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CHAPITRE IV

ROLE DE LA SUGGESTION DANS l'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE

. L'esllîélique ne se peut enseigner comme la science et la morale. — II. Comment s'affirme peu à peu le goût du beau chez les enfants et moyens de le diriger. — III. La poésie, la musique, le dessin et les compositions littéraires.

Si difficile déjà lorsqu'on s'occupe de l'éducation intellectuelle et morale de l'enfant, l'art de suggérer est plus difficile encore lorsqu'on s'occupe de son éducation esthétique. C'est qu'en effet le beau n'agit pas sur l'esprit comme le bien et le vrai.

I. — Le vrai s'adresse surtout à l'intelligence, et, lorsqu'il s'adresse à nous avec sa marque propre qiii est Vévidencc, il force notre adhésion ; bien plus, comme la plupart des propositions qui le traduisent peuvent être démontrées, il en résulte qu'elles finissent toujours par convaincre et par réaliser entre les savants l'accord le plus parfait. — Dans les questions de morale, Faccord est moins complet sans

doute que dans les questions d'ordre purement scientifique; il faut reconnaître cependant que le bien s'impose à toutes les consciences avec une autorité absolue ; qu'il est possible d'en dégager les caractères essentiels et de donner même du devoir une théorie nette et précise. C'est pourquoi la science et la morale se peuvent enseigner, au sens rigoureux du mot. En est-il de môme de l'esthétique ? — On a constaté que tous les hommes jugent de la beauté ; que tous, même les plus déshérités, en subissent le charme ; mais où trouver un critérium qui permette de se prononcer sûrement et qui rallie toutes les opinions? Ce critérium est d'autant plus difficile à déterminer que le beau relève de la sensibilité et de l'imagination, qui sont extrêmement variables, non moins que de la raison. De là les appréciations si dilïércntes que suscitent les œuvres de la nature et les œuvres de l'art ; de là nos hésitations fréquentes lorsqu'il faut expliquer nos jugements et rendre compte de nos émotions ; de là aussi notre impuissance à faire partager nos convictions par ceux qui nous entourent. La beauté est donc moins impersonnelle que ne le sont le bien et le vrai ; une partie de son éclat lui vient du sujet qui la contemple ; on conçoit dès lors que beaucoup ne puissent en avoir qu'une idée pâle et sans reflet. Ce caractère subjectif du beau nous fait comprendre pourquoi nul encore n'a pu donner du goût un code vraiment pratique formé de règles infaillibles. Toutefois si, pour ces motifs, il est impossible d'enseigner l'esthétique commo

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on enseigne la science et la morale, il est possible de développer chez les enfants, qui tous le possèdent à un degré plus ou moins élevé, le sens du beau ; de le rendre plus vif, plus sûr, plus délicat, plus accessible en un mot aux beautés les plus parfaites, et plus indifférent aux choses basses et vulgaires. Voyons par quels moyens nous obtiendrons ce résultat.

II. — Si nous observons avec soin la conduite des tout jeunes enfants, elle nous fournit bien vite d'utiles indications. Entre les jouets qu'on leur donne, comme entre les autres objets qu'ils perçoivent, nous remarquons d'abord qu'ils ne tardent pas à faire un choix. Ils sont attirés et charmés par les uns, repoussés par les autres; ceux-là calment même leurs plus gros chagrins, et ceux-ci les accroissent; or comment ne pas voir dans ces faits une première manifestation de cet instinct du beau qui est au cœur de tout homme? C'est qu'en effet les préférences de l'enfant ne vont point aux objets les plus utiles, mais à ceux qui lui plaisent le plus. Rien d'égoïste dans le sentiment qu'il éprouve; ce sentiment est, comme nous l'avons précédemment montré, essentiellement désintéressé et communicatif. S'il en est ainsi, notre premier souci doit être non seulement d'utiliser ce sentiment, mais de le bien diriger; de veiller à ce que de bonne heure il s'attache à des choses vraiment belles, afin que le goût ne soit point faussé ; mettre entre les mains de nos bébés, comme nous le faisons trop souvent, des jouets grotesques ou de

sottes images est donc d'une insigne maladresse. C'est par là que s'explique en grande partie le succès scandaleux qu'obtiennent dans nos villages les photogravures ineptes que Ton voit partout appendues aux murs.

