‹ La Suisse en 1847Chapitre 2 sur 18 · CHAPITRE E · texte numérisé non relu

CHAPITRE E

Etat de la Suisse au commencement de l'année 1847. — — Réforme du Pacte. — — Suppression des couvents d'Argovie, — Appel des Jésuites à Lucerne.

Des grandes questions qui ont agité la Suisse dans ces dernières années , celle5 de la révision du Pacte fédéral est la première en date. C’est la seule qui subsiste encore dans son intégrité , après les événements de Fribourg , de Lucerne et du Valais. Aussi ne nous proposons-nous pas de la traiter en détail maintenant, parce que c’est par elle que nous comptons terminer notre travail. Si nous la plaçons ici , c’est pour être fidèle à l’ordre chronologique et parce qu’elle est au fond de toutes les autres questions.

Le Pacte fédéral de 1815 n’est autre chose qu’une alliance perpétuelle entre vingt-deux Etats souverains, qui s’unissent pour former, à l’extérieur seulement , une seule nation , en conservant

leur souveraineté à peu près complète à l’intérieur. C’est ainsi que l’a défini M. Cherbuliez, de Genève, ancien professeur de droit public , et cette définition s’accorde parfaitement avec celle d’un publiciste allemand, qui appelle la Constitution fédérale de la Suisse « une assurance mutuelle de vingt-deux Gouvernements souverains » (').

Le Pacte fédéral ne dit pas un mot des droits du peuple, si ce n’est peut-être à l’art. 6, et il ne lui confère aucun moyen pour se préserver de l’oppression des Gouvernements. D’après son texte, les peuples ont toujours tort et les Gouvernements toujours raison. Aussi ce silence, qui rend la souveraineté du peuple parfaitement illusoire , a-t-il été l’un des principaux griefs invoqués contre cette Constitution , l’un des premiers motifs avancés en faveur de la réforme fédérale , par plusieurs magistrats suisses, dès les premières années qui suivirent 1830. MM. Baumgartner de Saint-Gall et Siegwart-Muller de Lucerne, lorsqu’ils étaient dans le camp radical , se distinguèrent tout particulièrement dans cette croisade contre le Pacte de 1815. Ils furent des premiers à soulever cette question que les radicaux, en revanche, avaient presque abandonnée dans ces dernières années.

(') Der Bxmdvon Ifilôistnichtsals einegegenseüige Sessslass kuranz von 22 souverünen regienmgen. (Unsere Gegenwartund Zukunfl, herausgcgeben voa KarlBiedermaaa. Leipzig, 1847;.

Un second reproche adressé au Pacte, c'est l'égalité absolue de la représentation des cantons. La Diète , formée des députés des vingt-deux Etats, et dans laquelle chacun de ceux-ci n'a qu'une seule voix, est chargée de pourvoir à la sûreté extérieure et intérieure du pays, en tant que cette sûreté pourrait être troublée soit de la part du dehors, soit par des conflits de canton à canton. Ainsi, pour ce qui tient à cette compétence, qui met à la disposition de la Diète l’armée fédérale et toutes les ressources matérielles de la Confédération, le grand canton de Berne, avec ses quatre cent mille habitants, n’a que sa voix à donner, et cette voix ne compte pas plus que celle du canton d’Uri, qui n’a que quinze mille âmes environ.

D’un autre côté, les petits cantons de la Suisse centrale, jaloux de la prépondérance des grands cantons, prépondérance qui se manifeste à chaque instant en dépit de l’égalité des voix inscrite dans le Pacte, repoussent jusqu’ici avec énergie tout ce qui pourrait tendre à l’augmenter. Ils s’opposent à une réforme du Pacte qui donnerait un plus grand nombre de suffrages aux Etats confédérés les plus riches, les plus industrieux et les plus peuplés. On ne sait pas encore jusqu’à quel point les derniers événements auront modifié leur manière de voir. Déjà le 15 mai 1831 le canton de Thurgovie

prit l’initiative de la révision. Au mois de septembre de la même année, les députés de neuf Etats, tous plus ou moins reconstitués dans le sens du mouvement de juillet 1830, tinrent une conférence à Langenthal, pour arrêter les bases d’une réforme fédérale conçue dans le même esprit qui avait présidé aux révolutions cantonales. Le concordat des sept cantons, issu de cette conférence, ne fut qu’un pont jeté en avant pour atteindre ce but. La Diète de 1832 s’empara de cette question et nomma une commission chargée d’élaborer à Lucerne un projet d’acte fédéral. De là sortit le projet connu sous le nom de Pacte Rossi , parce que M. Rossi, alors député du canton de Genève à la Diète, et aujourd’hui pair de France et ambassadeur à Rome , eut la principale part à sa rédaction. Ce projet déplut aux deux partis extrêmes, parce qu’il avait voulu ménager des intérêts inconciliables ; il fut rejeté à la fois par les ultramontains et par les radicaux. L’ultramontanisme, dès ce moment implanté au cœur des petits cantons, repoussait la réforme fédérale d’une manière absolue, tandis que le parti radical aurait voulu que la révision fût entreprise par une Constituante fédérale où les cantons auraient été représentés proportionnellement à leur population. C’est de ce moment que date réellement la scission entre le parti radical et le parti libéral. Ce dernier aurait

seul voulu persévérer dans la réforme sur les bases du projet Rossi, en lui faisant toutefois subir de nombreuses et importantes modifications. Il aurait désiré s’en tenir, pour commencer, auremaniement des articles concernant le pouvoir central.

Les partis ainsi neutralisés, on restait en présence de l’immobilité des institutions fédérales. Tandis que tout avait changé depuis 1815 dans l’organisation des cantons, l’organisme fédéral restait seul stationnaire.

