La suisse au dix-neuvième siècle
^4i> peuple .suisse, sans distinction de langues, de partis politiques, ni de convictions religieuses, nous dédions ce livre, destiné ci lui présenter un hddeau de sa vie nationale durant le siècle qui va finir.
Les manifestations complexes de celte vie nationale embrassant toutes les branches de la science, de iart et de l'industrie, nous avons [ait appel, pour rédiger les divers chapitres qui formeront les trois volumes île notre publication, aux spécialistes les plus autorisés de toutes les parties de la Suisse. Libres dans leurs appréciations, nos collaborateurs en gardent la responsabilité. Ils n'oublieront point, toutefois. <]u'ils s'adressent non <i une classe restreinte de lecteurs, mais éi tous leurs concitoyens.
A coté de celte phalange d'écrivains, qui ont accepté avec un patriotique empressement la tâche que nous leur avons confiée, nous voulons citer d'autres collaborateurs dont les noms ne figureront pas éi la table des matières: tous ceux à l'obligeance desquels nous devons les dessins originaux de maîtres suisses, estampes et documents divers qui illustreront ce livre et le rendront plus vivant et plus attrayant.
Nous tenons tout spécialement à adresser ici nos remerciements à M. L. Brun, directeur de la Collection fédérale des estampes, à Zurich: éi
" i\ i\ ; -propos
M C. Bernoulli, directeur de la Bibliothèque de l'Université, à haie; à M. Daniel Burckhardt, directeur du Muser des Beaux-Arts, à liàle: à M Tli von Liebenau, archiviste cantonal, à Lucerne; à M. le professeur Blœsch, directeur de la Bibliothèque de la Ville, a Berne; à M. G. Hantz, ih rciicur du Musée des Ails décoratifs, à Genève; u M. leprofesseur W. de Mùlinen, à Berne; u M Mue de Diesbach, à Fribourg; u M. Philippe Godet, u Ni minitel : à M. le président Dumur, à Lausanne; à MM. le doc leur Hippolgte Gosse, Louis Bron et Cit. Bastard, u Genève, qui nous ont aidés dans nos recherches et nous mil permis de mettre au jour bien des trésors trop peu connus de notre art suisse.
L< concours de tant de bonnes volontés fera de lu Suisse' au XIX siècle une œuvre vraiment nationale. Puisse-t-elle être aussi une œuvre utile '
Un peuple parvenu, comme le nôtre, à su pleine majorité, appelé à prendre, en de fréquentes votations les décisions qui engagent son avenir, doit, pour arriver u cette conscience de lui-même qui, seule, peut assurer lu rectitude de ses jugements, ne point ignorer son passé, ce passé immédiat surtout, auquel il est nécessaire de remanier pour comprendre comment se posent les problèmes actuels.
Sans aurions atteint notre luit si cet ouvrage pouvait contribuer pour sa pari à rafraîchir la mémoire du peuple suisse, afin qu'il puisse mieux profiter du fruit de ses propres expériences.
à la fin du siècle dernier
par
le D1 Tu. DE LlEBENAU
l y a mille ans, le moine saint-gallois Notker représentait le pays t j n i forme aujourd'hui la Suisse, comme une terre d'hommes rudes, de foi rude, habitant un sol plus rude encore : dura
niris, dura fuie, durissima gleba. Au XIII siècle, au moment où,
dans les petits cantons, lurent jetés les premiers fondements de la confédération suisse, le sol de cette région montagneuse était presque partout improductif: il n'y poussait ni vigne, ni blé. C'était une pauvre contrée de bergers presque exclusivement adonnés à l'industrie alpestre. Cinq cents ans plus lard, à la fin du XVIII11" siècle, le pays n'était plus reconnaissable. L'industrie des habitants et l'œuvre des gouvernements l'avaient complètement transformé. Il faisait l'admiration des voyageurs, des savants et des écrivains qui remarquaient, avec Voltaire, que la nature même i\u sol avait changé. La culture des champs, pour laquelle fondations pieuses, couvents, municipalités ou gouvernements avaient rivalisé de zèle, avait endigué les torrents et le rude climat s'était adouci. Bien cpie la majorité des habitants ne lût pas riche, de belles et larges routes sillonnaient la contrée. Des ponts nombreux, artistiquement construits, étaient jetés sur les rivières. Des établissements de bienfaisance existaient partout, sur les hauts cols des Alpes comme dans les riches villes industrielles ou dans les beaux
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villages Ce peuple autrefois si grossier avait fait d'étonnants progrès .Lins les arts et dans les sciences Et l'on ne remarquait pas seulement cela dans la Suisse occidentale, où la civilisation avait son loyer depuis des siècles, mais dans les cantons primitifs et dans les montagnes de I Appenzell où les liabitants montraient la même intelligence. L'empereur Joseph II. voyageant en 177(> en Suisse, lut si frappé de l'esprit industrieux, de la richesse des nombreux habitants de la Suisse orientale, qu il songeait sérieusement à annexer à ses pauA res états le riche bailliage de la Thurgovie.
