‹ La suggestion: son rôle dans l'éducationChapitre 2 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Toute idée est une force, partant un commencement d'action. — II. La force motrice de l'idée varie suivant l'élément affectif auquel elle est unie : Différents effets de l'émotion. — III. De la lutte des idées entre elles. — IV. De l'association des idées, de l'association des mouvements, de l'association des mouvements et des idées. — V. Plan de cette étude.

L'un des principaux mérites de la psychologie expérimentale contemporaine est non seulement d'avoir décrit avec plus de précision qu'on ne l'avait fait jusqu'ici le mécanisme de la vie mentale, mais eiicore de nous avoir montré i^lus clairement les rapports

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étroits qui l'unissent à la vie organique. Ces rapports avaienl depuis longtemps, sans doute, attiré l'attention des philosophes : Socrate signalait déjà à ses diiâoipîes l'influence constante qu'exercent l'un sur l'autre Je physique et le moral ; Aristote et ses commentateurs du moyen âge s'appliquaient à mettre en lumière les effet.s de cette action réciproque, et nous SI vous que Bossuet définissait l'homme : « un tout naturel » formé de deux parties distinctes qui ont entre elles « une parfaite et nécessaire communication Si ; toutefois, les lois de cette union, de môme que les lois les plus générales auxquelles obéit la penst^e, n'ont été nettement dégagées et formulées que par les psychologues de nos jours. Or, c'est précisémcnl giAcc à la connaissance de ces lois que la pédagogie s est transformée, revêtant de plus en plus les caractères d'une science qui a des principes certains, une met h ode sûre et des applications raisonnées. l. — La première et la plus importante de ces lois (i), f est que tous nos états de conscience, quels qu'ils soi ont, qu'ils aient ou non leur cause immédiate dans un mouvement cérébral, influent sur l'organisme et tendent à se traduire au dehors par des phénomènes sensibles. C'est là ce qu'exprime un philosophe contemporain en disant que toute idée est une force j parlant un commencement d'action. L'idée,

(i) Nous ne saurions songer à énumérer ici toutes ces loii^; iioui^ voulons simplement mettre en relief celles dont là rounaissance préalable nous paraît indispensable pour bien cuiiJiJi'endre les phénomènes de suggestion.

ei^ effet, comme il le remarque justement ( i ) , ne doit pas être assimilée à une simple représentation, à une image passive des choses, elle est à la fois« émotion, appétition et motion » ; elle implique toujours, à des degrés divers, une activité qui tend à se déployer, un pouvoir qui tend à passer à Tacte et à mouvoir le corps (2). Cette puissance motrice de l'idée est surtout manifeste chez les enfants. Sur leur physionomie d'une mobilité surprenante, se reflètent, dès qu'ils se produisent, tous leurs états intimes. Leur regard qui se voile ou s'anime, leurs attitudes, leurs gestes, tout témoigne du travail qui s'accomplit dans leur esprit

^i) Voy. Fouillée, Évolufionnisme des idées-forces et Psychologie des idéeS'forces (Paris, F. Alcan). — « Tout état intellectuel, dit dans le même sens M. Ribot, est accompagné de manifestations physiques déterminées. La pensée n'est pas, comme beaucoup l'admettent encore par tradition, un événement qui se passe dans un monde suprasensible, éthéré, insaisissable. Nous répéterons avec Setchenoff : « Pas « de pensée sans expression », c'est-à-dire la pensée est une parole ou acte à Vétat naissant, c*esl-à-dire un commencement d'activité musculaire. » [Le Mécanisme de r attention [Revue ptiilosoptiique, 1887, t. IIJ.)

(2) Plusieurs psychologues contemporains parlent souvent, dans leurs ouvrages, des faits psychiques, comme s'ils étaient absolument distincts les uns des autres et de natures radicalement difTérentes ; comme s'il pouvait y avoir des phénomènes affectifs privés de tout élément intellectuel, des phénomènes intellectuels que n'accompagnerait aucun élément affectif ou moteur ! N'est-ce pas en revenir à la théorie qu'ils ont brillamment combattue et qui nous représentait les facultés de l'àme semblables à de petits êtres indépendants et agissant dans des sphères séparées? — En réalité,

— et les psychologues anciens n'ont pas méconnu cette loi,

— dans tout état de conscience se retrouvent à la fols la sensibilité, l'intelligence et la volonté : l'abstraction seule les peut complètement isoler.

