INTRODUCTION
Tant que nous serons joints ensemble Nous serons respectés des rois;
Mais si le discord désassemble Noire union grande une fois,
Suisse ! tu t’en iras en terre,
Tu perdras lors ta liberté.
Car qui a le Romain dompté,
Sinon son intestine guerre ?....
C est en ces termes qu’un vieux poète genevois, Joseph Du Chêne, seigneur de la Violette (*), apostrophait les confédérés, il y a plus de deux siècles, alors que, comme naguère , ils étaient divisés et armés les uns contre les autres pour des querelles politiques et surtout religieuses.
C’est qu en effet ce n’est pas d’aujourd’hui
(4) L’ombre do Garnier StofFacber, Suisse, tragi-comédie représentée à Genève à l’occasion du renouvellement d’alliance de Genève avec les deux louables cantons, Zurich et Berne. Genève, 1589. in-4°.
que la Confédération Suisse est en proie à ces luttes. Elles sont presque aussi vieilles que son existence. Qui dit Confédération, dit division et antagonisme. Voyez la Grèce dans l'antiquité, la Suisse et l’Amérique dans nos temps modernes. On se souvient qu’il y a quelques années le Congrès des Etats-Unis d’Amérique fut contraint de recourir aux armes, comme vient de faire la Diète helvétique, pour ramener à l’obéissance fédérale un des membres de bünion , la Caroline du Sud. Quels germes de division cette vaste république, accrue encore tout récemment d’immenses territoires, ne renferme-t-elle pas encore dans ses flancs?
Et dans notre Suisse, dès les premiers temps l’esprit de scission ne se manifeste-t-il pas par des actes violents? D’abord, au quatorzième siècle, ce sont les cantons primitifs, situés dans les Alpes au centre du pays, qui se montrent jaloux des deux villes de Zurich et de Berne, plu^ riches, plus industrieuses, plus intelligentes, et par cela même plus influentes. Les cantons alpestres, fiers d’avoir fondé la ligue helvétique, protestent avec une sauvage énergie contre cette prépondérance dont ils semblent prévoir les lointains effets.
Au quinzième siècle, ce sont de nouveaux
débais au sujet des pays conquis sur l'Autriche, l'ancienne dominatrice de la contrée, pour la succession du comte de Toggenbourg disputée entre Schwytz et Zurich, et surtout, après les guerres de Bourgogne, à l’occasion de l'admission de Fribourg et de Soleure dans la fédération .
A peine la Suisse, pacifiée par la convention de Stanz, jouissait-elle de quelque repos intérieur, que la réformation vint y jeter de nouveaux ferments de discorde. A l’antagonisme politique vint se joindre l’antagonisme confessionnel. Berne, Zurich, Bâle, Schaffhouse, en général les parties de la Suisse le plus accessibles à la civilisation et aux idées nouvelles, embrassèrent la réformation, tandis que la Suisse alpestre, les cantons forestiers d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald, Lucerne et Zoug, restèrent attachés au catholicisme. Ces derniers, ayant pour eux la tradition et le nombre, prétendirent que l’ancien culte devait seul être reconnu ; ce qui souleva pour la première fois cette question : « La majorité peut-elle imposer la loi à la minorité en matière de foi? » Dès l'année 1529, la minorité refusant de se soumettre, la guerre civile devint inévitable, et le 9 juin eut lieu la bataille de Cappel. Après une première et
courte paix, la guerre se ralluma en 1531, et elle eut pour résultat de laisser vivre les deux confessions à côté l’une de l’autre, mais toujours dans un état de méfiance et de demihostilité.
Cette tolérance dura jusqu’à la ligue d’or ( goIdene-Bund ) en 1586, dans laquelle nous voyons le Valais se joindre aux petits cantons, à Fribourg et à Soleure. C’est à cette fameuse ligue, de désastreuse mémoire, qu’il faut remonter pour trouver l’origine des deux Suisses, l’une catholique et l’autre protestante. Le Sondcrbund n’a été que le renouvellement et comme une seconde édition de cette ligue d’or. L’influence de Piome et celle de l’étranger ne manquèrent pas plus à l’une qu’à l'autre. Le cardinal Borromée et le roi d’Espagne jouaient en 1586 le rôle que l’ultramontanisme et l’Autriche ont pris en 1847. Plusieurs fois, dans le dix-septième siècle, cette scission faillit entraîner la patrie dans l’abîme. Chacun des deux partis, tour à tour vainqueur et vaincu, emportait sous sa tente ou l’arrogance du succès ou l’acrimonie résultant de la défaite.