Cependant les meilleurs esprits et les plus désintéressés reconnaissaient la nécessité d’avancer. La critique du Pacte actuel est trop facile à faire pour qu’il soit nécessaire de s’y arrêter longtemps. Qui ne reconnaît, par exemple, la défectuosité de l’institution des Yororts? Quand la Suisse adopta le Pacte de 1815, les trois cantons directeurs de Zurich, de Berne et de Lucerne, avaient des constitutions aristocratiques. Ils avaient des pouvoirs exécutifs inamovibles et recrutés dans les rangs d’une oligarchie très-restreinte. Ces Gouvernements se dirigeaient d’après des traditions séculaires, et la politique fédérale était, entre leurs mains, absolument indépendante de la politique cantonale. Actuellement les choses ont bien changé. Ces cantons sont régis par des constitutions tout-à-fait démocratiques, en vertu desquelles les fonctionnaires composant à la fois le Gouvernement cantonal et fédéral, sont élus

par la masse du peuple dans chacun des trois cantons directeurs. Des changements fréquents, résultant soit des élections qui reviennent à des intervalles très-courts, soit de commotions intérieures, mettent ainsi le Gouvernement fédéral à la merci des populations de Zurich, de Berne et de Lucerne.

Cet exemple suffit pour démontrer que le Pacte fédéral actuel est comme un pan de muraille resté seul debout au milieu des ruines d’un édifice depuis longtemps écroulé. On comprend dès lors pourquoi le cri de réforme a retenti avec plus de force que jamais, immédiatement après le canon de Fribourg et de Lucerne. Ce sera probablement le triomphe le plus essentiel du parti vainqueur, d’avoir écarté toute velléité de recourir aux transactions et aux demi-moyens pour cette œuvre si difficile, et d’avoir préparé les voies à une Constituante fédérale que jusqu’ici l’on n’entrevoyait que dans un avenir très-obscur et très-lointain. La diplomatie européenne voit bien la chose ainsi, car pour écarter le plus longtemps possible la réalisation d’une Constituante fédérale, elle insiste plus que jamais sur la condition de l’unanimité des cantons pour procéder à cette réforme.

Une autre question presqu’aussi importante, quoiqu’elle ne se rattachât dans l’origine qu’à un détail , est celle de la suppression des couvents

d'Argovie. Le Grand Conseil de ce canton mixte, se fondant sur la certitude plutôt morale que judi* ciaire de la complicité de ces corporations dans les troubles survenus dans le Freiamt en 1841 , les supprima par un décret, sur la proposition d'un membre catholique. Depuis 1830 le Gouvernement argovien vivait dans la persuasion que le développement régulier des institutions libérales était impossible avec ces congrégations monacales, riches pour la plupart et très en crédit dans la contrée. Leur suppression fut un coup de politique semblable à celui qu'accomplit l’empereur Joseph II au siècle dernier. Il y avait encore l’exemple donné par l’Espagne à une époque bien plus récente. Toute la Suisse s’émut à ce décret et les partis comprirent immédiatement quelle en serait la portée. L’on chercha de part et d’autre à inter^ prêter l’article 12 du Pacte qui garantit l’existence des couvents en tant qu’elle dépend des Gouvernements cantonaux. C’est en vertu de cet article que la Diète évoqua la question, à la requête des couvents supprimés, dans sa session de 1841..

La députation d’Argovie présenta l’instruction de son Grand Conseil qui justifiait la mesure prise contre les couvents, en se fondant sur la raison d’état et sur la souveraineté cantonale. <r Que le » Grand Conseil d’Argovie eût le droit de rendre » un te) décret, c’est ce que l’esprit de parti était

» seul capable de ne pas reconnaître, » selon M. Cherbuliez. « Ce droit, dit-il, est écrit depuis » la Réformation dans la constitution de tous les » peuples mixtes ou même catholiques, et le jour » où l’Etat y renoncerait, il abdiquerait sa sou- » veraineté en faveur des couvents ou de l’Eglise » puissante à laquelle ils appartiennent . Qu’on ne » dise point que l’Etat peut traduire devant ses tri- » bunaux les couvents prévenus d’avoir troublé » la paix ou la sécurité du pays. On ne traduit » devant la justice criminelle que des individus » assignables; or une communauté riche et jouissant d’une grande influence morale a mille » moyens de nuire à l’Etat et de lui faire une » guerre dangereuse, sans qu’aucun des membres » qui la composent se rende individuellement » coupable d’actes qualifiés délits par une loi. » Quelques radicaux, et notamment M. Druey, premier député du canton de Yaud à la Diète, étaient loin de reconnaître au Gouvernement argo vieil un droit aussi étendu. Ils n’hésitèrent pas à demander le rétablissement du plus grand nombre des couvents, consentant seulement à la suppression de celui de Mûri, le plus riche et le plus compromis, et de celui de Wettingen, dont l’administration avait offert les plus scandaleuses irrégularités. Ces conclusions furent vivement critiquées par une partie des radicaux suisses et plus

encore peut-être par les libéraux. M. Neuhaus, avoyer de Berne, avait fait son affaire de la suppression totale des couvents, et ce fut son influence qui engagea surtout l’Etat d’Argovie à maintenir sa décision. Les députés du canton de Yaud, vivement critiqués par leurs commettants, furent mis de côté et remplacés par deux hommes qui professaient sur la plupart des autres questions fédérales, notamment sur celle du Pacte, des principes beaucoup moins avancés, MM. Emmanuel de La Harpe et Louis De Miéville.

A la Diète suivante, la question fut donc reprise de plus belle. Les ultramontains persistèrent à demander la garantie absolue de l’art. 12. Ils voyaient dans sa contexture un engagement aussi solennel de maintenir l’intégrité des couvents et chapitres que celui du maintien des territoires des cantons. Ainsi, le veto d’un seul Etat suffisait, selon eux, pour empêcher à jamais toute atteinte portée à l’existence de ces corporations dans les autres Etats. Le cabinet de Vienne, intervenant dans le débat, prêta secours aux partisans du maintien intégral des couvents, en réclamant en faveur des principaux d’entre eux au nom de la maison de Habsbourg qui avait contribué à leur fondation.