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Penser au jeu ou à Fétude, c'est vraiment pour eux jouer déjà et étudier. Nous n'avons d'ailleurs qu'à observer le jeune élève lorsque, seul à son bureau, il suppose qu'aucun maître ne l'observe : qu'il réfléchisse à la tâche qu'on lui a donnée ou aux plaisirs qui l'attendent, les mouvements les plus significatifs aussitôt nous en avertissent. Nous raconte-t-il, au contraire, quelque scène dont il a été témoin, et inconsciemment il la mime. Il en est absolument de même chez les peuples primitifs. — Chez l'homme intelligent et réfléchi, les faits analogues sont, on le conçoit, plus difficilement observables. En effet, ses états de conscience étant généralement plue complexes, il y a souvent lutte entre leurs éléments constitutifs, et cette lutte en diminue l'énergie ; en outre, en nous montrant les dangers que peut offrir la manifestation spontanée de nos pensées, l'expérience ne nous conduit-elle pas peu à peu à en surveiller Texpression et même à les dissimuler? L'action de ridée sur* nos organes n'en est pas moins réelle cependant, quoique moins apparente, et des milliers de faits, aisément vérifiables, pourraient servir à l'étabHr. Tout le monde connaît les effets du vertige. « Le plus grand philosophé du monde, dit Pascal, sur une planche plus grande qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. » La vue seule du précipice suscite, en effet, en nous l'idée d'une chute possible, et cette idée, par sa propre force.

nous incline à tomber. La célèbre expérience du pendule de Chevreul est non moins concluante. Si nous prenons un pendule à la main, nous constatons qu'il suffit de penser à ses mouvements possibles pour qu'aussitôt ces mouvements se produisent ; bien plus, nous voyons l'amplitude de ces oscillations s'accroître, dès que nous les suivons du regard, la perception augmentant alors la vivacité de notre représentation intérieure. C'est par une action analogue de l'idée ou de l'image sur l'organisme que s'expliquent et les mouvements de la baguette divinatoire et ceux des tables tournantes dont on s'est tant occupé autrefois. L'attente d'un mouvement, et d'un mouvement dans telle direction, provoque dans les doigts une multitude de vibrations inconscientes qui se transmettent aux objets et les font se mouvoir. — On a beaucoup parlé, de nos jours, du pouvoir merveilleux qu'auraient certaines personnes de deviner nos sentiments et nos pensées^ rien qu'en nous tenant la main. Si ce pouvoir est réel, il est une nouvelle preuve de la force motrice des idées, les vibrations qu'elles occasionnent et par lesquelles elles se traduisent pouvant seules être directement perçues. — Signalons enfin les résultats auxquels ont conduit les récentes études sur la mémoire : ces études ont établi que la mémoire, en faisant revivre nos états psychiques passés, fait revivre en même temps avec plus ou moins d'intensité leurs conditions organiques primitives (1). « Nous

(i)'Voy. F. Oucyrat, VJmaginalion et ses uariclds chez l'enfant {VùviSy F. Alcan}.

ne pouvons, remarque M. Joly, nous souvenir d'un air de musique, sans qu'une espèce d'ondulation affaiblie semble encore, comme un lointain écho, laire vibrer notre oreille, au point que d'imperceptibles mouvements de la tôte et du corps marquent !a mesure. » Lorsque nous nous rappelons une ihaveur désagréable, l'organe du goût peut être si fortement affecté qu'il en résulte des nausées; au con- Imiie, « assis devant un bon plat, dit M. Taine, un {gourmand en sent d'avance le goût exquis ; l'image de la saveur attendue équivaut à la sensation de la saveur pn'îsente ; la ressemblance va si loin que, dans les *k'ax cas, les glandes salivaires suintent au môme dc'gré. » On a constaté que le souvenir vif d'une bles- ,sure ancienne, maintenant cicatrisée, peut aller jusqu'à irriter fortement la peau et même jusqu'à faire Cùuler le sang. Laura Bridgeman, qui n'a appris le langage qu'à l'aide du toucher, remue constamment les doigts lorsqu'elle se livre à une méditation un peu prolongée. Les mêmes remarques ont été faites à propos de la vue et de l'odorat, remarques qui toutes nous conduisent à la même conclusion, à savoir qu'il ne se produit pas un seul événement pF^ychologique qui n'ait son contre-coup dans l'organir^me.

