‹ La suggestion: son rôle dans l'éducationChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

. De quelques effets anormaux de la suggestion naturelle. — II. Des suggestions hypnotiques. — Léthargie, catalepsie, somnambulisme. — Procédés employés pour obtenir le sommeil hypnotique. — Effets des suggestions hypnotiques sur nos différentes facultés : suggestions de sensations, de mouvements et d'actes. — Hallucinations négatives et hallucinations rétrospectives. — Changements de personnalité. — III. Des suggestions post-hypnotiques.

Les faits que nous venons de recueillir et de grouper ne s'écartent point, pour la plupart, des faits ordinaires que chacun, grâce à rexpérience et à la mémoire, peut aisément contrôler ; or, ces mêmes faits, nous les retrouvons grossis dans l'état hypnotique et avec des traits plus saillants qui permettent d'en mieux apprécier encore la nature et l'importance. Il est donc indispensable de les étudier sous ce nouvel aspect; mais, auparavant, signalons quelques phénomènes intermédiaires qui, parleur caractère anormal, servent de transition entre les suggestions dont

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n'est pas moins efficace, puisque tantôt elles îes activent et les fécondent, et tantôt les disciplinent et les modèrent : elles peuvent donc être pour nous de précieux auxiliaires. Nous savons, enfin, quelle est leur puissance au point de vue moral et comment elles substituent parfois à des penchants mauvais et à des instincts pervers des tendances généreuses et des inclinations utiles. Aussi s*explique-t-on que plusieurs savants contemporains, notamment les docteurs Voisin, Liébault et Bérillon, aient considéré, dans certains cas, la suggestion hypnotique comme un agent moralisateur des plus énergiques dont l'emploi pourrait, en pédagogie, rendre les plus grands services.

II. — Bien que les expériences faites à ce sujet soient déjà très nombreuses, elles sont si difficiles à bien interpréter, leurs effets sont si variés, parfois même si inattendus et si déconcertants, que, malgré les services rendus, elles trouvent encore des adversaires qui les condamnent. Nous n'avons pas à discuter ici leur valeur au point de vue purement médical ; aussi bien croyons-nous que les mérites de la thérapeutique suggestive ne sont plus guère contestés que par les ignorants ; mais il en est autrement au point de vue moral et surtout au point de vue pédagogique. Pour comprendre les objections qu'ont soulevées les suggestions hypnotiques, il suffit d examiner d'un peu près leurs effets généraux et sur le système nerveux et sur la volonté. — Un fait nettement établi, c'est qu'il est d'autant plus facile

d'hypnotiser une personne qu'elle a été hypnotisée plus souvent. La résistance organique qu'elle nous oppose va diminuant sans cesse; elle peut même devenir si faible qu'elle constitue un véritable danger ; qu'on en juge plutôt par les exemples suivants : « A Turin, écrit le professeur Lombruso, h la suite d'une représentation où il fut hypnolisé par Donato, un officier d'artillerie est devenu presque fou : il présente, à chaque instant, des accès d'hypnotisme spontané à la vue du moindre objet hrillanî : une lanterne de voiture, par exemple, qa'ii isuit comme fasciné. Un soir, si le capitaine de sa hatterio ne l'avait retenu, il se faisait écraser par urne voiture dont les lanternes étaient allumées et qui arrivai L sur lui. » Le docteur Bérillon a connu une jeune femme qui, dans un cercle à la mode, ayant été pïut^ieiirs fois magnétisée, ne pouvait plus s'asseoir d*>vanL un foyer sans s'endormir à la seule vue de la tlammc. Dans une petite ville de la Vienne, à la suite d'expériences faites sur lui par Hansen, un malheureux employé de commerce devint presque aliéné^ s hypnotisant lui-même, et il fut dès lors incafïable d'exercer son métier (i). Les exemples aiialugues sont innombrables. — Ajoutons que souvent les [>ratiques hypnotiques produisent aussi les crises nerveuses les plus violentes, la léthargie avec coiitracture, etc., dont les conséquences ne sauraient nous ; trouver indifférents. — En même temps qu'elles

(i) Voy. Gilles de la Tourette, VHypnoUsme^

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afTaiblisscnt la rosislance do l'organisme, les suggestions hypnotiques affaiblissent celle de la volonté, comme le prouve la suggeslibililé de plus en plus grande du sujet. Un moment arrive où un geste, un mot, un ordre, même mentalement, suffisent à susciter chez quelques-uns non seulement des images, des tendances, mais encore des actes très compliqués. Les expériences que nous avons précédemment relatées ne laissent aucun doute sur ce point. Or, que devient, dans de telles conditions, la personnalité du patient? que devient sa responsabilité ? Elles sont assurément détruites ou tout au moins profondément altérées, comme sa volonté que nous avons asservie. L'hypnotisé n'est plus qu'un automate dont nous faisons mouvoir les ressorts à notre gré et dont nous pouvons même abuser.

