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ASILES D'ALIÉNÉS EN SUISSE

L'aliénation mentale s est montrée dans tous les temps, dans tous les pays, elle a nécessairement offert des formes différentes, suivant les races, les mœurs, les climats ; maiS; ce qui ne pourrait être signalé avec trop d'insistance, c'est la façon dont les fous ont été considérés et traités aux différentes époques traversées par l'humanité.

Je ne rappellerai que pour mémoire les fureurs de Salll et la harpe de David : mais, au temps même de Platon, la folie était regardée comme un châtiment infligé par les dieux ; les Egyptiens avaient professé cette doctrine , ils avaient multiplié les

temples où les prêtres mettaient en œuvre des procédés mystiques ou empiriques et déployaient tous les prestiges de leur culte, pour combattre la folie.

Ces croyances passèrent chez les Grecs et chez les Romains où le traitement de la folie se pratiquait uniquement par des cérémonies religieuses. On procédait ainsi, même après les sages conseils d'Hippocrate qui avait démontré les dangers, l'inanité au moins des pratiques superstitieuses.

Au moyen âge, les fous, considérés comme des possédés du démon ou des sorciers, étaient traités comme tels, par l'exorcisme ou le bûcher.

Après ces temps d'ignorance et de barbarie, après l'abandon de pratiques aussi absurdes que cruelles, les malheureux aliénés restèrent, pendant des siècles encore, l'objet de terreurs bien plus que de pitié.

Une seule pensée semblait animer, à leur égard, ceux qui dirigeaient les sociétés : séquestrer les aliénés. Cette séquestration était de nature à faire à ces infortunés une situation comparable à l'enfer de Dante : pour eux comme pour les damnés on pouvait dire ; Lasciate ogni speranm, voi cliintrate.

Un pareil état de choses ne pouvait cependant pas s'éterniser. Colombier avait, dès 1785, appelé l'attention du gouvernement français sur le régime déplorable des établissements où étaient enfermés

les aliénés ; ce médecin indiquait les réformes à apporter, les conditions à créer pour le traitement cu- 'ratif de la folie.

Le philanthrope Howard publia, de son côté, en Angleterre , un récit émouvant du spectacle qui s'était offert à lui, lorsque visitant les prisons d'Europe, il y avait vu partout les aliénés confondus avec les criminels, chargés de chaînes, et traités avec plus de dureté encore que ceux-ci.

Les écrits de Howard produisirent une grande et salutaire impression en Angleterre, ils furent l'origine d'importantes réformes apportées dans ce pays, au régime des aliénés.

Vers la même époque les mémoires de Tenon, sur les hôpitaux de Paris, où il décrivait la manière dont y étaient traités les fous, les travaux de Cabanis et d'autres médecins, sur le même sujet, leurs appels incessants aux sentiments d'humanité envers les aliénés, trouvèrent de l'écho en France, où les grands principes que devait bientôt consacrer la la révolution de 1789, germaient dans tous les esprits.

Aussi, les rapports deLarochefoucault-Liancourt, à l'Assemblée constituante, rapports où il exposait les misères, les souffrances, l'abandon au milieu desquels végétaient et succombaient les êtres dont l'in-

telligence était troublée ou pervertie, furent suivis de mesures destinées à changer complètement les conditions déplorables dans lesquelles ces infortunés étaient maintenus.

L'immortel Pinel, placé à la tête du service de Bicètre, se voua tout entier à l'œuvre de réparation et de délivrance; en dépit des préjugés si profondément enracinés, il fit débarrasser les aliénés de leurs chaînes, et les éleva, comme on l'a dit si justement, à la dignité de malades.

C'est en cette dernière qualité que la science s'occupa d'eux et qu'elle pût instituer les traitements en rapport avec les formes et les degrés de la folie.