La Diète écarta sans trop de façons les prétentions du monarque autrichien , ce qui ne contribua pas peu à faire prendre à ses ministres

une attitude hostile aux cantons ennemis des cou* vents et favorable aux défenseurs de ces institutions.

Les partisans de la suppression répondaient que la garantie de l’art. 12 n’avait été promise ni aux couvents ni à l’Eglise romaine, qui n’étaient point parties au contrat d’alliance, non plus qu’aux populations catholiques de la Suisse. Selon eux, la majorité des Etats confédérés pouvait seule invoquer la garantie de l’art. 12, et accorder par conséquent ou refuser à un canton le droit de supprimer ses couvents. Si un nombre quelconque d’Etats pouvait s’opposer à la suppression, disaient les partisans du Gouvernement argovien, cela conduirait à cette conséquence absurde qu’un seul canton, même protestant, pourrait empêcher une mesure que la Suisse catholique tout entière, que Rome même, seraient disposées à sanctionner. L’Etat d’Argovie, voyant que l’affaire se prolongeait et s’envenimait, consentit, pour en finir, au rétablissement des couvents de femmes, qui, à vrai dire, n’avaient été nullement compromis dans les troubles du Freiamt. Les couvents d’hommes demeurèrent supprimés, et le Grand Conseil argovien donna des garanties pour l’emploi des biens de ces couvents dans des intérêts catholiques, comme aussi pour l’entretien des moines sécularisés.

Cette décision de juste-milieu, laissant indécise

la question de principe a laissé les partis en présence avec toutes leurs passions et avec des haines envenimées par la vivacité et la ténacité du débat. C’est de cette question qu’est née, immédiatement après, celle des Jésuites dont nous allons nous occuper, et qui n’en est, à vrai dire, que la contrepartie et le contre-coup.

Le parti ultramontain, vivement ému et inquiété par la décision de la Diète, et par les dispositions de quelques cantons, comme Thurgovie et le Tes*sin, qui manifestaient aussi des velléités de supprimer leurs couvents, sentit que c’était pour lui une affaire de vie ou de mort. Ce parti, de plus en plus puissant dans les cantons alpestres où il avait établi son camp sous le double patronage de la nonciature de Rome et du Gouvernement autrichien, crut que le moment était venu d’user de grandes représailles. L’appel des Jésuites à Lucerne fut décidé.

Depuis l’année 1841 le canton de Lucerne, l’un des trois Yororts, avait renversé, sous l’influence de l’ultramontanisme, sa Constitution issue du mouvement libéral de 1830. Dès ce moment cet Etat avait manifesté l’intention de s’ériger en directoire catholique de la Suisse. Cette prétention déjà exorbitante devenait infiniment plus dangereuse encore si les Jésuites venaient à être appelés. On avait pu les voir à la rigueur dans le Valais, à

Fribourg, à Schwytz, mais au siège du Directoire helvétique, et dans les circonstances où se trouvait Lucerne, cela devenait par trop inquiétant. Cette question de l’établissement des Jésuites en Suisse n’est pas née d’hier. Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, pour ne pas remonter plus haut dans notre histoire suisse, elle émut vivement plusieurs cantons à l’époque où la fameuse corporation était supprimée en Espagne, en Portugal et en France.

Dans ce siècle-ci, l’appel des Jésuites à Fribourg souleva, il y a précisément trente ans, les plus vives antipathies de la part du patriciat fribourgeois et du Gouvernement directorial de Berne, alors confié aux mains de la puissante aristocratie de ce grand canton. Il semblait que dès lors on prévît toute la portée de cette mesure pour l’avenir. Peut-être que c’est à cette antipathie d’une partie des patriciens de Fribourg contre les Jésuites, qu’il faut remonter pour trouver les vraies causes de la prompte reddition de cette ville dans la campagne de 1847. Quoi qu’il en soit, il devient fort intéressant d’examiner quels étaient dès 1818 les motifs que faisait valoir une partie notable de la population de Fribourg contre l’admission des Jésuites. Ces sortes de documents, exhumés ainsi après coup, ont un grand intérêt à cause de l’impartialité qu’ils portent nécessairement avec eux.

Les arguments de la protestation qu’on va lire ne peuvent avoir été empruntés à la politique du jour :

<l L’admission de l’ordre des Jésuites dans le canton de Fribourg, décrétée le 15 septembre courant (1818), est un événement d’une nature si extraordinaire, il est tellement fait pour exciter l’étonnement de l’étranger, et pour causer de l’inquiétude dans l’intérieur de la Confédération suisse, que les soussignés ont jugé convenable à leur position et à leur honneur de déclarer publiquement et hautement, que non-seulement ils n’ont eu aucune part à cette détermination, mais que, de concert avec la minorité du Grand Conseil, ils ont déployé une constance imperturbable et toute la force du raisonnement (tout en usant de la plus grande modération envers ceux qui pensaient autrement) pour écarter une résolution aussi irréfléchie. On joint à cette déclaration une notice succincte et fidèle de la marche de cette affaire importante, et des principes qui ont dirigé la minorité dans son opposition.

» Déj à vers la fin de juin, un membre du Grand Conseil avait, pendant la session périodique d’été, fait la motion d’appeler les Jésuites, et cette motion avait été renvoyée à être examinée et mûrie par le Conseil d’Etat, autorité composée de l’avoyer en charge et de douze conseillers, à qui appartient le droit d’initiative dans toute affaire d’administra-

lion. Le Conseil d’Etat présenta dans un rapport détaillé des réflexions sages, qui démontraient jusqu’à l’évidence combien un tel projet était hors de saison, et combien il blessait toutes les règles de la prudence. Sur ce rapport, le Grand Conseil, après une discussion de plus de six heures, rejeta, d’après les formes constitutionnelles, la motion qui avait été faite, et l’on dut envisager cette question comme terminée et écartée, au moins pour longtemps.

