‹ La suisse au dix-neuvième siècleChapitre 45 sur 74 · CH. IIII.TY · texte numérisé non relu

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également causé par celle situation tendue et onéreuse; et des prétentions socialistes toujours croissantes, qui sont, elles aussi, importées <le I étranger et trouvent un aliment constant dans le mécontentement produit par la situation de l'industrie. Notre système politique suppose tout naturellement un gouvernement et une administration simples et peu onéreux pour le simple citoyen, au caractère aussi peu bureaucratique que possible, une industrie et une agriculture libres et prospères, bref, un gouvernement satisfaisant Unîtes les classes el professions, sans qu'il soii besoin de recourir à des expériences socialistes. Mais pour réaliser tout cela, il faudrait que la tension dont nous venons de parler disparaisse : la confédération parviendrait alors sans grande difficulté au degré de centralisation déjà rêvé en 1802, et qui trouva alors son expression la plus pure dans la seconde constitution helvétique.

Les traités politiques formenl de nos jours un chapitre particulièrement important du droit public suisse; tout d'abord, les truites internationaux, qui lient un grand nombre d'états, el à teneur desquels la Suisse s'esl vu accorder une place d'honneur comme office central. Aucune guerre européenne ne suspendra désormais les effets des traités des postes el télégraphes, sur le droit d'auteur, ni même des traités spéciaux relatifs aux monnaies, poids et mesures, à l'extradition, au commerce et à l'établissement; ceux-ci, au contraire, restent nécessairement en vigueur, même pendant la durée de la guerre, dans la mesure où les opérations militaires proprement dites le permettent, et reprendront tous leurs effets à la paix. Des états entre lesquels existent de tels liens ne peuvent demeurer en hostilité perpétuelle entre eux, ni rompre toutes relations; la guerre revêt donc toujours plus le caractère qu'elle a au point de vue de la civilisation ; c'est-à-dire d'un moyen immédiat de se faire rendre justice au cours d'un litige déterminé, tant qu'il n'existe pas d'autre solution possible entre états purement liés entre eux par les règles du droit des gens.

Ces traités, dont l'existence ne dépend pas de chaque guerre entre les contractants, ne son! pas sans analogie avec l'alliance de 1 24«*i cidre Bernée) Fribourg (A. F. 369), deux lois séculaire; aux ternies de celle-ci, elle ne devait pas même être rompue par une lutte entre les deux villes, ion le guerre devant au contraire être précédée d'une tentative de concilia lion cl toute [irise rest il née dans les 14 jours après

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la conclusion <\u traité de paix. De même les pactes fédéraux n'étaient pas rompus par la guerre entre, les confédérés ; il était même prévu dans les alliances de U'Is d'entre eux (Bàle, Schaffhouse, Appenzellj qu'ils ne devaient pas prendre pari à ces guerres intestines, niais « stille sitzen und vermittlung suchen », c'est-à-dire chercher un accommodement, de telle sorte que l'on conservait toujours un noyau neutre, autour duquel les éléments disparates pouvaient s'assembler à nouveau. Les unions internationales ont déjà aujourd'hui presque le caractère d'une de ces alliances du moyen-àge. Elles discutent les affaires communes dans des diètes irrégulièrement convoquées, auxquelles chaque étal envoie autant de députés qu'il lui plaît, mais n'a qu'une voix, quel (pie soit le chiffre de sa population ; ces représentants, comme les députés de nos anciennes diètes, ne peinent prendre de décision définitive liant leurs gouvernements ; ils en « réfèrent » à leurs gouvernements des décisions du congrès ce qui n'est autre chose que l'ancien référendum suisse — et l'adhésion proprement dite des états est alors notifiée par ceux-ci à l'office central ou lors de la prochaine assemblée. Quand on a le bon sens d'établir cet office central, non auprès des grands, mais des petits états, qui ont tout intérêt à la conservation de l'union, et qui, amis de tous, n'éveillent ni méfiance, ni jalousie auprès d'aucun état, non seulement on assure ainsi le plus efficacement la durée île l'union dans son intégrité, mais on garantit encore le mieux l'indépendance et la neutralité des étals centraux. Or cette garantie est un besoin pour tous les membres de l'union. Une guerre en Suisse, ou l'occupation de celle-ci par une puissance quelconque, amènerait aujourd'hui des perturbations incalculables dans les plus importants moyens de communication entre étals européens ; cet intérêt général, qui prime tout autre, est la meilleure sauvegarde de l'intégrité de notre territoire. Nous considérons ces traités comme la meilleure création de notre période dans le domaine du droit des gens: mais cependant nous ne croyons nullement à la réalisation de l'idée île Bluntschli, d'après laquelle il se formera peu à peu une sorte de confédération des états européens avec un pouvoir exécutif permanent et des diètes régulières, où chaque état aurait un nombre de voix proportionnel à son importance. Toute union plus intime que celle d'aujourd'hui n'est pas possible sans que la politique des états plus faibles subisse l'influence des plus forts; et peu à peu