Mais , que de choses étaient à faire , que de difficultés matérielles et morales à vaincre! affranchir les aliénés des préventions et des erreurs dont ils étaient victimes ne suffisait pas ; la folie, si peu connue dans ses formes multiples, si mal appréciée par conséquent, réclamait des études assidues, suivies avec autant de persévérance que de discernement. La psychiatrie dut être constituée dans tous ses éléments. Cette science, cultivée par les plus grands esprits, à la tète desquels il n'est que juste de citer Esquirol, l'élève et le continuateur de Pinel, entra dans des voies de plus en plus sûres, et bien que soumise encore, à l'heure qu'il est, à des controverses,

comme le sont d'ailleurs, d'autres branches des sciences médicales, ses conquêtes immenses, ses progrès continus, témoignent du zèle des médecins aliénistes, et de la valeur de leurs études.

C'est grâce aux efforts de ces savants que les pouvoirs publics ont compris les devoirs qui incombent à la société, à l'égard des aliénés.

Un même travail de réformation et de progrès s'est produit dans toutes les contrées de l'Europe ; des législations qui se perfectionnent encore chaque jour ont enfin apporté aux aliénés les garanties et l'assistance qui leur sont dues.

Ce n'est pas le lieu d'exposer les phases traversées par ces législations, encore moins de discuter le degré de supériorité ou d'infériorité de chacune d'elles : l'important était d'établir, ce qui est reconnu universellement aujourd'hui: que l'aliéné était un malade, le plus digne de sollicitude et de soins, et capable, sous une sage et habile direction, de reprendre une place respectable et utile au milieu des autres membres de la société.

Cette doctrine est en vigueur dans toutes les parties de la Suisse ; elle a servi de règle dans les nombreuses institutions fondées en faveur des aliénés.

Les principaux établissements que nous avons yisités nous ont montré une émulation des plus

louables pour perfectionner les moyens de traitement.

Chaque canton jouit, en vertu de son autonomie et des lois qui lui appartiennent, d'une indépendancecomplète dans l'institution, l'organisation, le mode de fonctionnement des services d'assistance publique; les asiles d'aliénés, en particulier, fournissent la preuve de cette indépendance en même temps que celle des progrès dus à l'initiative des pouvoirs locaux et des associations philanthropiques.

Les cantons offrent, on le sait, de très-grandes différences entre eux, quant à leur population, et par conséquent au nombre des aliénés : les formes même de l'aliénation y varient, suivant les diverses localités où on l'observe.

Le mode de construction, le développement à donner aux asiles doivent nécessairement se ressentir de ces différences; aussi voit-on, en Suisse, les deux systèmes d'établissements," grands et petits, qui, parmi les aliénistes, ont eu chacun leurs partisans plus ou moins exclusifs.

D'anciens couvents ont été affectés primitivement à des asiles d'aliénés ; la plupart ont été reconnus ou impropres à cette destination ou insuffisants ; quelques-uns subsistent encore en cette qualité, mais seulement dans des localités spéciales ou dans des

conditions exceptionnelles : l'asile de PfefFers, par exemple.

Le plus grand nombre des asiles cantonaux fonctionnant aujourd'hui, ont été construits depuis une trentaine d'années : tels sont ceux de Soleure, Zurich, Argovie, Thurgovie, Lucerne, Berne, Neufchâtel; celui de Lausanne a été ouvert l'an dernier, et Fribourg met la dernière main au sien.

Dans l'édification de ces asiles on s'est pénétré de la pensée, que ces établissements étaient, avant tout, destinés au traitement des aliénés et non à créer des refuges pour des incurables.

Mieux les conditions générales et particulières seront offertes pour le traitement, plus les guérisons seront nombreuses. La science ne peut agir efficacement que là où rien n'entrave son action, où tout, au contraire, concourt à lui permettre ses applications sous toutes les formes.

Pour remplir ces conditions les questions a résoudre étaient nombreuses ; nous allons énumérer les principales d'entre elles. D'abord le choix du lieu : il devait être d'un accès facile, d'un aspect qui n'ait rien de repoussant, sur un terrain exempt de marécages, possédant de l'eau de bonne qualité pour les boissons et la préparation des aliments, et en quan-

tité suffisante pour les services des bains et de la salubrité.

L'isolement : c'est-à-dire la situation hors des villes, mais en même temps à proximité, en raison des ressources offerj;es par ce voisinage.

L'adjonction de terrains les plus vastes possible, pour créer et fournir des occupations agricoles aux aliénés.