Il esi juste d'ajouter i|iie les voyageurs qui nous ont fait un tableau si riant de la Suisse nui ont \u que les beaux côtés. En réalité, les écrivains étrangers qui parlaient de notre vie, de nos lois.de notre régime, ne faisaienl que répéter les jugements des gens cultivés des hautes classes ou les propos très sujets à caution des nationaux. Les
\ raies aspirations du peuple leur restaient inconnues. Ce qu'ils avaient
ions raison de louer, en revanche, c'étaient la bonté, l'honnêteté ci l'hospitalité proverbiales des montagnards, l'antique vaillance de la nation
Il ne manquait pas de gens pour croire que la Suisse était le pays le plus heureux de l'Europe et l'asile de la liberté. Les voyageurs de passage croyaient même voir dans la nature de noire pays, une sorte de citadelle imprenable dont les habitants, grâce a leur patriotisme. étaient au niveau des pays h s plus cultivés el les plus avancés. Or, ces philosophes ressemblaient un peu a Tacite, comparant la Home de la
décadence aux Germains primitifs.
La beauté et la variété du sol, l'industrie florissante el la culture largement répandue les trompaient sur l'étal réel de la Suisse. En voyant, par exemple, les proscrits accueillis partout sur le territoire helvétique, ils s'imaginaienl volontiers «pie la Suisse, malgré la diversité de ses idées politiques el religieuses, était la terre classique de la liberté. En réalité, il y avait dans chaque canton une tendance politique nettement marquée nulle part le principe de la liberté civile el religieuse n'était admis. Mais cela n empêchait pas de tolérer les exilés. de les accueillir même avec sympathie, selon un vieux droit admis. de leur permettre de vivre paisiblement en Suisse, à condition toutefois qu'ils ne s'ingérassent nullement dans les affaires de la Suisse,
m dans celles des caillons Les souverains (les états voisins qui reCOll-
INTRODUCTION l.'i
naissaient la neutralité de la Suisse, ne croyaienl pas que cela pût porter ombrage à cette neutralité".
Mais la tranquillité idyllique dont jouissait notre pays depuis 1712. fut précisément la cause de sa ruine. Il était divisé en t\ru\ camps les protestants et les catholiques. Les catholiques, depuis 1715, avaienl l'ait alliance avec le roi de France et cherchaient, avec son aide, à reconquérir les droits et les possessions qu'ils axaient perdus dans la seconde guerre de Villmergen. La Suisse manquait d'un vrai gouvernement. Elle se plaisait dans son laisser-aller. Elle se laissait exploiter sans résistance par ses voisins. Elle n'arrivait pas à la conscience de ce qu'elle aurait pu faire si elle avait groupé toutes ses forces restées sans emploi.
Montesquieu remarque quelque part que dans une monarchie la gloire et la sécurité reposent sur la confiance, mais que la république, pour vivre, a besoin d'inquiétude. Chez les Grecs, la peur des Perses donnait force à la loi. Rome et Carthage en s'effrayant se fortifiaient mutuellement. La chose parait étrange, pourtant il en est des sociétés comme des eaux dormantes: plus elles sont tranquilles, plus elles tendent à se corrompre. La république des confédérés qui durait depuis le treizième siècle, celle république que les plus grands capitaines n'avaient pas iiu vaincre, et que les diplomates et les rois axaient vainement essayé de gagner à leur politique, s'effondra avec une si grande rapidité que chacun put voir alors que le vieil édifice qui en imposait par sa belle décoration, était depuis longtemps partout miné, vermoulu el fissuré.
C'est que chez les citoyens des états libres qui composaient cette confédération, on ne trouvait ni vertu civique, ni esprit de corps, ni intelligence de ce que la Suisse représentait dans le monde. Au contraire, ces cantons, séparés depuis la fin du XVI11" siècle par leurs 'croyances, déchirés par les guerres de 152°, 1531, 1656, 1712, étaient comme des frères ennemis les uns vis-à-vis des autres. Et lorsque les gouvernements, dans un but patriotique, essayaient de combler les fossés creusés par la politique et par la religion, soit en prenant des mesures propres à favoriser le commerce el l'industrie, soit en levant des troupes ou en répandant l'éducation populaire, ces nobles intentions étaient souvent mal interprétées et méconnues. Ht cela n'existait pas seulement entre cantons de religions différentes,
Il m. DE MEBENAI
mais entre cantons de même confession. Les catholiques, par exemple, étaient jaloux et défiants les uns des autres. Lucerné, leur Vorort, avait, dès le milieu du XVIIImi siècle, perdu la confiance et la faveur de ses coreligionnaires parce qu'il inclinait vers les idées libérales. Les patriciens, amollis par le luxe, trouvaient dans le conseil de Heine leur principal soutien. Par leurs intrigues à la cour de France, les Frlbourgeois cherchaient à supplanter Lucerne comme Vorort catholique de la confédération. Lorsqu'en 1768 les patriciens lucernois mirent en question la valeur el l'utilité îles cloitres, une terrible lutte s'alluma. Les capucins, en prèchanl la démocratie, devinrent une force qui en ini])i»s;i aux chefs populaires catholiques el aux diplomates. Entre Berne et Zurich, il yavail une rivalité qui s'était exacerbée depuis l'époque où Berne refusa de rendre les riches contrées conquises dans la guerre de lTl'J. condition pourtant nécessaire pour le rétablissement de l'entente avec les cantons catholiques.
