APPENZELL : LE CHATEAU
Le canton d'Appenzell occupe un haut plateau assez tourmenté, qui tombe à l'est en pentes rapides sur la vallée du Rhin, et qui est borné au sud par les massifs du Sasntis et du Kamor. Il est desservi par un petit chemin de fer dont le point de départ est à Saint-Gall, et qui touche aux principales localités de la région : c est une ligne à voie étroite, en partie à crémaillère et en partie sur route, où les trains cheminent au petit pas dans un cadre bucolique digne de Florian. Le canton est en effet couvert de pâturages, et l'élevage du bétail, petit et gros, est la principale occupation des habitants.
Dans ce pays de propreté qu'est la Suisse, Appenzell mérite une mention spéciale, tant les maisons des plus humbles paysans sont bien tenues, claires, coquettes, pimpantes. La maison appenzelloise a d'ailleurs un aspect tout à fait particulier par les séries de fenêtres, accolées en groupes de cinq ou six, qui se serrent audessous du pignon largement ouvert, sur la façade généralement enguirlandée de fleurs grimpantes.
Toutes ces petites villes sont avenantes et gaies. Heiden, à la pointe nord, au-dessus du lac de Constance, et relié à Rorschach par une ligne électrique, est une station d'été fréquentée, bien
connue par ses cures de petit lait. Les touristes, par contre, ne vont guère à Trogen et Herisau, les deux chefs-lieux des Rhodes extérieures : la dernière localité est un centre manufacturier et la ville la plus peuplée de la région. Gais, si bien placé face au massif du Saentis, est en revanche un séjour estival agréable, et les étrangers visitent en grand nombre l'agréable petite ville d'Appenzell, qui a gardé son cachet archaïque : mais ils y vont surtout pour voir les vieux costumes à la sortie de la grand'messe.
Les vêtements appenzellois sont, en effet, les plus curieux et les mieux consen'ésde la Suisse, où, voici trente ans à peine, ■ haque canton avait en- ( ore ses costumes régionaux très caractérisés. Il ne faut pas croire d'ailleurs, comme on se l'ima- Hine souvent, que ces anciens habillements, en Suisse comme en France, COSTUME DE PATRE. plongent dans la nuit des
temps : la preuve en est que si nous regardons, d'après les estampes de l'époque ceux qui étaient en usage dans nos provinces il y a une centaine d'années, nous ne reconnaissons plus les costumes portés même par les vieillards actuels. Pour la Suisse en particulier, l'histoire des costumes locaux a été reconstituée avec beaucoup de précision. Ces costumes, par une série d'évolutions et d adaptations locales, dérivent de ceux que portaient les patriciens du XVIII'' siècle : et ceux-ci s'inspiraient plus ou moins de la mode de Paris. On retrouve en Suisse le tricorne Louis XV dans le costume national de Zurich; 1 habit bleu de roi à la française dans celui d'Argovie; la culotte courte de réception, dans beaucoup de provinces.
Il est remarquable qu'en Suisse, comme en France et en Italie, les femmes conservent plus longtemps que les hommes, en général, les vieux costumes locaux: elles sont plus conservatrices. Mais contrairement à ce qu'on peut observer chez nous, ce sont les coiffes qui disparaissent les premières, alors que les autres éléments du costume subsistent encore. Beaucoup de Bernoises de l'Oberland, par exemple, qui portent leur vêtement traditionnel si pittoresque, arborent d affreux chapeaux soi-disant à la mode, qui détonnent fâcheusement avec le reste de 1 habillement.
Les touristes ne manquent pas d'assister le dimanche à la sortie de la grand'messe d'Appenzell, où paysannes et citadines, coiffées d extraordinaires casques blancs empesés et gaufrés, arborent de magnifiques et brillants costumes de soie qui valent jusqu'à mille francs, et qu'elles sortent seulement lorsque le temps est sîir. Dans un autre modèle, plus spécialement saint-gallois, la coiffure s'ouvre comme une immense galette pailletée d or attachée par un nœud énorme d'un violet vif, avec une tunique courte brochée à ramages.
Coiffés de la calotte des « armaillis d fribourgeois, ou plus sou-
OBSERVATOIRL MLiLOKOLt
SUISSE ORIENTALE
vent d'un feutre ordinaire à petits bords, les hommes avaient naguère la culotte courte, qui disparait peu à peu, mais ils portent généralement encore, les dimanches, le gilet écarlate ouvert, et une large ceinture de cuivre ciselé qui passe sur la poitrine et brille entre les pans ballants du gilet.
Les Parlements en plein air.
— Les habitants d Appenzell sont des traditionnalistes, dans leur habillement comme dans leur langue et leurs usages. Ils ont conservé leur vieux patois apparenté au souabe.
Tous les patois de la Suisse allemande dérivent de lancienne langue des Alamans qui colonisèrent le pays à la suite des grandes invasions. L allemand littéraire — le saxon — n'a pénétré que beaucoup plus tard, par la littérature, puis par I école. La persistance des dialectes explique pourquoi lallemand est souvent parlé incorrectement en Suisse, surtout dans le nord-est, si archaïque à tous égards.
Une autre survivance des anciennes coutumes, plus pittoresque pour I étranger, se manifeste avec les Parlements en plein air — les landsgemeinde — assemblées légiférantes de tous les électeurs qui se réunissent
une fois par an sur la place publique du chef-lieu. Elles eurent leur heure de célébrité à la fin du XVIir siècle, lorsque Jean- Jacques Rousseau, grand admirateur du gouvernement direct, les signala à I attention des « philosophes ».
Ces assemblées descendent en droite ligne des Champs de mai germaniques, auxquels étaient conviés les guerriers, les hommes libres des peuplades alamanes qui s établirent aux V et VI" siècles dans la Suisse du Nord. Tandis que les institutions évoluaient autour d eux dans le reste de l'Europe, les montagnards de quelques cantons conservaient fidèlement les coutumes de leurs ancêtres. La date même de la convocation restait immuable.
La plupart des cantons suisses ont adopté aujourd hui le régime représentatif : en certains endroits, comme à Altstaedten (Saint-Gall), la présence d une vieille place, très vaste, au milieu d'une petite agglomération, rappelle seule les assemblées qui s'y réunissaient jadis. Ces grandes places, qui semblent disproportionnées à l'exiguïté des petites villes, et qu entourent d antiques maisons à pignons, sont très frappantes dans les chefs-lieux d'Appenzell.
Un système mixte fonctionne dans les cantons de Claris, Schwyz et Zug : l'assemblée des électeurs se réunit tous les ans, ou tous les deux ans, pour élire les membres du pouvoir exécutif et les députés chargés de voter les lois. Le gouvernement du peuple dans toute sa pureté n existe plus que dans les cantons d'Uri,dUnterwald et d'Appenzell.
Les landsgemeinde de ce dernier canton sont les plus pittoresques. Elles se tiennent le dernier dimanche d'avril à Appenzell pour les Rhodes intérieures, et, pour les Rhodes