ATELIER DE BRODEUSES A P P E N Z E L LO I S E S
de certains motifs. Ces travaux sont plus fins et plus riches que les autres : bien que le fait d être exécutés à la machine leur enlève leur valeur aux yeux de certains, ils n'en sont pas moins souvent véritablement artistiques. En particulier les jetés, surtouts, dessus de lits et de tables, en satin richement guipure, sont du plus bel effet.
Enfin on imite depuis peu la broderie à la main au plumetis. Avec de nouvelles machines, entre les mains d'ouvrières habiles, on parvient à obtenir une ressemblance étonnante. J ai vu des personnes expertes s'y tromper et ne se rendre à l'évidence qu'après avoir vu exécuter le travail sous leurs propres yeux avec la machine. Etonnons-nous ensuite quand de grands magasins offrent à leurs clientes, à des prix véritablement incroyables de bon marché, de la lingerie brodée, — " tout fait à la main. Madame : une véritable occasion! » On achète en se demandant à quel salaire de famine a pu travailler la malheureuse qui s'est usé les yeux à un pareil ouvrage. Et on ne se doute pas que la broderie a été allègrement piquée à la machine par l'ouvrière suisse. Celle-ci travaillle six fois plus vite que sa collègue qui brode à la main et à qui cette innovation fait une concurrence redoutable : car, avec ce système, le patron peut vendre meilleur marché en gagnant plus et en payant davantage ses ouvrières. Tout est donc pour le mieux... pourvu que la cliente garde ses illusions.
L'industrie est très peu concentrée, et la fabrication est morcelée entre un grand nombre de mains. Nombreux sont, dans la vallée du Rhin, les petits entrepreneurs qui ont, soit une modeste fabrique, soit un simple atelier d'une dizaine d'ouvrières au rez-de-chaussée de leur habitation. Dans cette région, où les villages essaiment leurs maisons le long des routes et à travers les champs comme en Normandie, l'étranger est surpris de voir des brodeuses en groupe piquer à la machine derrière les fenêtres de fermes perdues au milieu des prés, et autour desquelles picorent les poules entre les herses et les charrues.
On conçoit que les conditions hygiéniques soient excellentes pour les ouvrières. Les ateliers sont d'ailleurs clairs et bien aérés, suivant les prescrip-
ÎRODEUSES DE L APPENZELL.
tions rigoureuses de la loi suisse. Dans les installations que j'ai visitées à Oberriet, il y avait plus de fenêtres que d'ouvrières.
Les débutantes, avant la guerre, gagnaient 1 fr. 80 par jour; les plus habiles n'arrivaient qu'à 3 francs. Ce sont toutes des jeunes filles — et quelques jeunes femmes — qui vivent dans leurs familles. Elles travaillaient naguère de 6 heures du matin à 6 heures du soir en été, de 7 heures à 7 heures en hiver, avec un quart d'heure de repos à 9 heures, une heure un quart à midi, un quart d'heure à 4 heures: soit dix heures de travail effectif (huit le samedi), et repos complet les dimanches et jours fériés. C'est aujourd'hui la journée de huit heures: mais à 9 heures et à 4 heures, on organise toujours un goûter, qui, l'été, par les beaux jours, est pris dehors, sur des bancs disposés à cet effet sous des arbres ombreux.
Le découpage des applications est souvent opéré par des ouvrières qui travaillent chez elles et sont payées aux pièces.
Même dans les petits ateliers, les machines sont mues par l'électricité. Dans toute la vallée du Rhin, la force motrice est fournie par un canal latéral au fleuve, coupé çà et là par des chutes, tandis que des biefs de dérivation irriguent les prés. Une force de deux chevaux-vapeur suffit à une usine qui emploie une cinquantaine d ouvrières.
De l'autre côté du Rhin , les ateliers de brodeuses sont également nombreux dans le Vorariberg autrichien, où la main-d'œuvre a toujours été moins chère.
Fait intéressant : la plupart des machines à broder viennent de Paris. On se sert aussi de machines à repriser, qui réparent avec une régularité remarquable les accrocs des tulles et des mousselines. L'outillage, depuis quelques années, a été fort amélioré et renouvelé.
Les chefs d'industrie vendent rarement eux-mêmes. Leur production est presque toute achetée par les grosses maisons d'exportation de Saint-Gall.
C est à Saint-Gall que se tient la Bourse de la broderie, où se cotent les fluctuations du marché. Les expéditions se font surtout pour l'étranger. Les deux plus gros clients sont lAngleterre et les Etats-Unis, distançant d'assez loin, par le chiffre de leurs commandes, la France, l'Allemagne et l'Autriche.