RECOLTE DES CHATAIGNES DANS LE TESSIN
la majesté farouche des grandes Alpes et la grâce souriante du ciel italien : c'est sans contredit une des vallées les plus caractéristiques de Suisse.
A San Vittore — au débouché de la vallée — qui est le point le plus bas des Grisons (285 mètres), le paysage est presque méditerranéen : les grenadiers poussent en pleine terre dans les jardins, sous les ruines du vieux Castellaccio — le gros château, — près des figuiers et des champs de maïs, tandis que les vignes grimpantes s'élancent aux façades des maisons ou s'étendent sur les berceaux.
Une ligne de chemin de fer électrique remonte le cours torrentueux de la Moësa jusqu'à Mesocco. Voici d'abord Roveredo, petite ville coquette et claire, dominée par des tours en ruines. Près de là s embranche le sauvage val Calanca, encaissé entre des hauteurs vertigineuses sur lesquelles s'accrochent çà et là quelques villages ou s'essaiment quelques huttes de bergers. La route s arrête à Rossa, prolongée par un sentier qui rejoint le Bernardino. Pas d'hôtels, quelques auberges de montagne, où se restaurent, où couchent de loin en loin les rares alpinistes qui veulent, à l'écart des chemins battus, essayer quelque col peu connu. C'est la nature alpestre fruste et inviolée, avec le couronnement des glaciers imposants du Rheinwald. La Mesolcina est plus fréquentée, bien qu elle ne soit encore qu au début de son développement touristique. Au-dessus de Roveredo, le paysage est particulièrement grandiose, avec de larges échappées que relèvent de hautes cimes. Le caractère méridional de la contrée s'atténue peu à peu. On aborde la région du châtaignier, ces vastes forêts de châtaigniers qui font le charme des Alpes italiennes.
Les châtaigneraies, qui tapissent d'immenses versants sur les pentes fraîches, ont un aspect majestueux. Tandis que chênes et hêtres s'enchevêtrent en épaisses futaies, que pins et sapins se groupent, le châtaignier, symbole de l'individualisme, n'admet ni frère ni rival dans l'orbite de ses rameaux, ne supporte aucune plante sous son ombre, en dehors de la
SUISSE ITALIENNE
LA \-lLLE DE BELLINZONA ET SES CHATEAUX FORTS.
pelouse qui tient au frais ses racines. Ils se tiennent à l'écart les uns des autres, orgueilleux, prenant leurs distances. Et c'est là ce qui donne leur allure si caractéristique aux grandes forêts de châtaigniers. Point de cette obscurité épaisse et lourde, qui dérobe le ciel sous les futaies de hêtres ou de chênes; point de fourrés ou de ramures encombrantes au ras du sol. comme dans les taillis et les sapinières. L'air et la lumière circulent librement autour des géants robustes, baignant de toute part leur feuillage haut et vigoureux; un large treillis d ombre et de soleil se découpe sur le gazon sauvage, propre et net comme dans un parc, où aucune branche importune ne vient offenser le visage du promeneur.
Le châtaignier est guetté aujourd'hui par de multiples industries. Sans parler du commerce annuel des marrons qui vont à chaque automne, après être tombés sous la gaule, dans les grandes villes de France, d'Italie. d'Allemagne et d'Angleterre, souvent vendus au détail sur les réchauds au coin des rues, — l'ébénisterie tire un grand parti de ce bois compact, résistant, aux belles nervures, et la chimie, toujours impitoyable, broie aujourd'hui des rameaux énormes et des troncs entiers pour en extraire de la matière colorante. Mais la Suisse, toujours sage, a protégé contre le vandalisme des bûcherons ses forêts, et en particulier une
essence d'arbres qui met plusieurs siècles pour atteindre son complet développement. Plus insouciante de ses richesses, 1 Italie laisse couper peu à peu ses belles châtaigneraies de Piémont, livrées aux usines de Coni, tandis que les marrons — bizarrerie de l'industrie moderne — sont expédiés à des négociants hollandais qui en font du cacao.
Mesocco, le chef-lieu de la Mesolcina, est à peu près au centre de la région des châtaigniers. C'est une petite ville pittoresque, qui possède un établissement de » cure par la nature, » et qui dresse sur un rocher les murailles sombres et les quatre tours d un château fort médiéval. Les ruines féodales sont nombreuses dans la contrée : elles attestent l'âpreté avec laquelle ce pays fut disputé jadis entre les ligues Grises et les Italiens, et les efforts que firent les Suisses pour fortifier et conserver cet important passage
Au-dessus de Mesocco, la route monte rapidement par de nombreux lacets vers le col du San Bernardino, dominant des cascades écumantes, longeant des rochers à pic, face aux masses architecturales, splendides et sévères, de l'Adula neigeuse et crénelée.
Le Bernardino n'est pas aussi fréquenté que le Spliigen et la Maloja : c'est pourtant un des beaux passages des Alpes. Au pied du col, la petite localité de San Bernardino, à la même hau-