Zurich était le Vorort de la confédération, et comme tel il dirigeait les affaires fédérales. Sun influence et sa puissance politique, pourtant, comme le remarque Charles Morel, étaient bien au-dessous de celles de Berne, qu'on considérait toujours comme le vrai représentant el le bras séculier de la vieille politique fédérale. Et ce qui élargissait encore le fossé entre ces deux états, c'étaient leur caractère absolument différent el leur manière de traiter leurs sujets
Le peuple, du reste, ne voulait rien savoir d'une félicité officielle. Ses madrés avaient beau consacrer tous leurs soins a l'amélioration de la sylviculture, de l'agriculture ou de la viticulture, transformer, comme ils l'avaient fait du pays de Vaud, une contrée aride, en un jardin qui faisait l'admiration de l'Europe, développer le commerce el l'industrie, ils n'en gagnaient pas davantage l'amour de leurs sujets. Les bornes imposées au crédit, qui eurent pourtant pour avantage d arracher le sol à la spéculation el de fonder la prospérité de la classe moyenne sur une base solide, étaient considérées par le peuple comme une tutelle insupportable, qui annihilait à ses yeux ce que l'état, p. n ailleurs, pouvait l'aire de bon. Si la plupart des |irisons étaient vides alors, les étrangers en concluaient aussi que le nombre des criminels était minime en Suisse. Les gens du pays, eux, prétendaient que nombre de coupables passaient entre les gouttes. L'intérêl el la
jalousie tenaient SOUVenl lieu de patriotisme ('/est ee que ncon-
naissait déjà en 17.'il l'illustre Albert de Haller dans son poème La corruption des mœurs: "Qu'on énumère, disait-il, si l'on veut, le |)clil nombre de vices. Il n\'n est pas moins vrai que, pour nous guérir, il nous faut une cure et non un simple emplâtre. Chacun ne vise qu'à soi, comme l'aimant vise au pôle. La violence et l'intérêt sont devenus nos vertus. Qui se dévoue au bien commun? Beaucoup qui saisissent le gouvernail ne voient plus dans l'état qu'un pourvoyeur de places ».
Et dans un autre poème, qui date de 1733, L'homme selon le monde, le même écrivain s'exprime ainsi : « Amollis par un long repos, nous en sommes au point où en était Rome, où en sont tous les états arrivés au terme de leur carrière. Le cœur des citoyens, ce qui l'ait lame d'une nation, la force de la patrie, est sans nerf et sans vie. Et dans l'histoire on lira un jour que la décadence des mœurs n'a fait que précéder la chute de l'état ».
On dit qu'à Dodone les piètres de Jupiter annonçaient l'avenir en entendant les bruissements des bosquets sacrés. En Suisse, au contraire, ces hommes qui, à la lin du XVIII siècle, se trouvaient être à
la tète des affaires, n'ont nullement pressenti, en entendant près d'eux de légers murmures, ou au loin les vagues puissantes qui grondaient en France depuis la victoire des philosophes, qu'une révolution redoutable approchait, dont la conséquence devait être la proclamation de l'égalité civile entre tous les Suisses. Et pourtant des coups de tonnerre précurseurs de l'orage avaient déjà retenti. Les plus clairvoyants des hommes d'état et les militaires les plus éprouvés avaient reconnu que la situation en Suisse n'était plus tenable. Même des fonctionnaires impériaux, comme Firmian, gouverneur de Milan, faisant allusion aux traitements indignes infligés aux bailliages d'outre-monts, disait au bailli de Bonstetten : « Vous mériteriez que, par pitié pour ces malheureux pays, l'empereur s'en emparât ». Si l'on restait sourd aux avertissements du temps, c'est que l'on se liait aux rapports des fonctionnaires, qui cachaient la vérité, et que l'on n'avait aucune idée des besoins et des aspirations du peuple. Plus tard, on reconnut son erreur, mais c'était trop tard. Le mouvement ne pouvait plus être enrayé par la répression ni par l'introduction de réformes tardives. Cet aveuglement est d'autant moins compréhensible qu'à ce moment le gouvernement bernois payait chaque mois mille francs au perspi-