Lorsque l'enfant a rintelîîgence plus éveillée et qu'il commence à réfléchir» l'important est de 1 habituer à raisonner ses jugements. Instinctivement il est amené à comparer entre eux les objets qu'il croit beaux : si nous nous apercevons qu'il s'égare, si ses préférences nous paraissent injustifiées, cherchons indirectement à lui faire reconnaître son erreur. Ici se ti'ouvo un grave défaut qu'il n'a point vu, là une beauté qui a échappé à son regard ; tel détail examiné d'un peu près est manifestement laid, tandis que tel autre, d'abord insoupçonné, frappe par sa perfection. Il est rare que ce petit examen ne produise pas l'effet que nous attendons; peu à peu, et à son insu, notre élève se laisse persuader; graduellement son goût se rectifie et s'élève, sa sensibilité devient plus délicate et son jugement plus droit. Ce qu'il faut toutefois pour que nos suggestions portent leurs fruits, c'est que nous appelions l'attention des enfants non sur des objets complexes et dont la beauté, pour être bien comprise, exige une culture intellectuelle qu'ils n'ont pas encore, mais sur des objets très simples qui soient à leur portée et ne nécessitent point un grand effort de réflexion. — Les animaux qu'ils connaissent le mieux, les plantes, les fleurs, les insectes, les reproductions que les

peintres en ont faites, telles sont les premières choses qu'il convient de leur faire admirer. Et encore est-il certains détails plus propres que d'autres à éveiller le sentiment esthétique ; ces détails sont, outre les nuances si délicates des couleurs dont l'observation y contribue à faire l'éducation des veux, Tordre, l'harroonie, la grâce et surtout la symétrie que présentent les oeuvres de la nature. Tous ces caractères sont faciles à mettre en relief : Texamen un peu attentif des organes du corps humain, par exemple, des pétales d'une fleur, des nervures d'une feuille, suffisent à cette démonstration que tous les enfants ont vite comprise. C'est donc au contact de la nature que l'éducation du beau doit se faire ; c'est sur l'observation minutieuse de la réalité qu'elle doit avant tout s'appuyer. Lorsque l'enfant aura ainsi appris à voir^ • alors il sera apte à recevoir un enseignement plus élevé.

Jusqu'ici nous avons supposé que l'enfant n'a comparé entre eux que des objets de même espèce, afin d'en dégager les caractères les plus parfaits ; mais il ne s'en tient pas là. Nous savons avec quelle sagacité il découvre entre des objets différents des analogies même éloignées ; or, c'est précisément à cette découverte des analogies que le maître doit vivement s'intéresser, car on ne saurait lui accorder trop d'importance. Sa tâche est d'ailleurs, ici, beau" coup plus facile qu'on ne le croit d'ordinaire. Écoutez plutôt la conversation des enfants. De combien de comparaisons est enrichi leur langage ! Comme ils

savent spontanément en trouver de gracieuses et de délicates lorsqu'ils veulent, par exemple, témoigner leur tendresse aux personnes qu'ils aiment ; de pittoresques et d'expressives lorsqu'ils veulent peindre les choses qu'ils n'aiment pas I Si nous étions plus attentifs à ce bavardage de nos bébés, que d'indications ils nous fourniraient sur leur caractère, sur la nature de leur imagination, et aussi sur la manière de la diriger! Nous mettrions alors plus d'empressement à relever les expressions impropres dont ils se servent, les rapprochements forcés et les analogies triviales ou grossières que parfois ils établissent ; puis, stimulés à ce jeu, nous suggérerions des analogies nouvelles, plus précises et plus justes. L'intelligence de l'enfant s'ornerait ainsi peu à peu, son imagination deviendrait plus féconde, et chacune de ses idées, lorsqu'il voudrait les utiliser plus tard, se trouverait, grâce aux analogies perçues, comme auréolée d'images. C'est pour ne s'être point exercés à ce travail, que tant d'esprits, même bien doués, restent stériles, incapables de comprendre les beautés élevées, plus incapables encore de traduire d'une manière agréable leurs émotions et leurs pensées.

