MONT ROSE
r.oRNF. nr, RAT.
LA SUISSE A VOL D'OISEAU
L ARRIVEE PAR LA MONTAGNE. LES ALPES, BERCEAU DE LA SUISSE. — MONTS, LACS ET FLEUVES. — LA PLAINE, l' ACTIVITE ÉCONOMIQUE. LES VILLES. — LES CARACTÈRES GÉNÉRAUX. — LA FORMATION HISTORIQUE DE LA SUISSE.
L'arrivée par la montagne. Les Alpes, ber-
ceau de la Suisse. — Si
1 on veut, dès le premier contact, avoir un aspect saisissant et compréhensif de la Suisse dans ce qu'elle a de plus caractéristique, c est-à-dire dans son relief tourmenté et puissant, il faut 1 aborder par la montagne et pénétrer d'emblée au coeur des Alpes, qui forment l'ossature du pays, qui furent le berceau de sa nationalité, qui expliquent l'âme de son peuple.
Si ] avais un conseil à donner à 1 étranger qui n'a pas encore mis le pied sur le sol helvétique, je lui suggérerais d'entrer par l'Italie, non point par la région des lacs, où s'amalgament par une série de transitions les deux États voisins, mais en abordant de front la gigantesque muraille, couronnée de glaciers et de neiges éternelles, à laquelle est adossée la Suisse. Derrière cette forteresse naturelle s'est formée une race, qui a forgé son âme sur la rude enclume des montagnes.
Si le voyageur n'aime pas la marche, il pourra pénétrer en Suisse, en voiture ou en automobile, par la route du Simplon, qui, à travers des gorges couronnées de pics déchiquetés, ouvre une entrée somp-
tueuse sur la terre helvétique. Mais, s'il a les jarrets solides et si l'ascension ne le rebute pas, qu'il quitte à Domodossola ou à Piedimulera la voie ferrée, qu'il remonte à travers les châtaigneraies le val d Anzasca, et que de Macugnaga il grimpe jusqu au col du Monte-Moro. par le raidillon zigzaguant et caillouteux, face à In formidable paroi du mont Rose, diadémée de neige et entaillée parles fleuves de glace, qui tombe à pic d'une hauteur vertigineuse de trois mille mètres. Derrière fuient à I horizon les plaines souriantes de I Italie ; mais la Suisse a un aspect plus farouche : c'est une forêt de cimes sauvages, drapées d'hermine, qui chevauchent les unes sur les autres, se suivent en longues traînées, paraissent déchirer de leurs crocs aigus la robe du ciel, et s'écroulent en désordre dans les vallées parmi les tapis des prairies et les fourrures sombres et feutrées des sapinières.
Nulle part le contraste n'est plus frappant entre les deux pays, et l'on sent qu'on quitte la terre de la grâce et du soleil pour le règne de la solitude et des tempêtes au milieu des plus grands bouleversements du sol de la vieille Europe. On comprend que les Alpes aient effrayé jadis les Romains, épris de clarté et de lumière tranquille, et que les anciens n'aient désigné ces montagnes qu'avec les épithètes d' (( horribles » et de n glacées ». Et nous connaissons vite nous-mêmes ces sentiments d'effroi lorsque la colère soudaine d'un orage eu la traîtrise d'un brouillard nous surprend au cours d'une ascension et, sur la psnte la plus débonnaire ou le col le plus sûr, déchaîne en un instant toutes les fureurs de la montagne ou
sème sous nos pas des embûches mortelles.
Pour connaître la Suisse, dans sa physionomie morale autant que physique, il faut 1 avoir parcourue à pied, le bâton ferré à la main. Il faut avoir éprouvé les fatigues, les plaisirs et les dangers de 1 ascension, il faut avoir peiné et sué pendant des heures, le long d une montée abrupte, — avoir eu les nerfs tendus aussi bien que les muscles pour éviter le faux pas, prévenir 1 accident ou en conjurer les suites, — l'esprit toujours en éveil pour régler 1 itinéraire, choisir le temps et l'heure, acquérir le flair du montagnard qui sait prendre la bonne direction en l'absence de sentier ou retrouver son chemin perdu; il faut avoir savouré enfin la joie du but atteint et da 1 effort accompli, la satisfaction d avoir vaincu une cime, découvert un passage, triomphé par le cerveau et les jarrets des forces hostiles de la nature, — et avoir apprécié le; sensations physiques à peu près in connues des citadins actuels : ledouceur du repos après la fatigue, 1 excellence d'un repas frugal et d un lit rude après douze ou quinze heures de gymnastique alpestre.
On comprend alors, mais alors seulement, l'âme suisse, qui s'est formée lentement, pendant des siècles, au coin de ces ravins et au seuil de ces glaciers. Toutes les qualités qui constituent le fond de l'âme helvétique s'expliquent par la montagne : la ténacité et la patience, que rien ne rebute, qui viennent à bout, avec persévérance et méthode, des plus grandes difficultés, parce que • — ■ l'expérience l'a appris — l'effort intelligent et soutenu finit toujours par atteindre son but; — la discipline et I esprit de solidarité, nécessaires à une population qui vit dans un milieu physique hostile, et qui n'a pas trop de toutes ses énergies groupées en un solide faisceau pour faire front aux difficultés et aux dangers qui la pressent de toute part: — l'esprit d'initiative et le particularisme, car si l'aide des autres est néces-