Ces conséquences sont si graves que la plupart des savants et des philosophes soutiennent qu'en aucun cas nous ne saurions avoir le droit d'hypnotiser une personne malgré elle ; quelques-uns vont môme plus loin et prétendent que nul de nous ne doit jamais se prêter à ces expériences. « Abstraction faite des cas que reconnaît positivement la loi, écrit Wundt, et où il s'agit de l'existence de l'individu ou de la communauté, nul, à mon avis, n'est assez maître de sa personne pour pouvoir se mettre, sans condition, sous l'autorité d'un autre et de façon telle qu'il ne lui soit plus loisible de secouer de son libre arbitre, a quelque instant que ce soit, le joug volontairement accepté. La législation actuelle ne tolère pas l'escla-

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vage; elle ne l'admet pas même, et à juste titre, dans le cas où quelqu'un se déclare prêt à se faire librement l'esclave d'autrui. Sans doute, la dépendance dans laquelle l'hypnotique se trouve à l'égard de l'hypnotiseur n'est qu'un esclavage à temps ; mais, tant qu'elle existe, elle constitue un esclavage avec circonstances aggravantes, parce qu'elle enlève à l'esclave, non pas seulement le droit d'agir, mais encore la possibilité d'agir sur sa propre volonté. De tous les rapports qui puissent relier rhomme à l'homme, celui-là est le plus immoral, qui fait de l'un la machine de l'autre. Et il n'en est pas x seulement ainsi quand l'homme devenu machine sert à des visées immorales ; mais ce rapport comme tel, et indépendamment de la manière dont on l'utilise, est immoral. Or, les choses ne changent pas, que ce rapport soit libre ou forcé dans son origine (i). »

III. Ce qui ressort d'abord nettement de toutes ces considérations, c'est qu'on ne saurait trop vigoureusement [combattre les personnes qui, sans autorité comme sans utilité, se livrent aux expériences hypnotiques. Tolérer, par exemple, comme on le fait trop souvent dans nos villes, les représentations théâtrales où quelque Donato opère non seulement sur dés sujets de sa troupe, mais encore sur des patients recrutés dans la foule, quelquefois môme dans les écoles, c'est se rendre leur complice. La police devrait interdire impitoyablement l'exercice d'un tel

(i) Voy. Wundt, Hypnotisme et suggeslion, ch. iv (Paris, F Alcan), et Blum, Revue de T/ii/p/io/isme, novembre 1886.

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métier, pour cause de salubrité publique. Quant aux amateurs qui, inconscients d'ordinaire des dangers auxquels ils s'exposent, font de l'hypnotisme par passe-temps, ils ne nous paraissent guère plus excusables. Aussi les protestations qu'ont fait entendre, à maintes reprises, les médecins et les philosophes, 'sont-elles absolument légitimes. Reste à savoir si les expériences hypnotiques doivent être complètement interdites.

Si l'on invoque uniquement contre elles leurs effets sur l'organisme, l'objection est sans grande portée, car elle condamne non l'hypnotisme lui-même, mais l'abus qu'on en peut faire. Or, n'oublions pas qu'au point de vue médical, l'hypnotisme doit être considéré comme un remède ; toute la question est donc de savoir, étant donnée une maladie, s'il est propre à la combattre. L'arsenic, les bromures, L morphine sont également des remèdes qui peuvent être très dangereux, quelquefois même mortels ; qui oserait cependant aujourd'hui en proscrire l'emploi? — Toutefois, ce qui importe, — et nous insistons sur ce point, — c'est que ces remèdes soient appliqués par des personnes compétentes et non par le premier venu. — La seconde objection est plutôt, comme nous l'avons montré, d'ordre moral : elle se th'e du respect dû à la liberté et à la personnalité humaine. Mais ici encore ne soyons pas dupes des mots. Pour nous en tenir à l'éducation proprement dite, est-ce que tous les moyens dont nous nous servons chaque jour avec nos enfants, n'empiètent pas plus ou moins

