LA VALLEE DE LALBULA, A SURA\A
étudier à loisir ces vieilles maisons romanches si curieuses, avec leurs lourds toits de schistes en saillie, ouverts en pignons obtus, leurs murs blancs, puissants comme des remparts de forteresses : arcs romans du portail, étroites fenêtres profondes et évasées, comme des meurtrières à peine élargies, accusent encore 1 allure massive et guerrière de ces demeures. Parfois, une croisée à deux pans s ouvre sur une saillie de la façade, semblable à une échauguette.
C'est au delà de Bergun que les travaux dart se multiplient et font de la ligne de 1 Albula la plus belle transversale de montagne que possède T Europe centrale avec celles du Gothard et de la Bernina. Comme la Haute-Engadine a une altitude fort supérieure à la vallée moyenne de 1 Albula, le problème consistait à élever la ligne, de Filisur à Preda, de huit cents mètres d altitude, sur une distance de dix kilomètres environ à vol d oiseau. La voie passe et repasse en lacets sur la paroi rocheuse ou boisée, pénètre dans ses flancs pour ressortir, après un tour d hélice souterraine, au-dessus de la bouche du premier tunnel, traverse et retraverse la vallée sur les festons des viaducs aériens et légers, grimpe en vrillant dans la montagne, en s accrochant à toutes les aspérités, et laisse au sortir de chaque bouche d ombre le voyageur désorienté, qui aperçoit à gauche, tandis qu'il le croyait à droite, le village de Bergun s enfonçant peu à peu dans les lointains de la vallée. Enfin haletant, crachant, fumant, la locomotive essoufflée arrive à Preda, coquette
station de haute altitude, qui éparpille ses toits schisteux parmi les derniers mélèzes, sous les deux cornes aux plaques neigeuses du Piz Ot et du Piz Uertsch, sentinelles farouches de la haute vallée. Là est l'entrée du tunnel de l'Albula. Six kilomètres. Au delà, un autre monde : l'Engadine.
La lutte de l'allemand et du romanche. — La vallée de l'Albula et le Domleschg, que se disputèrent les trois ligues grisonnes, sont, ainsi que les vallées annexes, assez mélangés au point de vue des cultes et des langues. Les guerres de religion sévirent dans la région, et le pays resta jusqu'à nos jours très divisé. Tandis que les catholiques se maintenaient homogènes dans l'Oberland, les protestants dans la région de Coire et l'Engadine, ici la religion change de vallée à vallée, de commune à commune, et deux cultes se partagent souvent un village. Comme dans le reste de la Suisse, la plus large tolérance a succédé aux discordes de jadis.
La lutte des langues se poursuit également sur un terrain pacifique, et avec moins de frottements qu'entre le français et 1 allemand. Les Grisons, qui parlaient encore tous le romanche à 1 époque de Frédéric Barberousse, se sont laissé déposséder peu à peu de leur ancienne langue, sans résistance et presque sans regret. Si le romanche est encore l'idiome usuel dans plus du tiers
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du pays, partout on comprend et on parle l'allemand, à l'exception de quelques communes reculées de 1 Oberland.
Le romanche est une langue latine, au même titre que l'italien et le français, il était parlé jadis dans toute l'ancienne Rhétie, mais il a été peu à peu refoulé par les dialectes italiens au sud. allemands au nord. Il est étroitement apparenté aux parlers du Frioul. du Tyrol méridional et de la haute Valteline. Il n'est pas admis comme langue officielle de la Confédération, au même titre que le français, l'allemand et l'italien; mais les projets de lois soumis au référendum sont affichés dans ses deux principaux dialectes.
La faiblesse du romanche fut précisément de ne pas avoir de langue littéraire unique. Deux dialectes dominent : celui de l'Oberland et le ladin de l'Engadine; encore ont-ils de nombreuses variétés. Il y a quatre dialectes employés par les livres scolaires, suivant la région : ceux de 1 Oberland (Sopraselva), de la région de I Albula (Sottoselva), de la haute et de la basse Engadine.