La construction des bâtiments avec des divisions aussi nombreuses que l'exigent les divers services, permettant de classer les malades suivant le genre et le degré de leur affection , avec des quartiers pour les agités, bien séparés et éloignés des tranquilles.

Un principe fondamental était de confier constamment la direction de l'asile à un médecin.

Ces dispositions répondent aux principales questions posées à l'égard des aliénés, c'est â les remplir qu'on s'est attaché de plus en plus en Suisse.

Les lois émanant des pouvoirs cantonaux ont réglé, avec un grand esprit de justice et de prévoyance, les conditions d'admission des aliénés dans les asiles, les obligations des familles, celles des communes, celles de l'état. Ces lois ont formulé toutes les garanties civiles et morales â l'égard des personnes placées dans les asiles ; des inspecteurs spéciaux en

surveillent l'exécution, ils reçoivent annuellement des rapports généraux fournis par les directeurs ; ceux-ci leur adressent en outre des rapports particuliers, toutes les fois qu'ils leur sont réclamés ou que des circonstances accidentelles les rendent nécessaires.

Comment s'est élevé en Suisse un aussi grand nombre d'asiles d'aliénés, comment sont-ils entretenus? A cette question il y a plusieurs réponses à faire.

La générosité privée a joué un grand rôle dans la fondation des asiles : ainsi le magnifique établissement de Préfargier, près de Neufchàtel, a dû son érection, en grande partie, aux sacrifices personnels d'un homme de cœur, M. Meuron. L'esprit d'association a contribué largement à l'institution de plusieurs asiles, celui de Zurich notamment, où l'on voit, dans la salle d'introduction, un tableau contenant les noms de nombreux souscripteurs parmi lesquels figurent des personnes de toutes les conditions sociales. Celui de Soleure (laSosegg), fondé en 1860, a reçu, à lui seul, plus de 200 mille francs de dons Ce canton compte à peine 74,000 habitants. La Waldau, près de Berne, a obtenu une subvention considérable de la riche administration des hospices de Y île. Les budgets cantonaux ont gêné-

ralement un chapitre consacré aux services des aliénés.

A ces ressources se joignent celles provenant du prix des pensions payées par des familles riches ou aisées, par les communes auxquelles appartiennent les aliénés pauvres, et enfin le produit des travaux divers, spécialement ceux de la culture, faits par les aliénés eux-mêmes. 9

Nous ne parlons ici que des asiles publics ; il existe, en Suisse, des asiles privés comme dans les autres pays, ils fonctionnent sous lempii'e des mêmes lois. Quant à leur administration financière ils ne relèvent que d'eux-mêmes, bien que certains d'entre eux reçoivent de communes voisines quelques malades entretenus par celles-ci.

Nous avons dit que les divers plans de construction ont été adoptés suivant la population, les ressources ou les prédilections des cantons ; dans certains cantons les bâtiments sont tous en rez-dechaussée, dans d'autres ils ont deux étages. Chacun de ces systèmes a certains avantages et aussi des inconvénients ; l'intelligence du directeur, la bonne organisation du service savent profiter des uns et remédier aux autres.

Règle générale, la supériorité d'un asile d'aliénés se constate par les divisions les mieux

entendues, et les plus multiples des classes de malades.

Le personnel est le point le plus important, celui qui a l'influence la plus haute sur le caractère d\m établissement, sur les résultats a en obtenir. Aussi cette question a-t-elle été, en Suisse, l'objet de mesures très-réfléchies.

A la tête de chaque asile est placé comme directeur un médecin ; ses attributions et ses pouvoirs s'exercent sur toutes les branches de l'administration, elles sont définies dans un règlement général, arrêté par les autorités cantonales ou par les fondateurs de l'œuvre.

Le directeur a, pour l'assister, et sous ses ordres, un ou deux médecins-adjoints et quelquefois des élèves internes.

Les gens de service ne sont admis qu'avec la plus grande circonspection; on les choisit parmi les personnes offrant les meilleures garanties morales ; ils sont inscrits d'abord comme postulants, puis on les emploie à titre de suppléants, et avant d'être admis d'une manière définitive, ils sont initiés, par une instruction spéciale, à la mission et aux devoirs qu'ils auront à remplir.