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elle tend d'elle-même à la constitution d'un véritable étal fédératif, i|ui. lui. à snii tour, n'es! qu'un étal unitaire basé sur une grande autonomie de ses diverses parties: ce qui revient à supprimer la véritable souveraineté de ces dernières. Ce! étal européen mirait certainemenl sou utilité quand il s'agirait de défendre l'indépendance du continent contre des attaques extérieures, ou quand les buis auxquels tend notre civilisation ne pourraient plus être atteints sans que toutes

les forces lussent réunies de la sorte en un faisceau solide. Toutefois, aussi longtemps que tel n'est pas le cas. nous préférons une alliance libre d'états unis par des traités, mais gardant leur individualité, à une fusion de ceux-ci.

La Suisse remplit le rôle d'office central d'après les traités concernanl le sorl des blessés (convention de Genève), l'union postale universelle, le traité international des télégraphes, le traité sur les transports internationaux par chemins de fer, sur le droit d'auteur, sur la protection des marques de fabrique cl modèles industriels. Citons, parmi les traités qui ne sont pas sous le contrôle de la Suisse, l'union monétaire latine, le traité sur l'unité métrique, celui sur les mesures contre le phylloxéra cl les conventions sanitaires, auxquels elle a adhéré.

La Suisse est liée par de nombreux traités à des étals isolés. Tels sont les traités : d'extradition, douaniers, commerciaux, consulaires, d'établissement et d'exemption du droit d'aubaine; puis des traités ecclésiastiques avec l'Italie et le Saint-Siège; des traités concernant les chemins de 1er avec l'Allemagne, l'Italie, l'Autriche, la France el les états de l'Allemagne du sud ; des traités de navigation avec les étais de l'Allemagne du sud el l'Autriche, traités de pêche avec l'Alsace- Lorraine, Bade, l'Italie, l'Allemagne, la France el la Hollande: sur la communication des jugements pénaux, et des décrets rendus dans les matières pouvant intéresser l'étranger; traités avec les étals limitrophes sur la libre pratique des médecins domiciliés à la frontière : traités sur la conclusion i\u mariage el sur le service militaire îles personnes de nationalité douteuse. Il existe encore des traités avec la France et ! Espagne sur l'exécution réciproque des jugements civils définitifs.

I)es| pailcrs sonl également engagés depuis quelques années

entre la confédération suisse cl les Etats-Unis de l' Amérique du Nord pour la conclusion d'un traité en vertu duquel huiles les contestations

quelconques qui pourraient survenir dans les trente ans entre les deux ('•tais, devront rire tranchées par. un tribunal arbitral. Kant, on le sait, a développé cette idée dans son ouvrage : Pour Ut paix éternelle, et dès lors elle est demeurée le programme permanent de Ions les amis de la paix en théorie, y compris le tsar Nicolas II. Ce qui est intéressant, c'est de constater les conditions auxquelles le grand philosophe considère la paix éternelle comme passible. Il résume ses considérations en six «articles préliminaires)) el trois «articles définitifs. » Voici les premiers: 1. On ne doit conclure aucune paix tout en se réservant secrètement la matière d'une guerre future. 2. Aucun étal ne doit pouvoir être acquis par un autre en vertu de titre de droit privé (achat, héritage, donation). IL Toutes les armées permanentes doivent disparaître avec le temps. 4. Aucune dette publique ni' doit être contractée pour des opérations de politique extérieure, 5. Aucun état ne doit intervenir par la force dans la constitution ou la législation t\'ui\ autre état. Le sixième article' traite des droits des belligérants déjà reconnus aujourd'hui. Les articles définitifs sont de la teneur suivante: 1. La constitution de tout état doit être républicaine. '2. Le droit des gens doit être basé sur une fédération d'états libres. .'!. Le droit de cité universel doit être restreint aux conditions de l'hospitalité générale. Dans un appendice intitulé: Du désaccord entre la morale et la politique au sujet de lu paix éternelle, Kant désigne encore comme les ennemis de la morale et de la paix éternelle les trois principes suivants de la politique : 1. Fac et excusa. '2. Si fecisti nega. ',). Divide et impera.