» Mais à peine huit semaines s’étaient écoulées depuis que cet objet avait été écarté d’une manière • constitutionnelle dans une session périodique, que, déjà le 17 août, dans une séance de fériés du Conseil d’Etat, et en l’absence légitime de deux de ses membres, un projet de décret conçu en 10 articles, ayant pour but de rappeler les Jésuites et de leur abandonner tous les biens du collège de Fribourg, fut présenté inopinément à l’assemblée. Sa lecture et son adoption furent terminées en moins de vingt minutes, sans égard pour le vœu qu’exprima la minorité, d’abord pour un examen plus réfléchi de cette proposition nouvelle et inattendue, ensuite pour qu’elle fût au moins discutée article par article.

» Une séance extraordinaire du Grand Conseil (ce qui, d’après la Constitution, ne doit avoir lieu que dans des cas urgents) fut convoquée pour le 15 de septembre. »

Dès lors tout fut en mouvement, pour monter les esprits et se faire des adhérents. Aucun moyen ne fut oublié. La calomnie surtout se montra active et produisit son effet. Des hommes d’état respectables, qui dans les séances précédentes s’étaient prononcés contre l’admission des Jésuites, furent diffamés comme des ennemis de la religion, et on leur prêta le projet de vouloir détruire la foi de nos pères. Le langage de la sagesse ne fut dès lors plus écouté. Son impression était détruite d’avance par les insinuations de la cabale.

« La minorité voyait avec une profonde douleur la réussite prochaine d’un projet, dont les suites funestes pour le bien-être du canton, et peut-être de la. patrie suisse, se montraient à ses yeux dans toute leur étendue.

» Elle ne négligea rien pour dissiper le nuage, dont une influence secrète du dehors et des vues masquées au-dedans s’étaient enveloppées, et ses représentations portaient principalement sur les intérêts les plus chers et les plus essentiels de la famille fribourgeoise.

» Il est de la plus haute importance pour l’Etat, disait-elle, il est dans les premiers devoirs d’un Gouvernement, qu’il dirige immédiatement luimême l’instruction publique. Ce devoir, une loi positive de l’Etat l’impose particulièrement au Gouvernement de Fribourg. Son accomplissement

ne saurait se concilier arec l’idée de remettre renseignement des sciences supérieures à une corporation religieuse quelconque, bien moins encore à une corporation dont la tendance constante vers l’indépendance, et l’influence dangereuse pour la religion et le repos des Etats sont attestées par l’histoire.

» Que si même Ton voulait couvrir du voile de la charité la doctrine dangereuse des anciens Jésuites, et ne se rappeler que des services rendus par eux sous le rapport de l’éducation, il était difficile de ne pas voir dans l’état actuel des choses une impossibilité manifeste, que cet ordre puisse renaître avec son ancien éclat, pour être rendu à la vaste destination de faire l’éducation du monde catholique. — Que, lors même qu’il put existe** quelque doute sur cette vérité, la prudence commanderait tout au moins d’attendre que dans la voisine Germanie l’on ait vu s’élever, avec l’espoir assuré du succès, quelque commencement notable de ces grands et excellents établissements, qui sous les anciens Jésuites furent des pépinières d’habiles instituteurs. Qu’on ne saurait envisager comme telles les maisons de la nouvelle société érigées dans quelques lieux de l’Espagne et de l’Italie, et tout aussi peu cette association d’étrangers de toutes les contrées de l’univers, qui s’est formée en Valais, et dont l’esprit, les moeurs et les prin-

cipes ne sauraient convenir à notre nation suisse. — Qu’au reste c’était déceler une légèreté frappante et inexplicable, que de n’avoir pas même pris le moindre renseignement officiel et certain sur ces hommes établis dans le Valais, que l’on se proposait d’appeler pour former la base de la nouvelle maison des Jésuites à Fribourg.

» Vouloir maintenant abandonner sans réserve à de tels inconnus l’enseignement supérieur des sciences, le soin de former les jeunes élèves de l’état et de l’autel, la tâche la plus importante pour la société ; leur remettre une fortune publique d’environ un million, destinée exclusivement à l’instruction publique, sans avoir la moindre garantie que le but sera rempli ; détruire ce qui existe, et ce qui, dans la main d’un Gouvernement sage et éclairé pourrait être perfectionné d’une manière également avantageuse pour la ville et le reste du canton, et s’élever même à un établissement d’un ordre supérieur; s’ôter jusqu’à la possibilité d’aspirer à ces avantages, ce serait vraiment s’écarter de toutes les règles de la prudence et se rendre coupable de l’oubli de tous ses devoirs.

» Des réflexions d’une nature aussi grave, développées sous leurs divers rapports et présentées avec ménagement, ne furent point accueillies. Les moyens principaux, qu’on leur opposa, furent des louanges exagérées des ci-devant Jésuites ; des dé-

elamations violentes et dégénérant en inductions personnelles contre les philosophes, qui soi-disant ont renversé avec cet ordre le principal appui du trône et de l’autel, et qui aujourd’hui s’opposent à son rétablissement; et puis l’assertion, démentie par l’histoire, que sans ce rétablissement il n’est pas d’existence durable pour la religion et l’Etat; enfin, l’éloge d’une méthode d’enseignement uniforme, et le blâme amer du mode de donner les chaires au concours, etc.

» Dans la délibération décisive du 15 septembre, la minorité du Grand Conseil, au nombre de quarante-huit, proposa le renvoi de cette affaire à un examen plus réfléchi.

