LE VILLAGE DE CŒSCHENEN EN HIVER
atteint la valeur fabuleuse de 250 francs ! Dans la liste des prix figuraient, à un des derniers concours, « un service de six serviettes et une nappe en toile bernoise damassée — valeur 25 francs » . Tout est pour 1 honneur.
Les fêtes du Tir fédéral, qui ont lieu tour à tour dans les principales villes de Suisse, sont très intéressantes. Toute la Suisse afflue dans la ville, où un service spécial de ravitaillement est organisé ; on déjeune sous des tentes en plein air, en discutant les chances des champions. Tous les hôtels étant archicombles, chaque famille indigène loge sous son toit le plus grand nombre possible de « confédérés » : encore n'est-on pas toujours sûr de trouver un lit.
Il faut signaler aussi la grande importance accordée de plus en plus aux exercices de montagne. La Suisse n'a créé que tout récemment des corps alpins spéciaux : tous ses soldats sont alpins par nature et par destination. Les officiers font grimper des bataillons entiers dans des passages où des touristes oseraient à peine se risquer. L'état moral et physique de la troupe est excellent; il arrive souvent qu'un bataillon fasse huit jours de manœuvres alpestres sous la pluie sans avoir un seul malade.
Pour des montagnards habitués à traîner des charges énormes, surtout lorsqu'il s'agit de descendre le foin à dos d'homme dans les endroits inaccessibles aux mulets, le sac du soldat est léger aux épaules. On démonte les pièces de l'artillerie de forteresse pour les faire transporter, à bras d'homme, d'un point à un autre; un officier m'a cité le cas d'un soldat valaisan qui porta à lui seul, à travers les montagnes, sans vouloir être relayé, la culasse d'un canon qui pesait près de cent kilos.
Gœschenen. Le tunnel et la ligne du Gothard. —
Au débouché des Schœllenen et à l'entrée du tunnel du Gothard, Gœschenen est situé à la jonction de la Reuss avec une vallée transversale qui descend du massif du Dammastock. Village pittoresque, dont les hôtels modernes s'étagent en amphithéâtre audessus de la gare, tandis que, par derrière, les vieilles maisons du bourg, trapues et percées de petites fenêtres, se cramponnent le long de la faille taillée par les eaux, sur les rochers à pic qui surplombent le torrent. Tout au fond, dans une perspective fuyante de monts, d'alpages et de sapinières, brille le glacier de Damma, accroché aux crêtes rocailleuses des géants lointains.
Le tunnel du Gothard s'ouvre auprès de la station de Gœschenen. Long de près de quinze kilomètres ( I ), il est parfaitement aéré, et pendant sa traversée, jusqu'à l'époque où la ligne fut électrifiée, on n'y était nullement incommodé par la fumée, qui était si gênante, sur la même ligne par exemple, sous les tunnels du Monte Ceneri. Les travaux de percement durèrent dix ans, de 1872 à 1882. C'est le grand tunnel alpestre qui a donné lieu au minimum de mécomptes : la roche, surtout granitique, était très bonne, et comme aucun massif glaciaire ne dominait le tracé, on n'eut pas à souffrir de voies d'eau, ainsi qu'au Simplon. Néanmoins on déplora la mort d'un certain nombre d'ouvriers, ce qui inspira un fort beau bas-relief, « les Victimes du travail », au sculpteur Vincenzo Vêla.
La ligne du Gothard est peutêtre la voie transalpestre la plus remarquable par les travaux
GRANDE WINDG/ELLE (3192 M.)
(1) Exactement 14 720 mètres. Laltitude est à Gœschenen de 1 109 mètres, à Airolo de 1 135, et sous la galerie elle atteint I 134 mètres.
d'art, grandioses et variés, qu'elle présente sur ses deux pentes. Deux couples de tunnels en spirales se succèdent sur le versant tessinois. Au nord de Gœschenen. la voie franchit les torrents latéraux sur de hardis viaducs métalliques, passe et repasse en lacets autour du village de W- assen en bouclant une double boucle par un tunnel hélicoïdal, tandis que le voyageur aperçoit tour à tour
LES VIADUCS DE LA Lli.NK
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à sa droite, puis à sa gauche, la petite église du village qui, à la sortie de chaque galerie, s'élève d un cran pour dominer bientôt la voie ferrée du haut de son petit tertre. Bien rustique et patriarcal, ce petit village de Wassen, polychrome, aux toits noirs et rouges, aux maisons blanches, parfois bleues, plus souvent brunes, — passées à la chaux ou laissant à nu le bois de leurs murs noircis par les ans, — et groupées tout autour de l'église au clocher bulbeux. Encore un tour de spirale dans le flanc de la montagne, et la voie ferrée, qui s'abaisse peu à peu, atteint le fond de la vallée, pour couper à Amsteg. face au Bristenstock grandiose, le sauvage val de .\laderan que commande le resplendissant glacier de Hufi. A Erstfeld, la Reuss ralentit son cours entre les montagnes qui s'écartent, et rejoint bientôt Altdorf et le lac des Quatre-Cantons.