1!, — De la loi que nous venons d'exposer il faut rapprocher la loi suivante, qui l'éclairé et la complète : La force motrice de Vidée varie suivant Vêlémail affectif auquel elle est unie. Nulle loi, peut-être, au point de vue pédagogique, n'a une plus haute

portée, rinduence de la sensibilité, chez renfant, \ primant toutes les autres.

Cette influence s'affirme par une multitude d'effets. Et d'abord, n'est-ce pas un fait d'expérience, observé par tous, que l'idée seule à laquelle nous nous intéressons est capable de provoquer une attention soutenue? (i) Celle que n'accompagne aucune émotion est une flamme qui éclaire, mais ne réchauffe pas ; elle peut nous montrer le but à atteindre, elle ne nous pousse que faiblement à le poursuivre. C'est pourquoi tant d'idées traversent notre esprit sans y laisser de traces durables, simples hôtes de passage j que nous ne cherchons point à retenir ; c'est pourquoi aussi il est si difficile d'instruire et de convaincre ceux dont le cœur est insensible. « II faut ^ avouer, remarque judicieusement Fénelon, que, de toutes les peines de l'éducation, aucune n'est comparable à celle d'élever des enfants qui manquent de sensibilité ; toutes leurs pensées sont des distractions, ils écoutent tout et ne sentent rien. »

C'est parce qu'ils manquent également de sensibi- ; lité que tant d'hommes s'épuisent en vains projets que jamais ils ne réalisent. En eux se livre une lutte continuelle où les idées les plus opposées sont tour à tour victorieuses et vaincues, sans aboutir à aucune résolution définitive. Mais que tout à coup in-

(i) Celte loi a été mise dans tout son .'our par M. Ribot dans l'article de la Revue philosophique que nous avons déjà cité : le Mécanisme de Vatlention, Voy. également VEducalion de la volonté^ par M. Payot, ch. n, pp. 4? et suivantes (Paris, F. Alcan).

tcrviennent ramour-propre, l'ambition, Tindignation ou la colère, aussitôt, sous Timpulsion de ces sentiments, Tactivité se réveille, et toute indécision disparaît. Le propre de Témotion est, en effet, de hâter le travail de la délibération en amenant le triomphe d'une idée maîtresse et en drainant à son profit touto l'activité cérébrale.

Nous croyons qu'il faut expliquer de la môme manière, c'est-à-dire par une insensibilité relative, ces contradictions si fréquentes que la malignité publique se plaît à signaler entre les opinions des hommes et leur conduite. Considérons, par exemple, les moralistes: que deviennent, pour quelques-uns d'entre eux, les idées du bien, du droit et du devoir, dont ils analysent avec soin tous les caractères essentiels? De simples notions abstraites (i) sur lesquelles ils raisonnent comme raisonne le mathématicien sur les nombres et les figures, préoccupés avant tout du système qu'ils défendent et des arguments qui l'appuient. Purement intellectuelles, leurs croyances manquent de chaleur et de vie ; aussi sont-elles sans efficacité. Combien sont différentes les croyances qu'un sentiment profond colore et vivifie: ce sont elles qui suscitent tous les héros et tous les martyrs, qui permettent au génie de s'affirmer lorsqu'elles ne

{i) Il est à remarquer d'ailleurs, que les idées ont d'autant moins de force motrice qu'elles sont plus abstraites. Ainsi s'explique, par exemple, que l'homme soit moins porté à so dévouer pour l'humanité que pour sa patrie, et, quelquesuns, pour leur patrie que pour leur famille, l'idée de famille évoauant les sentiments les plus vifs.

le créent pas, qui enfantent, enfin, ce qu'il y a peutêtre de plus admirable : les miracles de la cliarilé. C'est donc bien du cœur que viennent les grande» actions comme les grandes pensées. On comprend dès lors que Spencer ait pu soutenir que ce sont, non pas les idées, comme le disait Bacon, mais bien, les sentiments qui mènent le monde (i). La vérité, c'est que le monde marche vers le but que les idées lui montrent, soutenu et fortifié par la puissance efficace du sentiment.