Pour nous, nous nous contenterions aujourd'hui, d'une manière générale, des articles préliminaires '.'> et 4. Quant à un accord permanent en vertu duquel toute contestation serait tranchée par un tribunal arbitral, nous ne croyons pas pouvoir le recommander sans réserve en l'état actuel. Pour y parvenir, il faut des états gouvernés constitutionnellement el sans idée d'accroissement territorial, — el surtout il importe que le différend ne louche pas à l'honneur ou à l'existence d'un état. Abandonne]' des questions vitales de ce genre à un arbitrage équivaudrait à renoncer à l'indépendance. La confédération n'a pas l'ait toujours d'heureuses expériences en cette matière. Les jugements arbitraux de Kœnigsfeld en 1351, de Lausanne en 10(54, et celui de 1.S74, à la suite du différend avec l'Italie au sujet de la frontière du Tessin, près Cravairola, ne sont guère des exemples encourageants. Celle pro-

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cédure, d'autre part, n'a pas autant d'inconvénients vis-à-vis d'un état à la lois éloigné et lié par des relations très amicales, tel que les Etats- Unis. Mais, tout considéré, il sérail surtout opportun aujourd'hui que la clause au chapitre III du traité du Congo du ''(> février 1885 devînt un principe ûu droit des gens universel ou toul au moins européen, d'après lequel 1rs puissances contractantes s'engagent à ne jamais prendre les armes avant d'avoir invoqué la médiation d'un ou de plusieurs étals. C'esl sur ce poinl que les amis de la paix devraient toul d'abord diriger leur attention.

Les affaires ecclésiastiques peuvent également rentrer en fait dans les relations extérieures d'un état, paixe qu'il s'agit ici, tout au moins en pailie. de puissances en dehors de l'état, avec lesquelles on compte et l'on traite, même au point de vue purement pratique, comme avec des gouvernements politiques étrangers, d'après les principes diplomatiques usités dans les rapports de droit international public. Quant à nous, celle manière de voir nous paraît aujourd'hui justifiable toul au plus au point de vue traditionnel, mais nullement au point de vue tlu droit public moderne, avec lequel elle est, au contraire, en contradiction. En Suisse, comme ailleurs, l'ère du premier Kultu.rka.mpf a pris fin à la mort de Pie IX, sans succès marqué, mais en tous cas sans échec certain de l'état. L'opposition de principes est restée aujourd'hui la même, parce qu'il ne peut en cire autrement. Aussi sommes-nous maintenant sous le régime de l'intérim, dont il faut se délier, car lui aussi, suivant le dicton delà réformalion, « est un sournois » (Es liai dcii Schalk hinter ihmj. Jusqu'ici c'est l'église qui a retiré le plus grand profil de cette lutte, car elle esl devenue un corps plus homogène et résistant qu'avant 1.S7U. Il serait (.lu reste injuste de comparer ses représentants en Suisse avec ceux qu'elle a en d'autres pays. Dans leur ensemble, ils sont plus modelés cl plus patriotes que les " ullrainonlaiiis » allemands, belges el français. Aucun de ceux d'entre eux qui ont assisté à la guerre du Sonderbund. en particulier, ne voudrai! le tenter à nouveau; on ne peut, au surplus, leur tain' aucun grave reproche au sujet de leur conduite vis-à-vis des protestants1.

• ■■~t pas i<i li- lieu de m- demander s'il en sei i toujours ainsi; mais pour le un ml

nous l'espérons encore.