Une hiérarchie régulière est établie entre ces divers gardiens ; ils sont, à titre d'ancienneté et sur

les bonnes notes quils ont méritées, élevés successivement à de nouveaux grades, et obtiennent en même temps une rémunération en rapport avec leurs fonctions.

Les surveillants sont pris parmi les plus intelligents et les plus zélés ; la situation faite à ces derniers est très-convenablement rétribuée.

Souvent le mari et la femme sont au service du même asile, ils ont des logements confortables, et une pension de retraite leur est accordée , après de longs et honorables services. L'autorité du directeur sur les fonctionnaires, employés, ou gardiens de l'asile, s'étend jusqu'à interdire à tous de servir d'intermédiaire entre les malades et l'extérieur, pour quelque service que ce soit, sans avoir obtenu son autorisation.

La discrétion la plus absolue est recommandée à tout le personnel de l'asile et aux visiteurs ; le règlement la signale comme un devoir important à l'égard des malades et des familles ; ils prescrivent qu'aucun acte, aucun propos des malades ne soit l'objet de conversation entre les employés, à l'extérieur et même à l'intérieur de l'asile.

Nous avons exposé les principes qui président à l'institution des asiles, indiqué les ressources qui les entretiennent, leur mode de construction, leur

ALIÉNATION MENTALE ET ASILES D'ALIENES. lO:]

organisation; nous allons nous occuper des procédés mis en pratique pour le traitement des aliénés.

Ce chapitre, le plus essentiel, mérite que nous rappelions, en quelques mots, quels étaient les anciens procédés, à l'aide desquels on a, pendant de longues années, traité l'aliénation mentale ; nous ne remonterons pas, bien entendu, au delà de l'époque où ce genre d'affection a été considéré comme étant essentiellement du ressort de la médecine.

Les traitements, bien que mettant en jeu des agents divers, se rapportent, en dernière analyse, à deux modes : l'un physique, l'autre moral.

Les médecins reconnurent en effet que les causes de l'aliénation appartenaient tantôt à des altérations matérielles, tantôt à un ébranlement moral de l'organisme, ces deux causes se confondant d'ailleurs parfois; d'où les aspects les plus variés dans les formes affectées par l'aliénation mentale ; plusieurs même se succèdent les unes aux autres.

On comprend ainsi qu'avant de recourir à un mode de traitement quelconque, la première chose à faire, est d'asseoir son diagnostic sur la nature d'aliénation à combattre, sur la classe à laquelle elle appartient. Mais cela ne suffit pas, on doit encore étudier, dans chaque individu, son tempérament, ses. antécédents héréditaires et autres, son genre de

vie, les affections qu'il a pu subir avant de devenir aliéné, et enfin le degré d'intensité que présente son état actuel.

Telles sont les bases rationnelles d'un traitement conforme aux exigences de la maladie.

Que penser maintenant de la série innombrable des spécifiqîies préconisés contre la folie: le plus célèbre, le plus ancien parmi eux, est l'hellébore : son usage remonte aux temps mythologiques, puisqu'on raconte qu'Hercule fut guéri par l'hellébore d'une maladie mentale, et que le berger Mélanpe, qui nourrissait ses chèvres avec cette renonculacée, administra leur lait aux filles de Prœtus et les guérit de la folie dont les avait frappées la colère de Bacchus. Combien d'autres substances ont été et sont encore accréditées auprès de certains esprits incapables de chercher et de voir au fond des choses. Le simptôme seul fixant l'attention, c'était à un agent spécial, à un spécifique que, pendant des siècles, on songeait à avoir recours.

En dehors des spécifiques, les doctrines régnantes, en médecine, ont souvent exercé une influence fâcheuse sur le choix des procédés de traitement. C'est ainsi que la saignée, les purgatifs, les vomitifs, l'opium, les sétons, les vésicatoires, les moxas, les bains, les douches, l'électricité, et jusqu'au

magnétisme, ont été tour-à-tour considérés comme des procédés héroïques contre la folie et employés par ceux-là même qui se livraient plus spécialement à la médecine mentale.

