GRUYÈRES : AU FOND. LE MOLÉSON
L'antique bourg de Gruyères, qui a donné son nom à la région, mérite une mention spéciale, bien qu'il ne compte aujourd hui que quatorze cents habitants. Ce fut jadis le chef-lieu de la vallée et la capitale du comté de Gruyère qui eut une existence indépendante jusqu au XVT' siècle : la Suisse fut encore plus morcelée que la France pendant le moyen âge. Le château aurait été fondé au V siècle : mais les parties les plus anciennes de 1 édifice actuel ne remontent pas au delà du X''. C'est un des plus pittoresques et des mieux conservés de la Suisse, avec sa puissante enceinte, ses tours et ses fossés. L'intérieur a été restauré récemment par son propriétaire ; on y voit de vieux meubles, des armes, des tapisseries anciennes : la salle des baillis a été ornée de fresques du style Louis XV qui détonnent un peu dans ce milieu. La vue est belle de la terrasse. Tout près s élève la curieuse et antique maison de Chalamala. aux fenêtres sculptées, qui était habitée au moyen âge par le fou des comtes de Gruyère. La famille comtale s éteignit au XVI" siècle et le pays fut incorporé au canton de Fribourg. Les comtes de Gruyère ont laissé un excellent souvenir de simplicité et de bonhomie dans la population : le fait est assez rare pour être noté, car la noblesse féodale ne s'est généralement pas fait regretter dans les campagnes. Les chansons populaires actuelles racontent que le comte de Gruyère montait dans les alpages et se plaisait à défier à la lutte les bouviers, qui d'ailleurs étaient plus forts que lui et le terrassaient.
La vallée, que dessert un chemin de fer électrique, se poursuit.
de plus en plus pittoresque, jusqu'à Montbovon, dernière localité fribourgeoise, où on rejoint la ligne de Montreux à Château d'Œx : çà et là, de belles gorges, dans lesquelles la Sarine bondit en chutes écumantes. Les montagnes environnantes, couvertes de pâturages qu'entrecoupent les forêts, ont cette fraîcheur qui a fait le renom de la k verte Gruyère ». La cime la plus intéressante est, à l'ouest, le Moléson, qui atteint deux mille mètres, ainsi que la dent de Lys voisine : c est un sommet isolé et verdoyant, arrondi, mais dont les flancs tombent de tous côtés en pans rocheux abrupts : de là le regard découvre au sud un vaste enchevêtrement de montagnes aux crêtes neigeuses, — dent du Midi, mont Blanc, Diablerets, — et s'étend au nord jusqu'au Jura.
De Bulle, une belle route de mon- . I ' tagne se dirige à l'est vers Boltigen,
dans le Simmental ( Oberland bernois), parmi un paysage très accidenté à travers des défilés rocheux et de riches pâturages, que domine au loin l'abrupte dent de Ruth, — borne énorme dressée à la limite des trois cantons de Fribourg, deVaud et de Berne. Quelques ruines médiévales se dressent çà et là, à Charmey, à Jaun (Bellegarde), où l'on rentre dans les pays de langue allemande avant de franchir le col qui, par une descente rapide, conduit dans la vallée de la Simme.
Les montagnards de la Gruyère sont presque exclusivement occupés à 1 élevage du gros bétail et à la fabrication du fromage. Boeufs et vaches appartiennent à une race tachetée, noire et blanche, particulière à la contrée : les troupeaux descendent à l'automne aux foires de Bulle et de Châtel-Saint-Denis. Les bouviers, qui portent le nom d armaillis (I), ont encore gardé, en général, leurs vieux costumes pittoresques, avec la culotte, le gilet rouge, et la toute petite toque ronde, crânement posée sur l'arrière de la tête. Leurs chants patois ont une saveur locale très caractéristique, et leurs mélopées lentes résonnent à travers les échos des montagnes : le Ranz des vaches est célèbre, — plutôt, il est vrai, par son titre que par ses paroles qui sont peu connues en dehors du canton.
L'industrie fromagère a une grande importance; il ne faut pas croire toutefois que tout le fromage vendu à l'étranger sous l'étiquette de (i gruyère )) est récolté dans le pays du même nom : c'est un terme générique qui sert à désigner les fromages fabriqués dans les Alpes fribourgeoises, vaudoises et bernoises, car l'Emmental, notamment, (à I est de Berne) est un centre de production aussi important que la Gruyère. Seuls les indigènes peuvent trouver une différence entre les fromages de ces diverses vallées, qui sont faits suivant les mêmes procédés.