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L'opposition de l'église romaine était surtout dirigée contre ce que l'on appelait les vieux-catholiques (l'église catholique-chrétienne). Considérée au point de vue historique, cette hostilité était naturelle. Aucune association ne peut considérer dès le début une révolution intérieure avec tout le calme nécessaire; à plus forte raison lorsqu'elle est d'un bloc aussi compacte que l'église, et n'est pas basée sur la majorité, mais sur l'autorité. C'est par conséquent, tout au moins aujourd'hui, la tâche toute désignée de l'état impartial, de prêter son concours à chacune des parties, aux catholiques-romains comme aux vieux-catholiques, pour les aider à maintenir leurs droits, c'est-àdire à dégager, cas échéant, leur liberté de croyance de toute entrave. Le 1er septembre 18(S4 déjà, le Kulturkampfa pris fin en Suisse par une « paix» dans le sens où la comprenaient les anciens confédérés, c'est-à-dire par un armistice d'une durée indéterminée : on a ainsi donné une solution provisoire aux questions les plus délicates touchant le Tessin et l'évéché de Baie. Cette situation durera tant que les deux parties auront la sagesse de ne pas la troubler. Si l'on a pu arriver à ce résultat, c'a été grâce à la modération des chefs du parti catholique de la Suisse allemande, - car, à moins que ceux-ci ne prennent un ton agressif, l'opposition catholique suisse ne peut jamais devenir dangereuse pour l'état général ; grâce aussi au gouvernement intelligent de l'église et à la manière de voir très raisonnable adoptée par le conseil fédéral actuel en ces matières. Il est vrai qu'un réveil du fanatisme dans les deux partis, et du coté catholique peut-être le seul l'ail de la prédominance de la tendance catholique-française, suffirait pour en venir encore une fois, de cette « première » à la seconde « paix de Cappcl », et ainsi de suite. La paix absolue entre l'état et l'église ne paraît guère encore possible dans notre siècle. Les divergences entre catholiques et protestants d'une part, et entre croyants et libres-penseurs d'autre part, sont encore aussi profondes aujourd'hui que jadis et il feint les supporter. La politique, dans ce domaine, ne consiste qu'à les voir, à les taxer à leur juste valeur et à ne pas'vouloir les faire disparaître du jour au lendemain par des mesures inapplicables. La Suisse doit, au contraire, donner un exemple à l'univers entier: elle doit montrer comment un état libre peut adoucir même d'aussi profonds antagonismes par la liberté et les faire peu à peu disparaître. En attendant, une politique sensée doit juger et distinguer l'église

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catholique et la pensée protestante d'après leur nature interne. Yis-à-v is de la première et spécialement de son gouvernement central extérieur. il importe avant tout d'agir avec fermeté mais avec justice; c'est-à-dire qu ii l'a ut que l'église romaine se trouve en présence de dispositions législatives claires, qu'elle sache exactement la position qu'elle a dans l'état concret, et que l'étal veille à l'exécution de ces conditions jusque dans les pins infimes détails, sans en permettre la moindre violation. Quant à rechercher un accord intime de sentiments avec l'église au sujet de ses rapports avec l'état, c'est nue pure utopie, et toutes les plus belles phrases du monde, y compris le mol de Cavour sur « l'église libre dans l'état libre ». n'y feront rien.

L'église romaine a sa politique, cl unv politique qui procède d'un tout autre point de vue que celle de l'état : elle est elle-même, de son essence, un état, uni' sorte de monarchie universelle, et non pas une association purement religieuse; et partout où clic peut exercer sa domination sans entraves, c'est, aujourd'hui encore, un état dans l'état. Il faudra encore une longue cl progressive transformation des idées pour changer tout cela ; cl nul, fût-il le plus puissant des hommes d'étal, ne peut hâter ce mouvement. Du reste, l'église elle-même, ne pouvant obtenir satisfaction complète, s'est contentée d'un modus vivendi; celui-ci durera certainement, pourvu qu'il n'enfreigne pas les limites de la vraie liberté de croyance et que l'état l'observe loyalement. Ce dernier, s il le respecte, aura également dans ses prétentions raisonnables l'appui des secrètes sympathies de tous les catholiques suisses et patriotes; cl c'est toujours là l'élément qui l'ait pencher la balance dans l'un ou l'autre sens. Tant que l'opinion publique est hostile à l'état, tous les moyens légaux extérieurs sont inutiles, à moins que l'état lui-même ne se mette en contradiction avec son propre principe de la libelle- de croyance. Depuis l'établissement de la réforme, la lutte contre le pouvoir de l'église romaine a toujours été une rivalité d'intelligence diplomatique, une sorte de partie d'échecs au moyen de pions employés à découvert, et dont la valeur est connue depuis longtemps ; jeu dans lequel le vainqueur est celui qui a su le mieux apprécier la puissance des moyens de l'adversaire.

