‹ La Suisse illustreeChapitre 3 sur 296 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

développement économique, — sans houille ni minerai pour l'industrie, privé de côtes et de voies navigables pour le commerce, enserré d'énormes barrières montagneuses qui le séparaient de ses voisins en isolant même ses cantons les uns des autres. Neiges éternelles, glaciers, rochers rendent le quart du pays impropre à toute culture, tandis que le tiers n'est propice qu'aux forêts et aux pâturages et que de longs et durs hivers bloquent des vallées entières sous la neige.

L'homme a su tirer parti de la nature ou la vaincre. La voie ferrée a percé de toute part les arêtes des montagnes, en pénétrant jusque dans les districts les plus reculés ; les rivières torrentueuses sont drainées, endiguées, canalisées; les forces domestiquées des torrents permettent de suppléer à la houille noire par la houille blanche ; l'industrie et l'exportation se concentrent sur les produits de transformation qui donnent une plus-value considérable aux matières premières amenées à grands frais, mais réexpédiées avec des bénéfices supérieurs ; l'agriculture intensive fait appel aux ressources de la chimie ; l'élevage, intelligemment pratiqué sur une grande échelle, enrichit, de compte à demi avec ses produits dérivés, les contrées réputées jadis les plus pauvres de l'Europe.

Suprême paradoxe enfin : les glaciers eux-mêmes, les rochers, qui effrayaient et écartaient nos aïeux, sont devenus productifs entre les mains d'une population qui sait mettre en valeur le pittoresque de ses montagnes. La neige est un attrait de plus pour le visiteur, en hiver comme en été ; pics glacés et gorges inaccessibles ont créé la prospérité de régions entières. L'industrie touristique et hôtelière — audacieux défi aux lois économiques — s'est développée en raison inverse des facilités d'accès : plus le pays était désert, sauvage et abrupt, plus il était susceptible de séduire les étrangers blasés des grandes villes et fatigués — pour un mois ou deux — de la civilisation outrancière.

C'est surtout en décrivant la Suisse, plus encore qu'en la parcourant, qu'on s'aperçoit de la variété de ses éléments, de la diversité de ses aspects et de ses habitants, de la complexité de son organisme. La tâche qui semblait aisée devient plus difficile à chaque pas. Ne faut-il pas caractériser chaque région, petite ou grande, non seulement dans ses paysages, qui ne se ressemblent jamais, mais dans son agriculture et son industrie, dans les mœurs et la mentalité des indigènes ? Il ne faut point omettre les types d'habitation qui se sont adaptés au milieu ambiant et font corps avec lui ; une part importante doit être réservée au patrimoine artistique, dont on néglige trop l'importance en Suisse, qu'il s'agisse des musées, regorgeant de richesses souvent ignorées — tableaux, orfèvreries, sculptures, meubles, poteries, antiquités romaines et lacustres — , des vieilles églises, des châteaux médiévaux, des antiques demeures seigneuriales, qui se dérobent parfois dans un bourg méconnu ou dans une vallée oubliée. Il faut mettre en relief la vie, l'animation, l'individualité des grandes villes en regard des coutumes primitives de la montagne. Et les grands problèmes d'intérêt général, qui touchent, qui passionnent parfois la nation entière, doivent trouver place aux endroits où les questions qu'ils soulèvent se posent avec le plus d'urgence ou de précision.

Pareille étude serait incomplète si l'illustration ne venait prêter son concours au style. La carte, en groupant et en situant dans la mémoire les localités, les fleuves et les montagnes, en offrant ainsi la physionomie géographique du pays, de la région ou de la ville ; la photographie surtout, supérieure à toute description pour donner la vision précise et complète, dans son ensemble et ses détails à la fois, d'un paysage sous un aspect déterminé, sont devenues désormais des auxiliaires indispensables, grâce à la perfection documentaire et artistique qu'ils atteignent aujourd'hui et dont on pourra juger dans les pages

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