I La multiplicité, l'antagonisme de ces moyens montrent combien d études et d'efforts ont été nécessaires pour constituer une véritable psychiatrie, pour la dégager du chaos produit par l'empirisme ou par l'esprit de système.

Si nous envisageons ces nombreux remèdes suivant les propriétés dont ils jouissent, nous trouvons qu'ils comportent, à peu près au complet, la thérapeutique employée contre les maladies de toutes sortes. Et s'il est vrai qu'en certains cas ils aient agi efficacement, il faut en conclure que les aliénés traités par des procédés aussi contraires, devaient être atteints d'affections de natures très-différentes entre elles.

Parmi les causes qui ont entretenu les erreurs les plus fatales, il faut signaler la confusion faite entre des états morbides essentiellement différents ; confusion qui allait jusqu'à faire considérer ces états comme une seule et même maladie qu'on s'imaginait avoir suffisamment définie en la dénommant la folie; c'était retomber dans l'enfance de l'art, c'était laisser de nouveau le champ libre à toutes les con-

LTUDES MEDICALES ET SOCIALES.

ceptions, à toutes les pratiques les plus opposées à une saine observation : celle-ci enseigne la nécessité de multiplier, au lieu de les restreindre, les divisions dans l'aliénation mentale; c'est à cette condition seule qu'un traitement rationnel pourra être institué.

Dans les maladies mentales, plus encore peut-être que dans les autres affections, la connaissance des individualités morbides est la seule base d'une bonne thérapeutique; ainsi les difficultés se présentent plus nombreuses pour la psychiatrie. En effet, si dans les maladies ordinaires les symptômes appartiennent généralement à l'ordre physique, dans la folie les uns sont de l'ordre physique, d'autres de l'ordre moral, et quelquefois ces derniers sont les seuls dont il soit possible de constater l'existence. Aussi le traitement doit-il être suivant les indications, plus particulièrement physique ou moral.

C'est sans aucun doute -aux impressions morales qu'avaient recours les Egyptiens, les Grecs, les Romains dans leurs pratiques religieuses : on ne peut douter que quelques guérisons n'aient été obtenues par eux; mais, encore une fois, c'était là l'empirisme le plus incapable de guider dans le traitement d'une maladie comme la folie.

De nos jours, le traitement moral de la folie a été

appliqué avec autant de discernement que de zèle par les psychiatres les plus éminents, notamment par le regretté docteur Leuret, di]'ecteur de Bicètre, M. Falret et d'autres; mais si le choix des agents contre les altérations matérielles présente fréquemment des difficultés, les conditions à remplir, dans remploi des moyens moraux, exige infiniment plus encore de tact et de persévérance.

Ces moyens, du reste, ne peuvent être enseignés dogmatiquement; ils varient nécessairement au contraire, non-seulement suivant l'état particulier du malade, mais aussi suivant le caractère et l'esprit du médecin qui les applique. On ne peut formuler à cet égard que des principes généraux. Le savant aliéniste, M. le D'^ Legrand du Saule, a fait admirablement ressortir, dans son beau travail sur le délire des persécutions, la sagacité si nécessaire au médecin, pour diriger un traitement moral.

La folie ayant évidemment des caractères différents, les établissements oti l'on traite cette affection, doivent fournir les ressources propres à combattre la maladie d'après la forme qu'elle affecte ; ils doivent surtout être dirigés par des hommes d'une science profonde et d'un caractère supérieur.

S'il est un ordre de maladies qui comporte des études et des connaissances spéciales, assurément

c'est laliénation mentale. Comment se fait- il alors que l'enseignement de cette brandie si importante de la médecine soit comme absent dans de nombreux et grands centres d'instruction médicale, et que, dans les lieux rares oii il se pratique, un nombre infime d'élèves y participe ou croie seulement nécessaire de se livrer à ce genre d'études? Il en est cependant ainsi; il en résulte une regrettable lacune dans l'instruction de beaucoup de médecins et, par conséquent, des idées fausses, des doctrines erronées qui du public médical se répandent nécessairement dans le public en général, au grand détriment des législations sur les aliénés et de la bonne organisation des services propres à soigner ces malheureux.

