiguées par la fixation précédente des yeux de l'opérateur, clignotent et se ferment.

On peut maintenir pendant un instant les paupières du sujet fermées avec les doigts, en affirmant qu'elles sont clouées, qu'il ne peut plus les ouvrir.

L'eùfant, à ce moment, est déjà assez influencé pour qu'on puisse lui ordonner formellement de continuer à dormir et à dormir d'un somtneil de plus en plus profond.

Si on lui soulève les bras, souvent on les voit rester en l'air, en état de catalepsie suggestive. Parfois, pour obtenir cet effet, il faut affirmer qu'il ne peut plus les abaisser.

On peut aussi imprimer aux bras un mouvement de rotation l'un autour de l'autre, en affirmant que l'enfant va

8 BÉRILLON

continuer à exécuter le mouvement malgré lui. Le plus souvent, en effet, il le continue automatiquement. Ces manœuvres, en même temps qu'elles indiquent le degré du sommeil, ont aussi pour effet de le rendre plus profond.

On pourrait dès lors faire toutes les suggestions nécessaires à la guérison ou au perfectionnement moral.

Les cellules cérébrales qui président aux manifestations de la volonté sont endormies. La résistance psychique et la discussion mentale sont abolies à tel point que si vous suggérez à l'enfant d'exécuter immédiatement après son réveil tel ou tel acte réalisable, l'accomplissement de la suggestion se fera déjà d'une façon irrésistible.

Cependant, pour nous mettre à l'abri d'une simulation rare, mais possible, et pour plonger l'enfant dans un état d'hypnotisme dont la constatation ne laisse aucun doute dans notre esprit, il nous arrive parfois de compléter les premières manœuvres par le procédé suivant. Nous disons à l'enfant :

« Continuez à bien dormir jusqu'à ce que je vous réveille. — Tout à l'heure, lorsque je vous aurai réveillé en vous soufflant légèrement sur les yeux, vous vous lèverez et vous ferez le tour de la salle. Mais dès que vous entendrez ce bruit (le son d'un diapason, d'une montre à sonnerie, ou tout autre), vous reviendrez vous asseoir et vous vous endormirez profondément. »

On assiste alors à ce spectacle saisissant : pendant que l'enfant, après son réveil, marche ou parle avec quelqu'un, si le bruit annoncé vient frapper son oreille, immédiatement on le voit s'arrêter, revenir vers le fauteuil, s'y asseoir, se frotter les yeux. Quelquefois, il résiste à l'envie de dormir, mais il finit, en général, par tomber dans un sommeil profond. Auparavant, il semble passer par toutes les sensations qui précèdent l'établissement du sommeil normal. On peut même dire que son sommeil ainsi provoqué a toute la régularité et toutes les apparences du sommeil naturel.

C'est l'état que nous jugeons le plus favorable pour faire les suggestions curatives.

Si la plupart des sujets sont endormis dès la première séance, comme nous venons de le dire, il arrive parfois qu'un enfant résiste et n'est pas influencé. Ce n'est pas une raison pour se décourager. Ordinairement, à la seconde ou à la troisième séance, n'ayant plus les mêmes appréhensions ou les mêmes distractions, l'enfant sera hypnotisé, surtout si l'on a soin de préparer son esprit à cette idée. Quand les enfants ont l'intelligence assez développée pour

comprendre les idées simples que vous leur exprimez, il est toujours possible de les influencer.

Dans ces conditions, nous n'en avons jamais trouvé qui fussent complètement insensibles à la suggestion. Ce qui revient à dire qu'ils sont tous plus ou moins hypnotisables, si l'on admet, comme nous, que l'apparition de la suggestibilité est la première manifestation de l'état d'hypnotisme.