» Cette demande, qu’autorisait déjà la seule considération de l’importance de l’objet, se trouvait encore justifiée d’une manière particulière par la lecture d’une dépêche arrivée dans la matinée de la part du canton directorial de Berne, qui, sans vouloir s’attribuer une influence d’office, mais exprimant seulement dans le langage de l’amitié confiante, et avec une noble délicatesse, ses craintes au sujet de la résolution qui allait être prise, cherchait à fixer l’attention du Gouvernement sur les suites incalculables qu’elle pouvait avoir sous les rapports des intérêts majeurs de la commune patrie, et finit par prier instamment l’Etat de Fribourg, « de ne pas précipiter une détermination

s> qui sûrement ferait naître de l’étonnement au» » près de nos voisins, ainsi qu’un sentiment dou- » loureux et de vives inquiétudes parmi le grand » nombre des Etats de la Confédération. »

» Mais ce fut en vain que la voix de la raison retentit encore d’une part aussi respectable. On ne l’écouta point, et le vœu modeste d’une minorité marquante pour un examen ultérieur fut écarté. L’on osa plus encore; la démarche obli- * geante et pleine de bienveillance de l’autorité fédérale, l’expression de l’intérêt fraternel de la part d’un ancien et fidèle allié furent présentées sous des couleurs fausses et odieuses. On poussa au dernier point l’oubli des convenances et on ne garda pas même l’apparence de la modération. L’on rendit de suite le fatal décret, qui remplit de douleur le cœur du père de famille soucieux et de l’ami sincère de sa patrie, qui blesse une disposition essentielle de la législation de l’Etat, et qui influera d’une manière destructive sur les es*pérances du présent et de l’avenir. Ce fut sous le manteau de la religion, dont on a déjà si souvent abusé, que le grand œuvre fut consommé. Tout homme clairvoyant ne restera pas incertain sur les vues qui ont dirigé les auteurs de cette entreprise, et un avenir très-prochain les dévoilera au plus borné.

» Déjà entre les nombreux et inévitables résu b

tats de cet événement nous ressentons le plus immédiat, qui certes n’est pas le moins déplorable : Y union, cette première base de toute prospérité publique, est détruite à jamais.

» Donné à Fribourg le 26 septembre 1818.

» ( Signés ) Ç. J. Werrg, ancien avoyer; Jean de Montenach, conseiller d’état; Phil.

Roemy, conseiller d’état; Joseph Fégely, conseiller d’état; Jean Moedeu, conseiller d’état ; Ch. Sciialler, conseiller d’état. »

On voit par cette déclaration que la question de l’établissement des Jésuites en Suisse n’est pas née d’hier. Ceux qui la signèrent n’étaient ni radicaux ni conservateurs; ces mots n’étaient pas encore inventés. C’étaient des magistrats prévoyants et possédant à fond les saines et bonnes doctrines du Gouvernement. Or si, en 1818, dans un canton de second ou de troisième ordre, de pareilles antipathies se faisaient déjà jour avec tant d’autorité, sous un régime aristocratique et secret, en pleine restauration, on comprend pourquoi il y a eu tant de colères à cause de ces mêmes Jésuites en 1847, en pleine démocratie, après la révolution de juillet 1830. Surtout qu’on veuille bien songer qu’il s’agissait de les introduire dans un canton Yorort, au cœur du Directoire de Lucerne, et quand on

savait cet Etat dévoué corps et âme à l’ultramontanisme, quand le caractère des membres les plus influents du Gouvernement lucernois n’inspirait aucune confiance, à cause de récentes apostasies. Si la question des Jésuites, comme on l’a dit souvent, n’était qu’un prétexte pour faire des révolutions dans les cantons, en dépopularisant les Gouvernements qui ne voulaient pas les renvoyer, il faut convenir que le prétexte fut merveilleusement trouvé. Mais avant d’examiner la question de droit, constatons nettement les faits.

C’est, comme on vient de le voir par la protestation ci-dessus, dans le canton du Valais que les Jésuites eurent leur premier établissement depuis 1815. Ils étaient dès longtemps comme acclimatés sur cette terre, et personne n’y faisait attention. Cela est si vrai, que lorsqu’une révolution libérale vint renverser dans ce canton en 1840 le régime aristocratique, il ne fut pas question de les éloigner, bien que leur institution ne fût pas au nombre de celles garanties par le Pacte fédéral. A Fribourg, les Jésuites étaient parvenus à se faire tolérer, sinon aimer, par leurs adversaires, grâce aux avantages materiels qu’ils avaient su amener au cheflieu et dans le canton. Nous donnerons au x Pièces justificatives l’appréciation exacte de ces avantages, tels qu’ils furent estimés par des chiffres. Enfin, quand le même ordre parvint à s’introduire

à Schwytz en 1838, les radicaux et les libéraux, préoccupés d’autres questions, ne prêtèrent à cette intrusion qu’une très-médiocre importance. Mais quand pour la première fois on entendit parler de l’éventualité de l’appel des Jésuites à Lucerne, l’opinion publique commença à s’émouvoir et à dresser l’oreille. L’on commença à se demander quand s’arrêterait l’envahissement jésuitique, et l’on examina surtout quel pressant intérêt engageait le Yorort catholique à les appeler.

Depuis longtemps Lucerne avait une académie ou collège supérieur qui servait de préparation au séminaire, et où l’enseignement était indifféremment confié, pour les diverses branches des connaissances humaines, à des ecclésiastiques et à des laïques. Or, il paraît que divers griefs plus ou moins fondés avaient été formulés contre les principes, les méthodes d’enseignement ou la conduite de ces derniers ; et sur les plaintes des parents des élèves le Gouvernement lucernois se décida à exclure les laïques de cet établissement destiné à former de jeunes prêtres, et à réunir les professeurs, désormais tous ecclésiastiques, en une corporation ou convict , soumise aux règles ordinaires de la vie monastique. On espérait remédier par là aux abus signalés.