En procédant ainsi, l'enfant s'est habitué à discerner, insensiblement, quelques-uns des éléments les plus essentiels de la beauté ; cette beauté, il reste à la lui faire comprendre et aimer telle qu'elle s'offre à nous dans les œuvres plus compliquées que nous avons écartées au début. Avant cette initiation progressive, des paysages imposants ou gracieux, des

monuments grandioses, un grand nombre même do nos chefs-d'œuvre littéraires n'auraient guère produit sur eux que de Tétonnement; ils pourront maintenant provoquer leur admiration. Encore fàut-il, pour susciter ce sentiment, de tous le plus fécond, savoir choisir son heure et profiter des occasions favorables. Nous l'avons remarqué déjà, Fenfant n'est pas toujours également apte à goûter le beau ; résultant d'une activité de jeu satisfaite, l'émotion esthétique ne saurait être évoquée à tout instant, encore moins imposée par contrainte. Ce qu'elle exige, avant toute chose, c'est un esprit libre. C'est pourquoi une promenade à travers la campagne, une lecture bien choisie et faite en classe au moment opportun, l'examen de quelqu'un de ces beaux tableaux dont ^es reproductions se trouvent un peu partout, nous paraissent beaucoup plus efficaces pour l'éducation esthétique que les plus doctes leçons. — Toutefois, ' si nous voulons qne cette émotion soit durable et fertile, faisons tous nos efforts pour qu'elle donne naissance à un jugement raisonné. Nous ne saurions exiger, sans doute, que l'enfant nous explique toujours le pourquoi de ses sentiments, puisque souvent les plus habiles sont impuissants à le faire ; ne pouvons-nous, cependant, en l'aidant un peu, l'amener à nous dire quels détails l'ont frappé le plus, l'amener surtout à remarquer comment tous ces détails s'harmonisent entre eux et mutuellement se font valoir ? Si nous ne sommes pas capables de remplir celte tâche ; si nous n'habituons pas nos élèv s à juger

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des choses d'après leur ensemble ; si, en un mol, nous ne développons pas en eux l'esprit de synthèse en même temps que Tesprit d'analyse, nous n'obtiendrons aucun résultat sérieux : notre œuvre sera manquée.

III. — Au nombre des auxiUaires dont le maître dispose pour atteindre ce but, il convient de faire une place d'honneur à la poésie et à la musique. Sur les services rendus par la poésie, tout a été dit depuis longtemps. Par son rythme qui fascine, par la richesse de ses images, l'élévation ordinaire de ses pensées, l'idéal qui se reflète en elle, la poésie tour à tour berce Tâme et l'éveille, Texcite et la modère, donne un corps à ses rêveries et dissipe les idées qui l'obsèdent, soutenant et affinant sans cesse le sentiment du beau qu'accompagne presque toujours le sentiment du bien. Seulement, si nous voulons qu'elle pénètre ainsi l'âme entière, gardons-nous de l'avilir. Qu'elle apparaisse le plus souvent comme une récompense, un délassement après le travail; faisons-la même un peu désirer afin de la faire mieux aimer. Ne voir dans ses plus belles œuvres qu'une matière à récitations monotones, peut-être une matière à pensums, est un crime de lèse-beauté. Pour que ses suggestions s'imposent à l'esprit et au cœur, qu'elle garde toujours quelque chose de ce caractère sacré dont nous parlent ses fervents et que nos modernes positivistes voudraient à tort lui ravir.

Quant à l'influence de la musique^ elle est plus

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évidente encore. Nul n'ignore quelle puissance mystérieuse, irrésistible elle exerce sur les foules ; quels entraînements elle provoque, quelles actions sublimes elle a fait accomplir. Nous ne savons si réellement Tyrtée, en chantant ses vers, a pu apaiser des discordes et conduire, comme l'assure la légende, les Lacédémoniens à la victoire ; mais nous savons avec certitude que c'est au chant de la Marseillaise que nos soldats de la Révolution allaient conquérir le monde et qu'aujourd'hui encore, au bruit du clairon, les moins braves se redressent, prêts à faire face à l'ennemi. L'action de la musique sur les enfants est tout aussi soudaine et tout aussi féconde ; il serait donc malhabile de la négliger. Mais comment en user? Il ne saurait être question, sans doute, de lui accorder à l'école de longues heures au détriment des autres études : de l'aveu de tous, elle ne peut servir que d'intermède. Les orphéons tapageurs qu'organisaient autrefois à grand'peine certains maîtres, servaient peu, croyons-nous, l'éducation esthétique et nuisaient fort souvent aux progrès des élèves. Mais veillons à ne pas tomber dans l'excès opposé. Le peuple aime le chant, plus passionnément peut-être qu'il n'aime les autres arts; il chante en travaillant, pour^se donner du courage ; il chante lorsqu'il est heureux, il chante même lorsqu'il souffre pour endormir sa douleur. Il serait donc inhumain de combattre cet instinct ou simplement de ne le point diriger. C'est pourquoi le chant doit à l'école primaire avoir sa place marquée. Que nos enfants y