Quand l'enfant est endormi, résultat qu'on obtient assez facilement, comme ont pu le constater les assistants des cliniques où l'on fait des applications de la suggestion à la pédiatrie, le rôle de l'hypnotiseur n'est pas terminé. Il lui reste à obtenir la disparition du symptôme visé. Or les suggestions qui permettent d'arriver à cette fin ne peuvent être faites à la légère. Elles devront toujours être formulées d'une façon ingénieuse, mais avec précision, et répétées plusieurs fois avec la même netteté. Il ne faut pas croire qu'il soit nécessaire d'enfler la voix pour que l'idée exprimée se fixe dans l'esprit de l'hypnotisé. Nous nous sommes assuré au contraire que lorsque les suggestions étaient faites d'une

10 BÉRILLON

voix douce et persuasive, mais non dépourvue d'autorité, elles n'en avaient que plus de prise.

Dans certains cas, nous pensons qu'il est utile de commenter la suggestion, de la baser sur un raisonnement pour en faciliter la réalisation.

Il existe des personnes, il faut bien le reconnaître, qui sont incapables de formuler nettement une suggestion. Il leur est impossible de condenser l'expression de leur volonté sous une forme claire et précise, et elles s'étonnent qu'une suggestion faite par elles se réalise mal.

N'oublions pas que tout ce qui se dit et se fait autour du sujet fait naître dans son cerveau des idées correspondantes. L'expérimentateur doit donc s'observer constamment, et se garder de donner, par ses gestes ou par des paroles prononcées à la légère, des suggestions contraires à celle qu'il veut réaliser. Les personnes présentes s'abstiendront aussi avec soin de toute manifestation extérieure de leur pensée.

Souvent l'intervention de personnes malveillantes, qui se moquent de Tenfant et le découragent, peut contribuer à neutraliser l'effet des suggestions et à développer chez lui un esprit de résistance qui se manifestera lors des hypnotisations successives. L'hypnotiseur évitera ces difficultés ou les tournera prudemment.

Le fait suivant, rapporté par M. le professeur Beaunis, montre aussi que certains obstacles peuvent venir de l'enfant lui-même (1) :

« On amène un jour au docteur Liébeault un enfant indolent et paresseux dont on ne pouvait rien faire. M. Liébeault l'endormit et lui suggéra de bien s'appliquer et de travailler; tout alla bien pendant quelque temps et l'enfant faisait merveille. Mais, au bout de quelques mois, les habitudes de paresse reprirent le dessus ; les parents voulurent essayer du môme moyen, mais on se heurta à un obstacle inattendu : l'enfant ne voulut absolument pas se laisser endormir ; il

(1) Beaunis. Le somnambulisme provoqué, p. 153.

avait travaillé parce qu'il y avait été forcé par la suggestion qui lui avait été faite; mais il avait travaillé à contre-cœur et ne voulait plus s'exposer à recommencer. II était, comme Figaro, paresseux avec délices, et toutes les exhortations de ses parents restèrent sans effet sur lui. »

Lorsque Ton constate chez un enfant une résistance inaccoutumée, au lieu de l'attribuer à sa mauvaise volonté, à unesorte d'auto-suggestion basée sur un raisonnement, il serait plus juste de rechercher s'il ne subit pas l'influence d'une personne intéressée à l'insuccès de l'expérience. Dans plusieurs cas, nous avons pu découvrir la cause de cette résistance. Une fois, nous avons reconnu que l'enfant subissait l'influence d'un camarade qui, par jalousie, le détournait de l'idée de se laisser hypnotiser. Dans un autre cas, le sujet avait été frappé par l'opinion, maintes fois exprimée par le médecin de la famille, que l'hypnotisme ne parviendrait pas à le guérir; l'événement prouva pourtant à ce médecin qu'il s'était trompé, et il eut la bonne foi d'en convenir. Des faits de même nature peuvent se rencontrer assez fréquemment.

Nous devons ajouter, pour combattre uneidée trop répandue, que la docilité avec laquelle le sujet accepte la suggestion n'est pas toujours en rapport avec la profondeur du sommeil. Et il faut savoir que certains sujets, chez lesquels on n'obtient jamais qu'un sommeil très superficiel, exécutent toutes les suggestions avec un automatisme complet.

Page 1