Rien de tel vis-à-vis de l'église protestante ni des autres confessions, dont l'action n est pas basée, comme celle de l'église romaine, sur des principes inconciliables avec eeu\ de l'état moderne. Et s'il y

a parfois des divergences, celles-ci sonl en général susceptibles d'une solution amiable. Foin- le protestant, toute la valeur de la religion gil dans la conviction acquise par l'individu en toute indépendance, el dans les rapports directs et personnels avec la divinité. C'est ce que le catholique ne comprend pas. L' « église d, dans ses manifestations extérieures, est une notion toute différente pour le protestant : c'est une association généralement très superficielle, parfois, d'autre part, très étroite, de gens <|ni partagent les mêmes sentiments; comparée au caractère universel de la catholicité, l'église protestante a même toujours quelque chose de petit; elle dégénère facilement en une simple tonne de sociabilité revêtue du nom de religion. La communauté des croyants, dans la pensée des protestants, n'intercède pas en laveur de tous pour qu'ils obtiennent les biens suprêmes, dont elle serait ainsi la « dispensatrice a comme le croient les catholiques; mais seulement en faveurdes mineurs. Et ces derniers eux-mêmes ne doivent pas demeurer dans cette situation, mais recevoir tous l'instruction qui leur permette de parvenir à leur tour à l'indépendance. Ceux qui n'y arrivent jamais goûteraient plus de repos dans le sein de l'église catholique ; dépourvus de toute indépendance, les membres de cette dernière se pénètrent avec moins de difficulté d'une sérénité et d'une sécurité qui ne les abandonnent dans aucune situation et l'ont souvent un bienfaisant contraste avec le caractère timoré et peu courageux ou, au contraire, avec l'excitabilité et l'exaltation des croyants de confession protestante. Du reste, le protestantisme en général ne commit aucune « église », mais seulement une « communauté chrétienne », et comme le disait un célèbre ecclésiastique orthodoxe de nos contemporains, elle a sans doute des « organes », mais « celui-là seul qui n'est pas entré dans le royaume de Jésus est obligé de supporter ainsi « l'intermédiaire d'autres hommes ». C'est précisément dans cette « intercession humaine » que git la différence, importante au point de vue politique, entre protestant el catholique. Le premier ne désire que la liberté individuelle ; aussi lui est-il généralement plus facile de reconnaître en toutes choses l'autorité de l'état, pourvu que celui-ci n'entrave pas cette liberté. Un sentiment d'hostilité contre l'état ne pourrait donc se concevoir que chez les protestants qui, eux aussi, iraient se soumettre à l'autorité humaine de quelque petit pape.

Les deux confessions sont également opposées au matérialisme ou

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athéisme, aujourd'hui religion de beaucoup d'hommes cultivés, mais qui se montrera sous son véritable jour lorsqu'il atteindra les couches profondes de la population ei perdra la forme esthétique dont il se revêl le plus souvent. L'état moderne ne peut sans doute pas l'interdire, aussi longtemps qu'il ne reste qu'une opinion. Au point devuejoo/itique, il offre cependant le danger de ne jamais reconnaître la liberté de croyance qu'il invoquait pour lui-même dans la première période de son développement La révolution française en a fait de remarquables expériences, elle qui a été, à beaucoup d'égards, le premier acte du drame de la vie contemporaine.

L'àme humaine, à chaque nouvelle génération, est et sera toujours tiraillée en sens divers par ces tendances absolument opposées et inconciliables; aussi l'état actuel doit-il les protéger impartialement, « tenir d'une main ferme la balance en équilibre », et surtout ne pas peser de son propre poids sur l'un ou l'autre des plateaux, consciemment ou non. peu importe. C'est là In liberté de croyance et de culte. Si ce n'esi pas elle (pie l'état veut taire régner — et un autre point de vue pourrait se justifier par les motifs seuls admis pendanl des siècles — il déviait, aujourd'hui encore, faire sienne telle ou telle croyance religieuse, comme la seule vraie, et exclure impitoyablement toute autre. C'esl dans ce sens que le parti pris en définitive par la révolution française contre toute religion a été logique et — à son point de vue — nécessaire. Du reste, ce n'est pas la logique qui a lait défaut de 1789 à 1800, mais des hommes qui se sentissent heureux sous son seul empire: il n'y en aura pas davantage à l'avenir.