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apprennent d'abord les airs simples et naïfs dont certaines contrées sont si riches et que, de nos jours, des maîtres habiles ont recueillis ; qu'ils apprennent également les plus beaux chants patriotiques ou autres (i), si nombreux dans les œuvres de nos grands musiciens; ce seront là des modèles dont ils s'éprendront peu à peu et qui les détourneront enfin de toutes ces romances d'un sentimentalisme inepte ou d'une grivoiserie canaille dont la popularité est déplorable. On a beaucoup raillé l'ancienne coutume qu'avaient nos pères de célébrer par des chœurs leurs fêtes de famille et de chanter au dessert. La coutume était-elle donc si mauvaise ? Le temps que l'on passait ainsi à se divertir, grûce à la musique, la politique s'en est emparée. Il n'y a pas Heu de s'en réjouir : fausses notes pour fausses notes, nous préférons encore les premières; aussi protestons-nous contre les empiétements dont la musique, le chant surtout, sont devenus les victimes.

Enfin, pour que les suggestions précédentes deviennent plus précises, il faut que Fenfant s'exerce lui-même à traduire les sentiments qu'il éprouve. De là Futilité du dessin et des compositions littéraires. Chacun de nous a remarqué le vif plaisir qu*ont les enfants à dessiner et à peindre : ce goût doit être

(i) Dans les écoles primaires allemandes, le chant joue un rôle beaucoup plus grand que dans les nôtres. Les chansons qui exaltent la patrie et célèbrent ses trop brillantes victoires y sont principalement en honneur. C'est ainsi, ne l'oublions pas, que Ton prépare des soldats pour l'avenir.

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encouragé, mais non livré à lui-môme. Suivant M. Ravaisson, « ce sont les types accomplis de la plus haute perfection que la nature nous offre (i) » qu'il faudrait en premier lieu faire étudier et reproduire ; mais plus pratique, sinon plus logique, nous paraît être la méthode qui conduit graduellement les élèves du dessin linéaire et géométrique, au dossin d'ornement et au dessin d'imitation. Ne perdons jamais de vue quelle position ils doivent occuper un jour, à quels travaux ils devront se livrer^ afin de leur inspirer le goût des beautés qu'ils aumnL plus tard à réaliser.

Les compositions littéraires ont ordinairemenl moins d'attrait, mais elles sont tout aussi indispensables. Or la principale règle qui doit ici nous guider, c'est de ne proposer jamais que des sujrts fort simples et appropriés à l'intelligence dcB L'ufaEils; des sujets qui leur permettent d'utiliser les conn^iissances qu'ils possèdent et de mettre à prolil ley habitudes de pensée que nous leur avons fait acquérir.

Nous n'avons fait qu'indiquer à grands l rails la marche générale à suivre pour mener à bien, ilnns nos écoles primaires, l'éducation esthétique ; toutefois, nous sommes persuadé que, bien comprise, elle peut avoir les plus heureux résultats, mèinv an point de vue scientifique. C'est que le beau rend îiiTiiabïcs toutes les choses qu'il effleure et leur donne un attrait qu'elles n'auraient pas sans lui. En développant

(i) Voy. Dictionnaire pédagogique, articles Art et DcsAin, F. Thomas.

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Tamour du beau, nous développons donc le plus souvent Tamour du vrai et du bien. L'intellectualisme pur, en recommandant de cultiver avant tout Tintelligence et la science, méconnaît donc la vraie nature de l'enfant. Le plu3 sûrmoyen de convaincre la raison, c'est encore d'émouvoir le cœur; et le cœur n'est jamais insensible à la beauté.

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