La chose parut raisonnable à tous les citoyens disposés à tenir compte des intérêts de la morale

dans l’éducation. Avec un pareil convict, l’instruction des séminaristes acquérait aussi plus d’harmonie. Cette réforme était même prévue dès longtemps, et considérée comme une nécessité depuis que le Gouvernement libéral à Lucerne avait été renversé, en 1841, par une révolution qui avait fait prévaloir les tendances ultra-catholiques dans les institutions constitutionnelles. Mais quelle fatalité poussa donc Lucerne à s’adresser, pour réaliser cette réforme pédagogique, à cet ordre fameux qui déjà dans le siècle précédent avait mis ce canton en feu, et dont le nom seul devait nécessairement soulever les répugnances, les antipathies, les colères de la grande majorité des populations suisses?

Le Gouvernement iucernois mettait à la vérité en avant des raisons économiques ; le canton n’était pas riche, et il faisait un bénéfice clair en traitant à forfait avec les Jésuites, qui se chargeaient, moyennant une somme modérée qu’ils paieraient annuellement, de pourvoir l’académie, leséminaire et même d’exercer certaines fonctions pastorales. Ce calcul pouvait être bon au point de vue de l’arithmétique, mais il était détestable sous le rapport politique. Il décelait une idée préconçue d’appeler les Jésuites, bon gré mal gré, à la première occasion à peu près plausible. On ne se fit pas faute d’avertissements, et le clergé Iucernois lui-même donna clairement à entendre combien l’arrivée

de ces religieux étrangers lui serait importune. Tout fut inutile. Il y avait un parti pris.

Il est aujourd’hui évident que la véritable raison de tant de ténacité était le désir, le besoin d’user de représailles après la suppression des couvents argoviens. Lucerne appelait les Jésuites comme des réparateurs du tort qu’ Argovie avait causé au parti catholique en Suisse en supprimant les monastères de Mûri et de Wettingen. Ce parti espérait peut-être, au moyen de cette épée de Damoclès suspendue sur la tête du parti radical, faire retirer l’arrêté de la Diète qui avait sanctionné la sécularisation de ces maisons religieuses. Cela est si vrai, que l’on voit dès l’abord, à la Diète de 1844, les députations d’Argovie et de Lucerne intervenir les premières dans le débat. Pressentant les vues du Gouvernement lucernois, le député d’Argovie proposa d’interdire par un conchisum, c’est-à-dire par une mesure fédérale, l’établissement des Jésuites en Suisse. Cette motion inattendue parut d’abord si étrange, en présence de la souveraineté cantonale, qu’elle ne fut appuyée que par le demi-canton de Bâle-Campagne. C’est dire assez que les députations ne la prirent pas fort au sérieux, tant on tenait dans les régions de la Diète, les Jésuites pour inchassables (*).

{*) Le mot est de M. Bruey, député du canton de Vaud. L’avenir nous dira incessamment s’il était juste.

Lucerne se prévalut de la proposition d'Argovie pour déclarer la patrie religieuse en danger, et il proposa de redoubler d’activité, dans les conférences des Etats catholiques qui se tenaient depuis l’automne de 1845, pour parer le coup qui les menaçait. Ce futl’origine de la ligue séparée, ou Sonderbund, à laquelle nous allons bientôt consacrer un chapitre spécial, car le sujet en vaut la peine. Les sollicitations inquiètes de Lucerne eurent pour effet de presser l’appel des Jésuites dans ce Canton- Yorort; mais la législature lucernoise avait dès lors un tel pressentiment de la gravité de cette mesure, qu’elle cherchait, par mille moyens dilatoires, par des renvois multipliés à des commissions, à retarder la mise à exécution du coup d’état.

C’est qu’en effet il s’agissait bien ici d’un de ces coups d’état tels que ceux qu’exalte Gabriel Naudé, dans lesquels le pouvoir ne tient aucun compte, ni des intérêts ordinaires de la morale et de la religion, ni des mobiles de patriotisme, de raison, de justice, qui ne devraient jamais abandonner le législateur. Lucerne s’abandonnait dès ce moment à cette politique de casse-cou dans laquelle il faut vaincre ou mourir. Le canton n’avait pas réellement besoin des Jésuites, puisque l’influence catholique était déjà sans eux toute puissante. Les vrais intérêts religieux devaient même souffrir de leur présence ; aussi était-elle importune à une bonne partie du clergé lucernois.

Les raisons qui faisaient redouter aux cantons libéraux et surtout aux cantons protestants Y admission des Jésuites à Lucerne ne parurent pas non plus bien évidentes au commencement. Les Jésuites établis dans trois ou quatre cantons n'étaient pas pour cela établis en Suisse, dans le sens strict du mot, puisqu’en vertu de la souveraineté cantonale chaque Etat est parfaitement indépendant de ses co-Etats en matière d’instruction publique, comme aussi en matière ecclésiastique. Aux termes du Pacte fédéral, les Jésuites n’étaient reconnus et établis que dans les seuls cantons qui les avaient reçus. Mais un vague instinct populaire semblait entrevoir dans l’admission de cet ordre à Lucerne, qui devait incessamment diriger les affaires fédérales comme Yorort, un danger immédiat pour la nationalité suisse et pour la liberté. Dans le monde officiel on était moins facile à émouvoir ; aussi ne se pressait-on pas de donner dans les Grands Conseils des instructions touchant la question des Jésuites. On la considérait encore comme un hors-d’œuvre dans le tractcindum ou répertoire des sujets à traiter dans la Diète prochaine. Berne, Vaud, Thurgovie, dès lors si exaltés en faveur de l’expulsion, restaient encore impassibles. Argovie allait seul de l’avant avec Bâle-Campagne. Cependant le moment approchait où il fondrait traiter de nouveau et plus à fond la question de droit.