Actuellement la Suisse possède cinq évêchés catholiques-romains, un évêché catholique-chrétien, et. au Tessin, un administrateur catholique-romain. L'ordre des jésuites et les sociétés qui lui sont affiliées ne peuvent (Ire niais dans a mai ne partie de la Suisse, et toute action dans l'église et dans l'école est interdite à leurs membres. Quant aux autres ordres, ils son! tolérés, mais non garantis, ei pourraient être dissous par la voie d'un simple arrêté fédéral sans revision de la constitution. Il est interdit de fonder de nouveaux ordres religieux ou couvents, tablir ceux qui ont été supprimés. Les couvents existants en Suisse in' sont pas davantage garantis (ainsi que c'était le cas sous la constitution de 1815), mais peuvent, au contraire, cire supprimés par les cantons sur lesquels ils se trouvent. D'après une statistique de 1882,

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il existait à cette époque 88couvents en Suisse, comprenant 546 moines et '2020 nonnes. Leur fortune est .taxée à '22 millions de francs. Aujourd'hui, par contraste avec 1798, 1803, 1815, e1 1842 à 1848, ils font peu parler d'eux. Quelques-uns, comme Einsiedeln, par exemple, tiennent de lionnes écoles, peu coûteuses, et se rendent utiles par l'exploitation modèle d'industries agricoles; quant aux sœurs théodosiennes d'Ingenbohl, elles rendent d'excellents services comme infirmières. Depuis la tempête soulevée contre le « secrétaire scolaire » en novembre LSS'i.

Cortècje se rendant à la landSLjemeinde de Nidwald, a Wyl an cler Aa. Dessin d'après nature de J. Balmer. (Collection fédérale des estampes I

les esprits se sont heureusement apaisés jusqu'à un certain point au sujet des rapports entre confessions à l'école. On n'a pas tranché et laissé jusqu'ici au droit public cantonal la question de savoir si les écoles seraient divisées suivant les confessions, de même que renseignement religieux scolaire, et enfin la légalité de l'enseignement des sœurs catholiques. La confédération n'a pas davantage pris de décision au sujet des enterrements civils. Malgré quelque opposition manifestée au début, on admet aujourd'hui encore les cimetières à l'intérieur desquels les confessions sont séparées, et ceux distincts pour chaque confession, à la condition que tout mort soit décemment enterré. La question de l'incinération des cadavres est également du ressort du droit cantonal ; de même que, d'une manière générale, toutes les questions sur lesquelles on n'aime pas à discuter au sein la confédération.

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De même que 1rs constitutions cantonales, la politique interne des ainlons varie sensiblement d'un canton à l'autre. Cependant elle s'est beaucoup uniformisée, dans ces dernières années, ensuite de diverses circonstances. Et d'abord le peuple est fréquemment appelé à se prononcer sur de graves questions fédérales qui intéressent au même degré tous 1rs cantons. Puis les moyens de transport se sonl perfectionnés et 1rs populations des différentes parties de la Suisse tendent à se mélanger toujours davantage ensuite des plus grandes facilités de naturalisation, d'établissement et de séjour accordées aux confédérés d autres cantons. Enfin, les groupements de parti et la création de vastes sociétés qui étendent leurs ramifications sur toutes les parties du pays on 1 établi des rapports étroits d'intérêts entre certaines fractions importantes île la population. Toutes ces causes, et d'autres encore, ont beaucoup contribué, dans ces dernières années, à donner de l'uniformité à la politique cantonale.

D'après Simler (Droit public de In Suisse', les cantons se divisaient jadis, d'après leur système de gouvernement, en trois groupes distincts ; cantons citadins à constitutions aristocratiques, cantons administrés par les corps de métiers (Zûnfte) et cantons à landsgemeindes. Les pays sujets, qui forment une partie importante (le la confédération actuelle, ni' sonl pas compris dans la classification ci-dessus. Aujourd'hui, toutes les constitutions cantonales, à l'exception de celle de Fribourg, sont démocratiques. Partout existe l'institution du référendum, tantôt obligatoire, tantôt appliqué sur la demande d'uw nombre parfois minime de citoyens actifs, tantôt limité à certains actes particulièrement importants de la vie publique. Les landsgemeindes se sonl conservées jusqu'à ce jour dans quelques petits cantons Qri, Glaris, les deux Unterwalden et les deux Appenzell. Presque partout règne le système de l'élection directe, par le peuple, des gouvernements cantonaux et des représentants des cantons au conseil des étals. Quelques cantons isolés, qui se composent surtoul de -landes \illes. comme Zurich. Bàle et Genève, évoluent peu à peu vers le socialisme; cependant, les idées nouvelles y sont encore très combattues. Les tendances catholiques-ultramontaines ne sont représentées qu'à Fribourg et elles y sont très fortement accusées.