En Suisse, les choses se passent tout autrement que dans la plupart des pays d'Europe ; chacune des quatre universités actuelles a dans son voisinage un établissement d'aliénés ; à la tête de ces établissements, sont des hommes du plus grand mérite, tous ayant fait leurs preuves : les directeurs de ces asiles enseignent la psychiatrie aux élèves des universités sous la forme théorique et clinique. Aucune entrave, aucune idée mesquine ne gênent cet enseignement professé avec autant de convenance que de science. Les malades n'ont rien à souffrir des dé-

monstrations dont ils sont l'objet; le directeur-professeur et ses adjoints approfondissent eux-mêmes avec plus de soin l'état de leurs malades, obligés qu'ils sont de le définir plus nettement pour leur enseignement. C'est ainsi que le nombre et le mérite des médecins aliénistes s'accroissent sans cesse, en Suisse; mais ce qui contribue à y constituer la supériorité de la psychiatrie, c'est que dans ce noble pays, l'ambition des hommes placés à la tête des établissements d'aliénés est toute dirigée vers l'accomplissement du devoir, vers la satisfaction d'être utiles à la science et à l'humanité. Les honneurs, objet des convoitises d'un si grand nombre d'hommes, même parmi les savants hélas! sont là ou inconnus ou négligés; la fortune n'est pas non plus enviée par ceux qui savent se contenter d'une existence calme et modeste, de situations sans éclat ; nous avons été, dans nos entretiens avec ces hommes de bien, profondément touché des sentiments de désintéressement dont ils ne faisaient pas parade, mais qui se retrouvaient dans les pensées qui préoccupaient leur esprit, aussi bien que dans le peu de profit matériel attaché à leurs fonctions si graves, si pénibles et en même temps si utiles.

Il est vrai que la considération publique dont sont entourés les médecins dirigeant les asiles d'aliénés,

est pour eux, la plus douce, la meilleure des récom-penses.

Les devoirs des médecins en général demandent pour être dignement remplis des âmes bien trempées, inaccessibles aux tentations, aux défaillances, aux entraînements des sens et de l'esprit. Ces qualités fondamentales sont plus impérieusement nécessaires à ceux qui ont charge de diriger le traitement des aliénés; ils doivent les inspirer aux divers agents sous leurs ordres, dont le concours est indispensable pour conduire à bonne fin une médication tout à la fois physique et morale, et qui peut avoir à traverser les phases les plus nuancées.

Chaque pays a des dons qui lui sont propres, les Suisses sont particulièrement doués de calme, de sangfroid et en même temps d énergie.

C'est précisément ainsi qu'il faut être pour vivre au milieu des aliénés et savoir les soigner.

Le sentiment qui se manifeste malheureusement le plus souvent chez un grand nombre de personnes à la vue d'un fou, c'est le sentiment de la peur ; de la peur à la colère, à la violence, il n'y a qu'un pas. et c'est ainsi que s'expliquent les traitements barbares infligés pendant si longtemps aux aliénés.

On ne saurait flétrir avec trop d'énergie ceux-là qui, devant l'assistance réclamée par un état mental

désordonné, n'ont d'autres pensées que pour euxmêmes, se rendant incapables de voir clair et juste dans la conduite qu'il convient de tenir ; est-ce à dire qu'il faille manquer de prudence et de précaution vis-â-vis des aliénés? non certes; mais c'est précisément pour agir efficacement, promptement, qu'on doit ne pas se laisser atteindre et dominer tout d'abord par cette épouvante qui, l'expérience le montre en toutes choses, ne peut conduire qu'à être victime ou cruel : la peur ne raisonne pas, on l'a dit avec vérité, elle n'a jamais été que la plus funeste conseillère ; les Grecs et les Romains lui élevèrent des autels, mais c'était en témoignage des périls, des hontes et des misères que ce lâche sentiment porte en lui.

Il ne suffit pas d'aborder les fous avec calme et prudence, il faut leur apporter de la compassion, et les entourer de tout ce qui peut contribuer à leur bien-être, puis a leur guérison, c'est-â-dire de l'intelligence et de la science.