Cette fois, ce n’était plus l’art. 12, mais bien l’art. 8 du Pacte qu’il s’agissait d’examiner. Cet article charge la Diète de pourvoir à la sûreté extérieure et intérieure de la Suisse. Subsidiairement les adversaires des Jésuites invoquaient aussi l’art. 1 par lequel les Etats confédérés se garantissent mutuellement leurs Constitutions. Les adhé-

rents de la fameuse compagnie se retranchaient derrière la souveraineté cantonale , base de tout l’édifice fédératif de la Suisse.

Maintenant les Jésuites avaient-ils troublé, depuis 1844, la sûreté extérieure ou intérieure de la Suisse? La Constitution de Lucerne avait-elle été violée par leur admission, comme le prétendaient les libéraux de ce canton? Certes, devant un juge d’instruction, et s’il se fût agi d’un procès ordinaire, il aurait été bien difficile, pour ne pas dire impossible, d’arguer contre ces religieux des faits d’une nature telle qu’ils pussent justifier l’expulsion. Les accusations générales dont les Jésuites étaient l’objet n’appartenaient pas à cette nature de faits qui peuvent figurer dans une enquête criminelle. On disait que l’ordre de Jésus était soumis à un chef étranger, et qu’il menaçait par conséquent la sûreté extétieure de la Suisse. On le représentait comme l’ennemi acharné du libre examen et par conséquent du protestantisme ; donc, disait-on, il trouble la sûreté intérieure de la Con*

fédération dans laquelle les deux communions doivent vivre en paix à côté Tune de l’autre. Les Jésuites, disait-on encore, sont les soutiens et les émissaires nés de l’absolutisme; donc ils conspireront contre la démocratie helvétique. Enfin, on les représentait comme à la veille de s’emparer de la direction des affaires fédérales par l’effet de leur admission dans le canton directeur de Lucerne.

Les amis des Jésuites répondaient que tous ces griefs n’étaient que des prétextes, parce qu’ils pouvaient tous s’adresser avec autant de raison à l’Eglise romaine. Etait-ce donc au catholicisme qu’on en voulait? Alors les défiances des cantons catholiques , leurs conférences secrètes, leur politique à part, étaient pleinement justifiées.

Quant au motif invoqué par les radicaux lucernois, qui prétendaient que la Constitution avait été violée, les partisans des Jésuites répondaient encore que cette Constitution démocratique accordant un veto absolu au peuple de Lucerne sur tous les décrets du Grand Conseil, ce peuple en refusant de faire usage de ce veto avait , à une très-grande majorité, accepté et ratifié tout ce qui avait été fait. Le souverain ayant ainsi prononcé sur la Contitution qu’il s’est donnée, de quel droit des individus isolés auraient-ils prétendu s’inscrire contre sa décision souveraine?

Le droit strict et formel , le droit écrit ou la lettre du Pacte et de la Constitution lucernoise, étaient donc en faveur du Gouvernement de ce canton, comme tout à l’heure nous avons vu que ce même droit était aussi en faveur d’Argovie, dans la question des couvents.

Mais ces questions sont-elles de celles que l’on peut résoudre avec un article de Code ou un texte de Constitution à la main? C’est bien ici qu’il aurait fallu pouvoir prononcer son jugement sans preuves formelles, uniquement en consultant ses impressions, ses répugnances, ses pressentiments, ses sympathies, comme faisaient les Athéniens quand ils bannissaient par l’ostracisme. Lucerne avait le droit strict pour lui, comme Argovie. Mais si on avait reproché à Argovie, non sans raison, même dans les rangs radicaux, d’avoir agi avec emportement, brutalité même, dans la suppression des couvents, ne pouvait-on reprocher aussi à Lucerne de se montrer passionné, égoïste, mauvais confédéré, en persistant avec tant de ténacité, et sans vouloir tenir aucun compte des avis les plus désintéressés, à s’approprier ces Jésuites si décriés. Tous les deux Gouvernements étaient impolitiques et imprévoyants ; ils préparaient de grands malheurs à la patrie ; mais au moins celui d’Argovie pouvait arguer des troubles du Freiamt, qui avaient mis son existence dans un extrême danger;

il avait agi abirato , et d’ailleurs il était revenu en arrière, d’une manière incomplète, il est vrai, en rétablissant les couvents de femmes.

Lucerne, au contraire, outre que sa position privilégiée deCanton-Vorort lui imposait envers la patrie des devoirs plus étendus, agissait en pleine connaissance de cause, par vengeance, par orgueil, avec un entêtement inouï, qu’il était bien difficile d’expliquer il y a six mois, mais qui se comprend mieux depuis les derniers événements. La question a bien changé de face, en effet, depuis la reddition de Fribourg et de Lucerne, et si les juges, appelés à prononcer en Diète, eussent eu par-devers eux lés preuves que l’on découvre aujourd’hui , sans doute que leur conviction morale se serait formée plus tôt et plus sûrement.

Ces Jésuites, que Lucerne s’obstinait à s’assimiler avec un aveuglement si énergique, étaient-ils au moins des êtres supérieurs, exceptionnels, tels qu’une croisade, soutenue en leur faveur, pût être justifiée aux yeux de la politique, de la religion et de l’histoire? Pas le moins du monde. Ces religieux sont loin d’être aujourd’hui ce qu’ils étaient autrefois, et, pour ne parler que de ceux de Lucerne, à en juger par ce que nous avons vu de leur supérieur, le père Zimmen, leurs actes et leurs écrits sont loin d’être des chefs-d’œuvre. Aujourd’hui, les Jésuites ne sont plus seulement la fa-

meuse Compagnie de ce nom , cette Société qui prétendait être plus particulièrement celle de Jésus; ils représentent, en général, l’esprit prêtre, l’ultramontanisme, l’esprit de domination sur les consciences, le retour vers une vieille forme reli* gieuse qui ne peut plus revenir, et qui ne réussit un moment à relever l’édifice décrépit du passé* que pour le mieux faire chuter. Cet esprit-là est profondément antipathique à notre âge ; il en blesse la fibre la plus intime ; il n’a pas seulement contre lui les hommes irréligieux ou indifférents, mais encore les meilleurs et les plus éclairés parmi les croyants. Comme on l’a dit éloquemment, c’est par cet esprit étroit et suranné de l’ultramontanisme que la foi périrait si la foi pouvait périr. Pourquoi donc s’étonner si de pareils auxiliaires nuisent aux intérêts qu’ils veulent servir, et s’ils ont entraîné la chute du Sonderbund , qui avait fait cause commune avec eux?