Dans tous les autres canlons catholiques, l'ultraraontanisme ne l'a pas encore emporté sur les tendances spécifiquement suisses et patriotiques de la majorité el il n'est même pas probable qu'on voie s'y former un parti clérical analogue au centre allemand ou au parti ultramontain belge, à moins que la majorité ne se rende 1res impopulaire par des fautes répétées ou de graves excès. L'autonomie des cantons a été beaucoup diminuée par le fait <lu transfert à la confédération d'un grand nombre de leurs compétences et par le l'ail qu'ils disposent de ressources financières limitées, ce qui les a obligés, pour ne pas trop demander à l'impôt, de s'adresser à la confédération à l'effet d'obtenir des subventions, c'est-à-dire de vendre quelquefois l'un des débris de leur indépendance pour un plat de lentilles. Leur désir de s'émanciper de la confédération en s'assurant une part du revenu des douanes n'a rien d'incompréhensible, et il est probable (pie celle initiative aurait eu plus de succès, si elle avait été plus adroitement lancée. Mais malgré l'affaiblissement de leurs compétences financières, dont ils se sont laissé dépouillera la légère en 1848 par la confédération, nous croyons que la disparition des cantons, c'est-à-dire leur absorption complète dans un état unitaire, est moins à craindre en Suisse (pie dans n'importe quel autre état fédératif. Cette solution ne saurait être sérieusement acceptée que par quelques esprits extrêmes, car elle serait en contradiction absolue avec nos antiques traditions historiques — six siècles de ménage commun presque ininterrompu, sauf, ensuite d'intervention étrangère, pendant une courte période de cinq années — et elle cadrerait encore beaucoup moins avec la nature du pays et avec les besoins de la population. Il serait inadmissible, en effet, que de grandes villes et des contrées aux mœurs patriarcales,— des populations industrielles animées de toutes les aspirations qui travaillent les centres ouvriers modernes et des peuplades de rudes montagnards voués à une activité purement pastorale, soient gouvernés et administrés de la même manière. Toutes les fois (pion a voulu majoriser les citoyens dans des domaines'qui touchent à leur activité ou à leurs habitudes journalières, on a provoqué, au bout de peu de temps, le mécontentement et la révolte. Dans un pays républicain comme le nôtre, aucun gouvernement ne serait assez fort pour réprimer le soulèvement populaire qui éclaterait bientôt , si l'on essayait d'imposer la même forme de gouvernement aux populations

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de races, de langues, de mœurs diverses qui composent la nation Miissr. Laissons donc le peuple suisse s'organiser lui-même en petites communautés, selon ses besoins et ses goûts et selon le mode qui lui convient, el coulions simplemenl a la confédération le soin d'assurer à toutes ces petites communautés une existence indépendante an milieu des autres états de l'Europe. Ce groupement en petites communautés constitue en linéique sorte le génie même d'un état fédératif el c'est pourquoi celle forme d'organisation politique, quelque compliquée el difficile a administrer qu'elle soit, n'en jouit pas moins, dans le monde entier, d'une faveur toujours croissante. L'homme n'aspire pas uniquement à s'agrandir el à s'élever; il s'attache aussi aux petites choses: il ne craint pas les horizons étroits; il se complaît dans un cercle restreinl d'hommes qui pensent, parlent et vivent comme lui et se trouve bien dans le coin de pays auquel le rattachent ses intérêts lorsque ce coin de pays réalise pour lui l'idée de patrie, c'est-à-dire lorsqu'il forme un petit étal complet qui se suffit à lui-même. Poussé par son besoin d'expansion, l'homme peut bien s'éloigner quelque temps des lieux qui l'ont vu naître, mais comme l'a si bien dit Schiller dans son beau poème : ii /.c pouvoir du chant » — l'homme revient toujours a sa chaumière paternelle, aux lieux où il a passé ses années de jeunesse el il innocence; toujours il retourne à la nature, « tel un enfant qui, après une longue et cruelle séparation, vient se jeter, avec des larmes de joie, dans le sein de sa mère. » Que les cantons soient donc sans crainte. Aussi longtemps qu'ils produiront des hommes — c'està-dire de ces individualités puissantes qui en imposent à leurs concitoyens el qui savent leur communiquer leur enthousiasme et leur faire partager leurs convictions — ils subsisteront toujours el leur importance grandira même en raison directe des efforts que l'on fera poulies détruire. Chaque fois que le pouvoir central menacera de faire disparaître les frontières cantonales, on trouvera les cantons debout, prêts à la résistance el résolus à défendre leur souveraineté avec la dernière énergie. IN vivront aussi longtemps que la confédération elle-même!