De ces considérations on ne saurait cependant conclure que Taction de la sensibilité se manifeste tou. jours d'une manière uniforme par une impulsion donnée à l'activité. Remarquons, en premier lieu, que, parmi nos émotions, ce ne sont pas les sensations brutes qui agissent le plus puissamment sur nous, mais bien les sentiments qui enveloppent une représentation intellectuelle, image ou idée, plus claire et plus précise (2). En second lieu, rexpérience de chaque jour nous prouve que le sentiment luimême, au lieu d'exciter l'activité, souvent la paralyse, comme il trouble la pensée au lieu de l'éclairer. C'est

(1) Dans certains cas anormaux, cette influence de la sensibilité paraît plus évidente encore. On a vu des malades dont l'intelligence était intacte et la sensibilité profondément atteinte, incapables d'accomplir aucun acte volontaire ; une cause imprévue venait-elle à ranimer la sensibilité, et immédiatement reparaissait la puissance de vouloir et d'agir, Voy. Ribot, les Maladies de la volonté (Paris, F. Alcan).

(2) Quelques psycholoff'.ios semblent refuser à l'idée toute puissance motrice, pour l'attribuer à la seule sensibilité ; or, s'il en est réellement ainsi, comment expliquer que la force du sentiment soit supérieure à celle de la sensation ?

généralement ce qui arrive lorsqu'il est excessif et s éveille subitement. Beaucoup de médecins qui font preuve, lorsqu'ils prodiguent leurs soins à des étrangers, d'un sang-froid extraordinaire et d'une habileté merveilleuse, semblent perdre toute leur assurance et toute leur lucidité d'esprit dès que la maladie s'attaque à ceux qu'ils aiment. En présence d'un danger soudain qui menace leurs enfants et que le moindre effort suffisait à conjurer, on a vu des mères affolées, anéanties et incapables de leur porter secours. Le sentiment peut même, dans certains cas, produire un trouble si profond qu'il occasionne la mort : la joie fait peur et tue, comme la douleur, lorsqu'elle est trop brusque et trop vive, et ces effets sont toujours à redouter par ceux dont la vie habituellement s'écoule calme et régulière, surtout lorsqu'en eux prédomine le système nerveux sur le système musculaire. Il y a plus: certains senliments, quelle qu'en soit d'ailleurs lïntensité, présentent toujours un caractère dépressif qui émousse en nous l'énergie et ralentit l'action : tels sont les sentiments de défiance et de crainte, telle est, en un mot, la peur, dont les effets sont si connus. Lorsque la peur s'empare de nous, les mouvements du cœur sont troublés, l'intelligence s'obscurcit, les ressorts de la volonté se détendent ; beaucoup d'échecs dans la vie n'ont pas d'autre cause : la frayeur d'être vaincus hâte notre défaite. Au contraire, les sentiments de confiance et d'espoir facilitent notre succès en centuplant nos forces. On a dit avec raison que la fortune favorise

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les audacieux, c'est qu'en effet les audacieux puisent dans la certitude de vaincre le courage qui leur permet de poursuivre sans défaillance le but qu'ils se sont proposé.

III. — Comme on le voit, entre toutes nos idées, — celles-ci étant des forces, — ou mieux encore, entre tous nos états de conscience, il y a lutte pour la vie . et sélection naturelle comme entre les êtres vivants. ' Seules l'emportent les idées qui sont assez puissantes, soit par elles-mêmes, soit par le concours de la sensibilité, pour détourner à leur profit, ne serait-ce qu'un instant, toute l'activité mentale. — Si l'état de monoïdéisme parfait pouvait être réalisé, l'exécution d'un acte en suivrait toujours immédiatement la conception, et nous avons vu qu'il en est fréquemment ainsi chez les enfants ; mais dans l'état de poly-' idoisme qui est l'état ordinaire de l'esprit, il en est autrement. La conscience est le théâtre d'un conflit incessant dont nous ne nous rendons bien compte ^ qu'au moment de la délibération. De ce conflit, lorsqu'il se prolongé, naissent toutes ces hésitations de la volonté auxquelles correspondent et l'indécision de notre conduite et l'incohérence de nos actes. Le caractère propre de chacun de nous, le fond de tristesse qui se remarque chez les uns, de gaîté chez les autres, est dû uniquement à la prolongation d'un état de conscience que, soit les circonstances extérieures, soit la constitution de notre organisme, favorisées ou non par la volonté, ont contribué à rendre prédominant.

