LA PLAINE LOMBARDE. CHIASSO. LA CONTREBANDE
aractères et histoire. —
Le voyageur qui va de .Milan u de Turin à Lugano ou à Locarno. a peine à concevoir qu il ait franchi une frontière. Celui qui descend, en revanche, la ligne du Gothard jusqu à ces mêmes localités tessinoises, se voit au contraire transporté dans un monde nouveau, où tout est italien — depuis le sol et le climat jusqu aux maisons, à la race, à la langue — et il lui faut un effort d'esprit constant pour qu il se persuade qu'il n'a pas quitté la Suisse.
Par sa situation géographique, le Tessin est, en effet, placé en dehors du massif et du plateau helvétiques, qui sont adossés à la chaîne centrale des Alpes et orientés au nord. Ce triangle qui déborde au sud et s'enfonce en coin jusqu au cœur de la plaine lombarde, sort, comme Genève, des frontières naturelles de la Confédération. C'est un bastion d avantgarde, une position avancée dont les Suisses s emparèrent en 1512, au début des guerres d Italie, comprenant très bien qu'ils ne pourraient être vraiment maîtres du Gothard — la clef stratégique de
leur pays — que s'ils possédaient les deux versants. C'est la même politique prévoyante qui avait incité la République grisonne à s emparer de plusieurs vallées italiennes sur le revers des principaux passages, et le Valais à protéger le col du Simplon en s installant à Gondo. Toutes ces « marches italiennes » de la Suisse ont donc la même origine stratégique: mais les populations conquises s attachèrent vite à leur nouvelle patrie, grâce au régime de liberté, de tolérance et d'autonomie dont elles ont pu jouir dans la Confédération : aujourd hui elles sont aussi profondément suisses que celles des cantons septentrionaux.
Ce dernier caractère est d'autant plus remarquable pour le Tessin que la région fut administrée près de trois siècles, comme un pays sujet, par des baillis de la Suisse allemande. C'est seulement en i 798 que le canton — d'abord divisé en deux — acquit son autonomie. Mais déjà à cette époque, grâce à la tranquillité dont ils avaient joui sous la domination helvétique, les indigènes étaient très attachés au régime suisse. Les habitants de Lugano refusèrent de s'annexer à la République cisalpine nouvellement fondée, en déclarant qu'ils voulaient rester « libres et suisses )).
Toutefois le Tessinois diffère complètement du Suisse du Nord . c'est déjà le caractère lombard, avec ses aspirations généreuses mais parfois désordonnées, ses emballements subits sous une apparence souvent flegmatique. Les luttes politiques ont au Tessin une
acuité qu'elles ne connaissent pas dans les autres cantons: la question religieuse, l'anticléricalisme, le socialisme y jouent un grand rôle comme dans tous les pays latins. Mais depuis l'adoption de la représentation proportionnelle, — après un commencement de révolution, en 1890. heureusement arrêté par la sagesse du pouvoir fédéral, — le pays poursuit tranquillement son évolution, et la vivacité des polémiques politiques ne se traduit plus guère que par des joutes oratoires, parfois orageuses, et des articles de journaux.
Jusqu'à ces derniers temps, le Tessin, en Suisse, est resté très isolé et presque inconnu des autres cantons. Dieu, disaient les anciens, a fait le Gothard pour nous séparer. Mais le percement des grands tunnels a facilité les communications matérielles et l'échange des idées, par le Gothard avec la Suisse allemande, par le Simplon avec la Suisse française jadis si éloignée.
Les Tessinois n'ont pas été gâtés, constate M. Platzhofî- Lejeune ( 1 ) : « On sent bien que longtemps ils ont été traités de quantité négligeable. On a passé sur leur territoire sans les regarder et sans les consulter.
On a admiré leurs paysages sans
s'inquiéter des habitants. On s'est extasié devant un site, quitte à le gâter par une construction de style tudesque. prétentieux, et qui jure avec le milieu. On leur a parlé dans toutes les langues, sauf dans la leur, qu on ne s'est pas donné la peine d apprendre. Les Confédérés qui s'y sont établis ne sont pas touiours de premier choix, ils veulent leurs écoles à part et forment des groupes poli-