sur leur liberté ? Est-ce que nous ne cherchons pas à substituer notre volonté à la leur, afin de les amener à penser comme nous, à agir comme nous désirons qu'ils agissent, [à diriger leur activité dans le sens qui nous paraît le meilleur? (i) Prise au pied do la lettre, l'objection tendrait donc à écarter tout cibles suggestions, quelles qu'elles soient, et à liîîssrr l'enfant se développer de lui-même, suivant ses impulsions naturelles, bonnes ou mauvaises. En outre, ne savons-nous pas qu'il y a des enfants fonciorenient vicieux qui, par suite de dispositions hûrOdilairas, sont poussés au mal comme par une force irrésistible ? Or, si l'hypnotisme était le seul moyen efficace de les redresser et de les améliorer, devrions-nous nous l'interdire quand même, et attendre qu'une faute grave nous oblige à les enfermer pour les empêcher de nuire ? On parle du respect dû A la liberté ; mais sont-ils vraiment libres, ces malheureux qut naissent avec une tare originelle et dont les insLiuels mauvais obscurcissent la raison ? Il est permis d'en douter, car il ne saurait y avoir de liberté oii Tiristinct et la passion dominent, et nous nous demandons si l'hypnotisme, au contraire, no couiribue pas, dans certains cas, à affranchir l'enfant en assurant le fonctionnement régulier de Tappareiî cérébral et des facultés mentales qui en dépendent. Par conséquent, écarter à priori, comme on le fait quelquefois, les services que, sur ce point, la

(i) Voy. Marion, Revue philosophique t.XXIIÎ. \u i^3.

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«lédecine peut rendre à la pédagogie, c'est mécon- Haîlre en même temps les droits de la science et ceux de l'enfant.

IV. — Deux conclusions importantes ressortent ainsj des analyses qui précèdent ; la première, c'est que les suggestions hypnotiques peuvent être non seulement efficaces, mais encore tout à fait légitimes ; la seconde, c'est qu'il en faut laisser la pratique aux hommes compétents. Les maîtres ne sauraient donc les uti. User eux-mêmes comme moyen d'éducation ; la loi d'ailleurs le leur défend. — Tous les conseils de prudence que nous pourrions donner à ce sujet seraient assurément inutiles ; nous avons cependant connu , il y a peu d'années, un directeur d'école, publique ou privée, — peu importe ici, — qui presque chaque jour hypnotisait un certain nombre de ses élèves. Ces mêmes élèves, il ne craignit pas à plusieurs reprises de les confier à un charlatan de passage qui, pendant de longues heures, fit sur eux des expériences publiques, peu soucieux des conséquences qu'elles pouvaient avoir. L'un de ces malheureux bébés, âgé de douze ans, que l'on hypnotisait depuis plusieurs mois, était devenu si impressionnable qu'il suffit à l'un des spectateurs, assis au théâtre aux fauteuils de premier rang, de le fixer un instant du regard pour qu'aussitôt, fasciné, il se précipitât vers lui, et, franchissant les feux de la rampe, vînt s'abattre tout meurtri sur le parquet de la salle. Malgré les mi^r-* mures de quelques personnes présentes, la représentation fut continuée et, le lendemain, les mêmes

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acteurs reparaissaient sur la scùne, Couire de tels faits dont nous avons été lo léniôinj nous ne saurions trop protester et, en le faiî^iulL, c'est la police de la ville que nous accusons non moins que le directeur d'école assez oublieux de ses devoirs pour exposer ainsi les enfants qui lui élaient confies.

Notre tâche est terminée, Ed étudiant la suggestion dans ses formes et ses ajfplicaLions muHiplc>i, nous avons montré comment, par son aclion plus ou moins discrète, elle inslniil et moralise, et à quelles conditions elle devient pour roducateur un précieux auxiliaire. Point d'eiiscigncmeiiL qu'elle ne facilite ; point de leçon qu'elle ne féconde : l'art de suggérer est donc bien le premier que tout maître doit s'efforcer d'acquérir. Maintenani, cel art suffit-il à mener à bien l'œuvre qui nous qA confiée ; la méthode suggestive est-elle la seule que nous devions employer? Évidemment non, A côlé de réducafion que Tenfant reçoit, pour ainsi dire, à son intsu, il y a celle qu'il acquiert de lui-raômo lorsque noua ramenons à raisonner ses sentimcntf4 et ses j>cnsées. En un mot, l'enseignement suggcsUf ai^pclle un enseignement démonstratif et doctrinal qui le coniplële. Les analyses qui précèdent, loin de iormer un traité complet d'éducation, n'en consliLuent donc que la préface.

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