La faute immense fut commise. Les Jésuites furent introduits à Lucerne, et ce canton annonça l’intention de les maintenir envers et contre tous. Alors commença dans toute la Suisse une agitation incroyable. Un premier effort pour renverser le Gouvernement de Lucerne eut lieu à la fin de 1844; mais, le 8 décembre 1844, il remporta sur ses adversaires une facile victoire. C’est ce qu’on appelle la première expédition des corps-francs.

C’était encore pour Lucerne un beau moment après son triomphe, et quand rien ne lui forçait la main, de renoncer à sa détestable politique visà-vis de ses confédérés. Mais il aima mieux persister, et de là la révolution vaudoise du mois de février 1845, puis la seconde expédition des corpsfrancs au mois d'avril de cette même année.

Le canton de Lucerne fut envahi par des bandes armées, composées d’individus appartenant essentiellement aux cantons de Berne, d’Argovie, de Bâle-Campagne, de Soleure, et aussi, mais en moins grand nombre, à quelques autres cantons. Ces corps de volontaires, ou corps-francs, agissaient sans l’autorisation officielle de leurs Gouvernements, mais quelques-uns de ceux-ci n’étaient pas complètement à l’abri du reproche, sinon de complicité tacite, au moins d’une certaine tolérance au milieu des préparatifs d’armements qui se faisaient autour d’eux, au vu et au su de tout le monde. Cette seconde agression eut, comme on sait, la même issue que la première. Les bandes envahissantes furent repoussées avec des pertes notables, et la perturbation alla dès-lors en croissant dans toute la Suisse.

Par mesures de représailles, des Lucernois inoffensifs furent assaillis et maltraités dans les cantons de Berne, de Bâle-Campagne, de Soleure et d’Argovie. Les Gouvernements de ces Etats fu-

rent impuissants pour réprimer ces agressions. Celui de Berne, qui d’abord avait mis à la charge de ses ressortissants, faits prisonniers à Lucerne, la rançon qu’il avait payée pour eux, les en libéra bientôt. L’avoyer Neuhaus essaya d’obtenir la des* titution des fonctionnaires convaincus d’avoir pris part à la seconde campagne des corps-francs ; mais l’opinion populaire commença à se tourner contre lui. On T accusa d’avoir voulu et de n’avoir pas voulu cette expédition, d’avoir signé des ordres pour retenir les corps-francs à la frontière bernoise, et de n’avoir expédié ces ordres que lorsqu’il était déjà trop tard, et alors que cette frontière était ' franchie. Les griefs des radicaux allèrent ainsi en s’accumulant contre le Gouvernement bernois, qui était en même temps en butte aux attaques des conservateurs. Ceux-ci lui reprochaient de n’avoir pas arrêté énergiquement, dès le début, la fatale tentative. Ce fut alors que Berne et ses co-Etats radicaux essayèrent, pour montrer leur impartialité et leur innocence, de proposer à la Diète de prendre un arrêté contre les corps-francs. En 1845, en effet, les législations cantonales s’occupèrent de cet objet, mais personne ne crut à l’efficacité de la répression. Déjà l’on jugeait ces Gouvernements incapables de faire exécuter les lois sur cette matière, et l’on semblait remarquer chez bien des individus une certaine disposition à

les braver. La démoralisation alla donc croissant, tant dans la région gouvernementale que dans les masses, et le Gouvernement bernois fut renversé. Le nouveau Grand Conseil de ce canton choisit précisément, pour remplacer M. Neuhaus et devenir président du Directoire fédéral, M. Ochsenbein, le chef des corps-francs du 12 avril, celui qui avait dirigé tout ce coup de main. M. Ochsenbein fut porté à cette dignité, bien moins en raison de son mérite personnel (quoique nous ne voulions point le lui contester et qu’il en ait montré dès lors), que parce qu’il se trouvait posé en adversaire de M. Neuhaus. C’est sur celui-ci que s’étaient concentrées toutes les antipathies ; alors seulement, passant d’un extrême à l’autre, on parut s’apercevoir de ses défauts, et on les exagéra comme c’est l’usage.

Dans d’autres cantons, l’esprit d’enthousiasme et de vertige se manifestait aussi par des actes d’un autre genre. A Zurich, dans ce canton qui se disait plus sage que Berne et qui se piquait de plus de tenue, les communes et le Gouvernement décernaient ovations sur ovations au docteur Steiger, proscrit lucernois qui était rentré à Lucerne avec les corps-francs, qui avait été pris, jugé, condamné à mort, et qui s’était évadé grâce à la coopération des gendarmes chargés de le garder.

Tous ces faits significatifs irritaient au suprême

degré les cantons ultra-catholiques. La mort de Leu, le plus populaire et le plus influent de tous les hommes de Lucerne dévoués aux Jésuites, acheva de les exaspérer. Les Gouvernements des Etats de la Suisse centrale ne tinrent aucun compte des arrêtés de la Diète contre les corps-francs. Ils prétendirent que jamais les lois de répression contre le renouvellement de pareilles tentatives ne seraient exécutées, et ils annoncèrent hautement Tintention de se protéger eux-mêmes. Il y avait déjà longtemps qu’ils y songeaient et qu’ils étaient en mesure. Nous voici arrivés au Sonderbund, ou ligue séparée des sept cantons catholiques.

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