Les grandes percées transalpestres en Suisse. — La
ligne du Gothard, mise en chantier au lendemain du percement du mont Cenis, a été la première des grandes voies transalpestres de la Suisse. Elle a été effectuée avec le concours financier de l'Allemagne et de l'Italie, qui avaient un grand intérêt à être réunies par une ligne directe: il en est résulté des difficultés lorsque l'Etat helvétique a racheté le réseau de la Compagnie du Gothard en 1909, à cause des avantages consentis aux deux autres nations par des accords antérieurs. On dut conclure alors une nouvelle convention, qui fut fort critiquée dans la Suisse occidentale parce qu'elle accordait à l'Allemagne, sur tout le réseau fédéral, le traitement de la nation la plus favorisée. Le traité fut ratifié par les Chambres suisses en 1913. Il a été modifié après la guerre.
Cette grande artère internationale, qui traverse la Suisse par le milieu, a provoqué un actif mouvement d échanges et a amené la richesse et la vie sur tout son parcours : le Gothard a fait notamment la fortune de Lucerne et plus encore de Lugano. et a contribué à développer la prospérité de Bâlc et de Zurich.
Ce fut ensuite le tour du Simplon. désiré par la Suisse romande. Après de longs et infructueux pourparlers avec la France, la Suisse
s'entendit directement avec l'Italie, et la nouvelle ligne fut ouverte à lexploitation en 1906. On sait que la question des voies d accès souleva une certaine rivalité entre Genève et Lausanne et fut résolue, par la Convention de Berne de 1 909, à la satisfaction des deux villes. Entre temps, Berne avait réclamé et obtenu le percement du Loetschberg : la nouvelle ligne, située entre les deux précédentes,
met désormais la capitale de la Suisse sur une grande artère qui s'embranche sur le Simplon .
.A son tour la Suisse orientale, — Zurich, Saint-Gall , et surtout les Grisons, pour lesquels le réseau rhétique a surtout un intérêt local et touristique, — n a pas tardé à demander une nouvelle trouée des Alpes qui, par une grande voie internationale, la mettrait, elle aussi, en communication directe et rapide avec I Italie et principalement avec Milan, Deux tracés ont 'tgj' J^JV'^ '£" ,'f~ ""^J ^"^ i^^l^ *-'^ étudiés. Celui du
' B MÊÊc ~' J '"JP ^ ^^é\ SpliigenlThusis-Chia- •^tidS^t ^^B* •»i"* - ife'^t>*î! venna), qui comporte
^■'"■■^■* -*^*^ ~~ -^^ •* un tunnel de 26 km.
pour une dépense de 124 millions avant la guerre, avait la préférence des Grisons, mais il rencontrait dans les autres cantons une vive opposition, parce qu il présentait le minimum de parcours sur le territoire suisse et qu il offrait l'inconvénient d un nouveau tunnel frontière. Ses adversaires lui opposaient le trajet de la Greina, qui franchirait les Alpes plus à l'ouest par un tunnel de vingt kilomètres et déboucherait dans le Tessin à Biasca : ce serait un affluent du Gothard ; la dépense était alors de 121 millions. Les Grisons combattaient ce projet : il aurait pour résultat, assuraient-ils, de faire percer plus tard leToedi par une voie d accès plus courte, qui détournerait de Coire une grande partie du trafic. La guerre a arrêté tous ces projets.
Enfin, à l'ouest du Simplon, une autre ligne avait été étudiée pour relier Lausanne à la vallée d'Aoste et à Turin, par un tunnel de vingt-six kilomètres, sous le mont Vélan (près du Grand- Saint-Bernard) : mais ce projet n'a plus aucune chance de se réaliser, pas plus que le percement du mont Blanc, auquel s'intéressait Genève.
Au point de vue technique, il est à noter que, jusqu au Simplon, la longueur des tunnels est allée en augmentant, tandis que leur altitude diminuait : en chiffres ronds, le tunnel du mont Cenis a treize kilomètres, le Gothard quinze, le Simplon vingt. Avec le Loetschberg — ■ par suite des déboires éprouvés au Simplon — on est revenu aux tunnels plus élevés et par suite plus courts ; l'électrification des lignes permet d accentuer les pentes sans inconvénient. Les derniers projets prévoyaient à nouveau des tunnels fort longs.
Grâce aux progrès dans la perforation, la durée des travaux a sans cesse diminué, malgré la longueur croissante des galeries : le percement du mont Cenis a demandé treize ans, celui du Gothard dix ans. celui du Simplon sept ans. celui du Loetschberg quatre ans.
La construction de ces grandes voies transalpestres a eu et aura encore des conséquences économiques importantes pour la Suisse, qui se trouve servir désormais de trait d'union entre de grandes nations et des contrées actives qu'elle isolait jadis par suite de sa configuration orographique. Elle devient désormais, comme on 1 a dit, la plaque tournante de l'Europe, et c'est la région du Gothard qui en constitue le pivot.