Les patois et le français en Suisse. — La Gruyère est une des régions de la Suisse française où les anciens patois sont le mieux conservés.
Les parlers populaires de la Suisse romande, qui présentent et présentaient surtout autrefois une grande variété, sont intermédiaires entre les dialectes provençaux et ceux de la France du Nord : ils se rattachent au groupe franco-provençal, comme ceux du Jura français, de la Savoie, de la vallée d'Aosle, avec lesquels ils sont étroitement apparentés. Les patois ont été éliminés d'abord au profit
G Rr 1 1 11 1
K c M A I KAU.
(I) Dérivé du mot patois signifiant a gros bétail n et qui descend lui-même du latin animaîia.
FRIBOURG
du français dans les cantons protestants, plus industriels, et où l'instruction primaire se développa plus tôt dans les campagnes : ils ont disparu à Iheure actuelle dans le canton de Neuchâtel et en grande partie dans ceux de Vaud et de Genève; ils sont en voie d'extinction dans les districts industriels du Jura bernois (Saint- Imier, Moutier).
La pénétration du français, qui s est fort accélérée depuis un demisiècle, a été primitivement très lente. C'est vers la fin du XI 11° siècle que le français commence à remplacer le latin dans les actes officiels de Genève, de Neuchâtel. du pays de Vaud et du Jura bernois ; il n'apparaît qu'au XIV*^ siècle à Fribourg, au xvrdans le Valais. Le français fut d'abord, à 1 origine, — comme l'a justement remarqué le professeur Gauchat, — » une langue de notaires et de cfianceliers. On l'écrit plusieurs siècles sans la parler... Après être devenu la langue juridique et administrative, le français devint celle du culte et des écoles. La « Vénérable Compagnie des pasteurs i de Genève ordonne en 1668 aux maîtres du collège de ne plus tolérer de réponses patoises de la part de leurs élèves... En dernier lieu, le français triompha du dialecte dans les familles, d'abord dans les grandes villes, avec la succession probable suivante : Genève vers 1750, .Neuchâtel et Lausanne vers 1800..., puis dans les petites villes et enfin à la campagne. Le procès de francisation a duré six à sept siècles dans les villes; il s accomplit en trente à quarante ans à la campagne.
Dans les conseils de villages du Valais, de la campagne fribourgeoise et des Francfies -Montagnes ( J ura bernois), les discussions ont encore lieu souvent en patois.
L influence du patois se manifeste encore, dans le français parlé, par beaucoup de provincialismes, par l'emploi
ARMAILLIS DE LA GRUYERE
de vieux mots locaux francisés, par certaines particularités de prononciation ( I ) : les puristes luttent de leur mieux et avec succès contre ces incorrections de langage et contre le » français fédéral )i — suivant l'expression pittoresque de M. Paul Seippel — qui désigne les rédactions vicieuses, les mauvais textes publiés par certaines administrations, par suite de traductions trop littérales des textes allemands. Ce français se fait de plus en plus rare dans la bonne société.
Des sommes élevées ont été consacrées par le gouvernement fédéral à l'étude des patois de toute la Suisse, afin que ces matériaux précieux pour la science soient recueillis et classés avant leur disparition. Après I Idiotil^on, consacré à la Suisse alémanique, et dont la publication touche à sa fin, le magistral Glossaire des patois de la Suisse romande, œuvre des professeurs Gauchat, Jeanjaquet, Tappolel et E. Muret, est en cours de publication depuis 1924.
En dehors de l'ancien glossaire de Bridel (1866), toujours utile, les travaux les plus importants sur les patois romands sont dus à MM. Cornu et Gilliéron (Valais), Gauchat, Tappolet, Jaberg, Jud, Hubschmied, Haefelin (Fribourg et Neuchâtel), Degen (Berne), Zimmerli. Vingt-six patois de la Suisse romande ont été recueillis par MM. Gilliéron et Edmont et figurent dans leur grand Allas linguistique de la France.
La littérature patoise de la Suisse romande est peu importante (en dehors d'un folklore très riche). Elle s'est surtout développée
à Genève, avec les Chansons de l'Escalade (WW siède) et plus tard une série de pamphlets, et dans le canton de Vaud, au XIX" siècle, avec des récits champêtres anecdotiques.
(1) Par exemple les Vaudois ne prononcent pas l'r à la fin de* mots et disent 6aiiâ(bavard),etc.