Tout malade admis dans un asile d'aliénés, en Suisse, est tenu, pendant plusieurs jours, en observation ; pendant ce temps un contrôle attentif estpratiqué sur les renseignements fournis, en ce qui touche son état antérieur et celui qui a déterminé la famille ou l'autorité à demander l'admission dans l'asile.

C'est ainsi que se forment les éléments du dossier propre à chaque malade et qui devra recevoir les annotations et les observations successives, sur la nature de laiFection , son traitement et sa marche.

Un grand nombre de malades présentent, à leur entrée, une agitation plus ou moins marquée : le premier soin est de l'apaiser. Cette agitation a été bien souvent aggravée par des moyens malhabiles employés pour conduire les malades à l'asile; il suffit, dans de nombreux cas, de quelques paroles affectueuses, d'une contenance ferme vis-à-vis d'eux , d'une certaine liberté laissée à leurs mouvements, désordonnés d'abord, pour voir renaître bientôt un calme au moins relatif. C'est dans les procédés appliqués à cette première épreuve qu'excellent les personnes préposées à la réception des aliénés en Suisse. J'ai été témoin de ,1a sédation remarquable obtenue rapidement dans l'agitation de certains aliénés admis sous mes yeux. A l'asile de la Waldau, près Berne, on m'a montré un malade qui, depuis son admission et grâce aux procédés dont médecins et infirmiers ont usé envers lui, est parfaitement tranquille et inoifensif ; il na jamais donné aucun sujet de plaintes et cependant cet homme avait été tenu enchaîné pendant des mois, dans sa famille , où il était l'objet de terreur pour tout son entourage.

J avais déjà constaté un fait semblable dans un séjour fait à Glieel, il y a plus de vingt ans, en compagnie de mon ami David d'Angers. Nous étions dans la maison isolée d'un nourricier, chez qui était annoncée la venue dune aliénée; c'était une jeune fille âgée de 18 à 20 ans. Elle arriva en effet, conduite sur une voiture où ceux qui l'accompagnaient, pleins d'effroi, la tenaient étroitement garrottée.

La famille du nourricier se composait du père et de la mère, de deux grands garçons et d'une fille d'une vingtaine d'années. Leur premier soin, en recevant l'aliénée qui vociférait et s'agitait violemment, crachait au visage des personnes qui l'abordaient, fat de la débarrasser de ses liens ; la femme, repoussée d'abord, loin de s'effrayer ou de se rebuter, se rapproche de la malade, lui adresse de douces paroles et s'applique à réparer le désordre de ses vêtements. Après quelques instants de lutte, l'aliénée fixe sur cette femme un regard étonné, mais se laisse faire, puis tout-â-coup elle la repousse, se précipite vers une porte qui s'ouvre sous son impulsion violente et elle se trouve dans un de ces jardins de campagne entouré de faibles palissades. L'aliénée se promène à grands pas dans ce jardin, foulant tout aux pieds, brisant les bois de la clôture; pendant ce ma-

nége que nous considérions en silence, les membres de la famille du nourricier s'étaient répandus dans le jardin, et en occupaient les issues, sans paraître vouloir gêner laliénée dans ses faits et gestes .ni opposer aucune résistance à sa passion de détruire. Après quelques minutes, celle-ci rentre dans la maison , suivie immédiatement des membres de la famille, elle saute au cou de la femme du nourricier, .|| l'embrasse et fond en larmes sur son sein, puis elle se laissa déshabiller, mettre au lit et s'endormit d'un sommeil calme.

Quelle meilleure preuve de la puissance de l'inertie opposée, à propos, aux agitations des aliénés ; il ne faut cependant pas se méprendre, il est dans la nature de certaines formes de l'aliénation mentale, quoi qu'on fasse pour les prévenir, de se manifester par des accès d'agitations plus ou moins fréquents ; aussi a-t-on eu raison d'affecter, dans les asiles, des quartiers spéciaux pour le séjour et le traitement de ces malades, autant dans leur propre intérêt que pour soustraire les autres malades au spectacle ou au retentissement de leurs clameurs. Cette mesure est une de celles auxquelles on attache le plus d'importance dans les asiles de la Suisse. Les aliénés ont des paroxymes de fureur contre lesquels il faut agir avec autant d'énergie que de prudence. Mais là en-

core d'heureuses modifications ont été apportées aux anciens procédés.