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IV. — Une dernière loi sur laquelle nous tenons à appeler Tattention, étant donné le but que nous poursuivons ici, est celle que Ton désigne ordinairement sous le nom de loi de r association des idées, mais qui est en réalité la loi de tous les phénomènes mentaux et de tous les mouvement organiques. Aussi pouvonsnous l'envisager à trois points de vue différents. — C'est en vertu de cette loi que deux phénomènes distincts, — idées, émotions ou volitions, — qui se sont trouvés ensemble ou qui se sont immédiatement succédé dans la conscience, tendant à s'évoquer l'un l'autre. Le nom de Stuart Mill évoque en moi le souvenir d'Avignon où il est mort ; le souvenir d'Avignon, l'image du château des Papes, puis celle de la vierge de Pradier qui s'y trouve, et ainsi de suite. De même, des idées tout à fait opposées et, au premier abord, sans aucun rapport de contiguïté ni dans le temps ni dans l'espace, peuvent s'unir tout à coup dans mon esprit si elles se sont trouvées enveloppées, quoique à des époques différentes, dans un même état affectif, agréable ou douloureux (i). Cette loi est, d'ailleurs, l'une des mieux connues aujourd'hui et des plus clairement démontrées. — Nous avons ajouté qu'elle s'applique également aux mouvements organiques. Ceux-ci, en effet, s'évoquent et s'appellent comme nos états de conscience et dans les mêmes conditions : il semble que dans les deux cas, les phénomènes soient liés comme les anneaux d'une même chaîne. Ainsi

[i) Voy. Ribot, la Mémoire afjccîive {Revue des cours et mnférences, 22 février X894).

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s'explique que des ouvriers puissent accomplir des travaux manuels très compliqués, tout en songeant à autre chose ; que le soldat continue une manœuvre commencée, bien qu'il ait reçu Tordre de l'interrompre ; que nous écrivions parfois un mot à la place d'un autre qui commence par les mêmes lettres, mais qui nous est plus familier. Les premiers mouvements de la main appellent ceux qui les ont déjà suivis, et c'est uniquement par un effort de la volonté que nous pouvons les empêcher de se produire. — Enfin, cette association que nous venons de constater entre des idées et entre des mouvements, nous constatons qu'elle s'établit de la même manière entre des mouvements et des idées. Si les mêmes états intimes se traduisent d'ordinaire par les mêmes mouvements, c'est moins, sans doute, en vertu d'une association proprement dite, au sens précis que l'on donne le plus souvent à ce mot, qu'en vertu d'une liaison universelle et nécessaire ; nous pouvons, en effet, considérer comme prouvée cette loi formulée par Charles Bell : que toute émotion ou toute passion tend à se traduire par un mouvement expressif qui est précisément le commencement de l'action qu'il faudrait faire pour l'écarter si elle est douloureuse, la prolonger si, au contraire, elle est agréable ; mais il n'en est pas toujours ainsi, lorsque la réflexion est intervenue. Sous l'influence des préjugés, l'expression de nos pensées peu à peu se transforme, suivant les temps et les milieux ; aux signes qui spontanément révélaient autrefois nos sentiments, nous avons substitué

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des signes artificiels dont l'éducation nous apprend Tusage. Combien, par exemple, suivant les pays, s'expriment différemment de nos jours la déférence et le respect ! Or, entre ces signes nouveaux et leurs causes mentales, il se forme graduellement une association qui les rend de plus en plus inséparables ; c'est pourquoi l'observation attentive des personnes qui nous entourent est si instructive, leur attitude, leurs gestes habituels, le jeu de leur physionomie, pouvant nous fournir sur leur caractère les indications les plus précieuses. — Nous pouvons maintenant renverser la proposition et dire que les mêmes mouvements du corps tendent à éveiller, par association, les mêmes états d'esprit. C'est une vérité banale que certaines attitudes favorisent plus spécialement l'éclosion de certaines pensées : Prendre celle, par exemple, de l'homme réfléchi ou colère, c'est se disposer par avance à la colère ou au recueillement. Pascal l'avait bien compris : « Prenez de l'eau bénite, » disait-il aux incrédules de son temps, et vous retrouverez la foi ; c'est qu'en effet les marques extérieures de la piété la réveillent insensiblement dans nos cœurs. De môme, ne savons-nous pas combien l'obligation où nous sommes par nos professions différentes de surveiller avec soin nos gestes, nos paroles, notre tenue, influent heureusement sur le cours de nos idées et la nature de nos sentiments ? (i) Quant à la raison der-