Ce fut au milieu même des négociations pour la paix qu’eut lieu, au commencement du dix-huitième siècle, la seconde bataille de
Vilmergen (I), qui ruina pour un moment l'espoir du parti catholique. La paix d’Arau, conclue la même année, rétablit si peu la confiance et l'harmonie réelle, que de longtemps il ne fut pas possible d’amener les cantons confédérés à se prêter réciproquement le serment fédéral . Dès 1 71 5 les cantons catholiques et le Valais concluaient, sous la haute influence du roi très-chrétien, Louis XIV, un autre traité séparé, mais secret, le Schachtcï- Bund , ou Traité de la Boîte, qui axait pour but le rétablissement de l’unité catholique en Suisse.
Quand arriva la grande révolutiondrançaise de 1789, l'antagonisme reparut plus fort que jamais, toujours avec le double caractère rèligieux et politique. Les petits cantons, dans la lutte héroïque qu’ils soutinrent à la fin du dernier siècle, repoussaient avec la même horreur le régime unitaire et l’athéisme qu’ils croyaient incarnés dans la république helvétique une et indivisible, issue de la révolution française. Les Constitutions de 1799 et 1801, adoptées en général parles cantons réformés, ayant des villes plus ou moins considérables pour chefs-lieux, furent constamment en défaveur chez les cantons alpestres et renver-
(4) Le 25 juin 1712.
sêes par eux à la première occasion. Dans les deux périodes qui suivirent, au commencement de notre dix-neuvième siècle, celle de l’Acte de médiation, de 1805 à 1815, et celle de la Restauration, de 1815 à 1830, la Suisse dut obéir à la pression exercée, en sens opposé, par Napoléon et parla Sainte-Alliance. Alors la tranquillité régna au dedans, mais les éléments de discorde, pour être à l’état latent, n'en existaient pas moins. La révolution de juillet 1830, en brisant le joug extérieur, vint rendre à la Confédération suisse sa force révolutionnaire, mais provoqua en même temps la résistance de la réaction.
Dès 1831 sept Etals favorables aux idées libérales projettent le concordat des sept cantons, auquel répondent par une scission, après la séparation de Bâle-Ville et de Bâle-Campagne, les cantons primitifs avec Neuchâtel et la ville de Bâle. Déjà la force des armes est appelée â dissoudre la ligue de Sarncn, mais presque immédiatement après plusieurs questions majeures, toules vitales et ardues, celle de la révision du Pacte fédéral en 1834, celle des couvents d'Argovie en 1841, celle des Jésuites en 1844, et enfin celle du Sondcrbund en 1847, viennent mettre la Suisse en feu.
Ainsi, à toutes les époques de notre histoire,
nous retrouvons les mêmes éléments de guerre. Goldener-Bund , Schachtel-Bund , ligue de Sarnen el Sonderbund , c’est toujours la même chose sous différents noms. Seulement, dans la lutte, c’est tantôt l'élément politique qui prime, comme dans la ligue de Sarnen, et tantôt l’élément religieux, comme dans la ligue du Sonderbund. C’est ce dernier élément qui finit par dominer tout le débat, parce la liberté religieuse est au-dessus de toutes les autres, celle que le pouvoir civil concède ordinairement la dernière, celle que la hiérarchie romaine ne peut comprendre et concéder.
Si de ce qui précède on doit recueillir cet enseignement fâcheux, que depuis plus de cinq siècles la Confédération Suisse a été en proie aux guerres civiles, on peut aussi en tirer cette conclusion consolante : qu’un pays doté de cette forme de gouvernement peut subsister bien longtemps au milieu de ce désaccord . Ayons donc confiance dans l’avenir, et espérons que cet antagonisme terrible, précisément parce qu’il a duré tant d’années, est sur le point de finir. Ne désespérons pas de la patrie; aimons la même au milieu de ses misères, et cherchons à les étudier à fond pour en prévenir le retour !