L'Oberland et l'Engadine sont les deux forteresses du romanche, réunies par les vallées de l'Albula, de l'Oberhalbstein, de Schams et de Domleschg, entre lesquelles s interposent quelques îlots germaniques : Sils et Thusis, le val d Avers, le Rheinwald, le Salîertal et le Valsertal. Mais ces îlots vont en s'élargissant et la germanisation fait de rapides progrès : il suffit, pour la saisir sur le vif. de regarder, de la ligne de I Albula qui domine les villages, les taches rouges des toits qui s'étalent peu à peu entre le gris des bardeaux et des schistes. L'immigration allemande amène avec elle les couvertures en tulles et les chalets en bois, qui se multiplient autour des antiques demeures. Elle apporte aussi la propreté et un plus vif souci de l'hygiène :
que l'on compare le vieux Bergiin. si pittoresque mais si sale, avec ses ruelles encombrées de fumiers et de purin, et Thusis, coquet, propre et net comme une petite ville vaudoise ou bernoise.
La disparition de la .
langue romanche n'est plus qu'une question de temps. En 1806, le canton des Grisons comptait 36 000 individus de langue romanche, soit la moitié, contre 26 000 de langue allemande et 10 000 de langue italienne. Moins d'un siècle plus tard, en 1900, les Romanches ne représentaient plus que 35 pour 100 de l'effectif total : 36 400 contre 48 200 Allemands et 17 800 Italiens. Il n'y a guère qu'une dizaine d'écoles de I Oberland où l'on n enseigne que le romanche. L'allemand est devenu peu à peu la langue nationale des habitants des Grisons, à qui il est évidemment beaucoup plus utile, car le romanche n'est ''^^'■'"■'' ni compris ni parlé hors
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tières. C est même dans les Grisons qu'on entend aujourd'hui le meilleur allemand de Suisse, car cette langue y a été importée et apprise par l'école : et les habitants sont fiers de cette supériorité.
La germanisation présente d ailleurs un caractère ethnique indéniable. La vieille race rhétique a dépéri peu à peu et 1 immigration germanique lui a infusé un sang nouveau. Comme dans la Suisse occidentale, les familles allemandes ou croisées de Suisses allemands sont beaucoup plus nombreuses.
L élément italien est également très prolifique. Cantonné exclusivement, jusqu'à nos jours, dans les vallées tributaires du Pô — • Mesocco et Calanca, Bregaglia. Poschiavo — il commence à déborder sur la Haute-Engadine, tandis que la construction du chemin de fer rhétique a provoqué tout le long de la ligne de lAlbula une immigration de terrassiers italiens qui se sont parfois fixés à demeure dans le pays. Au nord du col du Julier, Bivio a une colonie italienne importante.
Les habitants. Types et caractère. — La population du canton des Grisons a nécessairement des caractères très divers et multiples. Dans certaines régions romanches a persisté encore le vieux type rhétique, assez voisin du type gaulois, tandis que les blonds germaniques dominent au nord et le type italien au sud. Mais les croisements très nombreux ont modifie les races en présence. Dans le centre, notamment dans la vallée de l'Albula.
les bruns sont en majorité: la taille est généralement peu élevée, mais les hommes sont plus robustes qu'on ne pourrait le croire d après un aspect parfois chétif. 11 y a de fort belles têtes de guides, au nez droit, souvent aquilin, au regard bleu très doux, au visage bronzé, encadré d une barbe noire touffue : mélange de rudesse et de bonté. Les femmes paraissent souvent plus fortes que les hommes : on voit de jolis types de jeunes filles, un peu grasses peut-être, au teint coloré, mais avec de superbes cheveux bruns, et des yeux foncés, bleus ou noirs, fort expressifs et déjà très méridionaux.