(i) L'indissoluble union du mouvement et de l'idée est démontrée de la manière la plus ingénieuse par les expériences qu'a faites leD' Luys surTactiou des couronnes aimantées

nièrc de ces associations diverses et de leur force plus ou moins grande, elle se trouve dans la tendance de notre activité à se développer toujours davantage

Jans le traitement des maladies nerveuses. Ces couronnes

consistent en une lame d'acier curviligne qui embrasse les g

de la circonférence de la tête à laquelle elles sont attachées par des courroies. Or, lorsque « la couronne est placée sur la tête d'un sujet frappé d'hémiplégie, un échange magnétique s'opère, ipso facto, entre les effluves radiants du cerveau et, la couronne aimantée. Celle-ci emmagasine l'état magnétique du cerveau sous-jacent, si bien que, après l'avoir laissée en place pendant quelques minutes, si on prend cette couronne et si on la met sur la tête d'un sujet en état hypnotique, il y a un véritable transfert à distance de cet état cérébral hémiplégique communiqué à la couronne et, au bout de quelques minutes d'application, le sujet récepteur qui doit être en léthargie, par changement de personnalité, devient hémiplégique du même côté que le véritable malade, se plaint, parle de la même façon et présente une identité complue de symptômes. Au réveil, toutes traces de cette hémiplégie accidentelle disparaissent instantanément. » — Cette expérience prouve surtout qu'il y a transfert des états encéphaliques, celle qui suit prouve qu'il y a également transfert des états psychologiques, partant, que les mêmes mouvements provoquent les mêmes états de conscience. Voici en quoi elle consiste : le D^ Luys avait appliqué la couronne aimantée à une mélancolique, en proie à des visions terrifiantes. Or, nous dit-il, « la couronne qui avait servi à cette femme avait tellement emmagasiné l'état psychique dont elle était chargée que, quelques jours après son départ, je l'appliquai sur la tête d'un sujet réactif, et quelle ne fut pas ma surprise de voir cet homme, sous l'influence d'un changement de personnalité, prononcer les mêmes phrases, éprouver les mêmes angoisses que la mélancolique et me donner ainsi la vérification du transfert réel et de l'emmagasinement, comme dans un phonographe, des radiations des états psychiques de la malade. Cette couronne ayant été mise à part, dans un tiroir, sous clef, au bout de dix-huit mois n'avait pas encore perdu les effluves morbides qu'elle avait emmagasinées et, placée sur la tête de différents sujets, dégageait encore les mêmes incitations morbides. » [La Science moderne, 14 novembre 1898.)

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et à se développer avec le moins dVffort possible, dans les voies qu'elle s'est déjà tracées; elle se trouve aussi dans l'étroite solidarité qui existe entre le physique et le moral : la vie mentale et la vie organique ne sont point, en effet, comme les représentent quelques philosophes, semblables à deux fleuves dont les flots s'écouleraient parallèlement sans exercer les uns sur les autres aucune influence ; elles ressemblent plutôt à deux courants qui probablement ne se mêlent jamais, mais se favorisent ou se contrarient en se modifiant sans cesse.

V. — Ce qui ressort du simple énoncé de ces quelques lois, c'est que nous sommes soumis à une sorte d'automatisme physiologique et mental, quels que soient d'ailleurs le rôle et le pouvoir de la volonté ; or, c'est cet automatisme même que nous voulons étudier de plus près en analysant sous leurs différentes formes les phénomènes de la suggestion. Nous nous demanderons ensuite quelles conséquences pédagogiques on doit tirer de ces analyses, et quelles applications on en peut faire dans l'éducation des enfants.

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