Que sera la Suisse dans le siècle qui va s'ouvrir? On ne sait. La prospérité matérielle <\i\ pays a beaucoup augmenté, mais ce qui nous manque, c'est la fibre héroïque des premiers âges, c'est ce ressort qui

soutien! les peuples, comme les individus, à travers toutes 1rs difficultés, c'esl un idéal collectif en. un mot. Pendant une période relativement courte de notre histoire, le peuple suisse a été un petit peuple de soldats, belliqueux ei puissant en Europe, et jusqu'au milieu de ce siècle, le service à l'étranger et les capitulations militaires ont donné. en une certaine mesure, satisfaction à ce besoin d'héroïsme qui esl au fond de noire tempérament national. Aujourd'hui, tout cela a disparu. Un idéal nous reste cependant et il est grand et noble, c'est de nous sacrifier pour améliorer le sort des petits, des faibles el des opprimés. Cet idéal est commun à tous les partis (pie divise la politique fédérale; c'est l'élément conciliateur qui peut réunir centralisateurs et cantonalistes, libéraux et radicaux, socialistes intransigeants et catholiques ultramontains. La lâche de la confédération, dans le siècle qui va s'ouvrir, consistera à prouver au monde qu'en dépit des oppositions profondes de races, de confessions et de tendances politiques qui peuvent exister dans un élat fédératif, l'union y esl néanmoins possible sur le terrain de la solidarité humaine et des libertés républicaines.

Les seids dangers sérieux qui menacent la confédération actuelle consistent, d'une part, dans les tendances internationalistes de certains groupes politiques qui visent à la suppression des frontières nationales — ce qui entraînerait la chute de la confédération comme telle — et, d'autre part, dans uni' extension exagérée de la bureaucratie fédérale, ce qui amènerait la disparition de notre originalité et nous ferait trop ressembler aux grands états qui nous entourent.

A l'intérieur, la confédération traverse donc aujourd'hui une période tle transition : elle semble accepter une organisation plutôt « sociale » et s'expose par là au danger de l'envahissement des idées du socialisme proprement dit ; il importe surtout d'éviter avec soin de passer du régime de la propriété privée à celui du collectivisme, par l'adoption d'institutions revêtant provisoirement la forme dune sorte d'usufruit. A l'extérieur, son souci le plus pressant esl de ne pas se trouver mêlée d'une manière quelconque aux luttes futures entre les états voisins. Cependant nous croyons que ces dangers extérieurs n'auront rien de menaçant, tant que létal conservera sa vigoureuse constitution. C'est au milieu de luttes et de dangers que la confédération est devenue ce qu'elle est aujourd'hui, el cependant jamais ceux-ci ne lui ont nui, toutes les l'ois qu'elle a su montrer à l'intérieur qu'elle se souve-

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nait de son origine historique, o C'esl par l'esprif qu'un état doit remplacer la puissance matérielle qui lui l'ail défaut. » Nous pouvons faire noire et sans arrière-pensée — celte parole, prononcée dans des temps difficiles par uni' voix autorisée; el si l'on n'avait tout à l'ail perdu la coutume d'inscrire des devises sur les bâtiments publics, celle-ci devrait orner le fronton de l'entrée du palais fédéral. Tout état aussi petitque le nôtre qui se bornerait à végéter sans intelligence ni originalité serait condamné, aujourd'hui où les peuples se sont rapprochés à un degré si extraordinaire. Tandis que, pour nous, l'avenir est aux petits ('tais doués d'intelligence et de force el reposant sur une hase sainement conforme à leur histoire, à la condition seulement qu'ils se dégagent des entraves d'un certain nombre d'institutions surannées, à côté desquelles nous vivons aujourd'hui. Parvenus alors à une ère plus pacifique et meilleure, ce sont les petits états, conformes à leur histoire et à leur nature, unis par les liens de la fédération ou du droit international public, el pourvus d'une organisation assurant la liberté, qui réalisent l'idéal de la oie politique le plus approprié o Ions les besoins de l'ensemble des hommes.

L'Armée suisse depuis cent ans

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le colonel En. Secretan

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