En Angleterre les moyens de répression contre la fureur des aliénés ont été empreints, pendant de longues années, d'une extrême rigueur ; on peut même dire qu'on y avait épuisé l'arsenal des moyens mécaniques les plus propres â torturer les aliénés plutôt qu'à les calmer.

On éprouve un sentiment d'horreur en lisant l'histoire d'un officier de marine qui, convalescent à Bedlam, d'accès de folie, avait menacé le directeur Halsam; il fut enchaîné, il se débarrassait des menottes et des liens ordinaires ; on fit venir, de Newgate, une machine en fer du poids de vingt-trois livres. Cet infortuné était pris par le cou, par les pieds, le tronc était contenu par une ceinture de fer, à laquelle les mains étaient fixées ; le collier et la ceinture à l'aide d'un anneau soudé â une chaîne de dix pouces, glissaient le long d'une barre de fer scellée perpendiculairement au plafond et au plancher. Ce malheureux ne pouvait s'étendre sur son lit et il a vécu ainsi pendant neuf ans.

La démence du roi Georges III, survenue en 1810, occupa tous les esprits ; on ne pouvait songer à soumettre un roi â des procédés comme ceux qui étaient appliqués dans le vieux Bedlam ; n'avait-on pas

d'ailleurs entendu le célèbre docteur Monro, interrogé devant le comité de la Chambre des communes, s'il convenait d'enchaîner les fous, répondre que les gentilshommes ne devaient point être enchaînés, mais que les chaînes étaient nécessaires pour les pauvres et dans les établissements publics.

Sans vouloir décrire la manière toute spéciale dont fut traité le roi Georges, pendant sa démence qui dura jusqu'à sa mort, je rappellerai que c'est à partir de cette époque qu'on s'ingénia, en Angleterre, a employer contre les aliénés furieux, des moyens plus humains; on y préconisa alors les doctrines du no-restraint^ sorte de fiction, il est vrai, substituant un moyen de répression à un autre. Ce moyen est le solitary confinement, qui consiste â enfermer l'aliéné furieux dans une chambre matelassée.

Nous apprécions les intentions qui présidèrent à cette innovation, mais le. procédé, applicable pendant quelques heures peut-être, ne saurait être prolongé, sans un dommage certain, pour les aliénés agités ; aussi préfère-t-on avec raison, en Suisse, recourir, dans les cas extrêmes, â la camisole de force et laisser d'ailleurs le malade marcher et dépenser sa suractivité, son excitation, souvent même en plein air, tout en exerçant sur lui une surveil-

lance continue; la camisole devant être enlevée aussitôt que .le calme revient.

Inutile de dire qu'avec l'esprit qui anime les directeurs des asiles de la Suisse, nulle part on n'use, sous prétexte de combattre l'agitation plus ou moins furieuse, des hains de sztrpme préconisés par certains aliénistes attardés, encore moins des coups, comme le pratiquaient dans certaines maisons, il n'y a pas bien longtemps encore, des gardiens armés, d'après la consigne, des célèbres nerfs de bœuf.

Tous ces procédés, enfance de l'art, ou produit d'imaginations effrayées, sont flétris, je dirai même inconnus en Suisse.

L'état d'agitation, du reste, est infiniment plus rare qu'on le prétend : il n'appartient qu'à certains genres d'aliénations, et même il ne se produit dans ces cas, qu'à des intervalles souvent fort éloignés. Divers signes font reconnaître l'approche de cette agitation, une surveillance attentive permet souvent de la prévenir, en lui opposant divers agents. Il en est un qui est employé avec beaucoup de succès à l'asile de Pfeffers : il consiste dans une injection hypodermique d'une solution très-étendue d'un sel de morphine ; nous avons vu des malades semi-agités, présenter d eux-mêmes le bras ou la nuque au docteur pour recevoir l'injection ; dans cet asile

aussi les bains tempérés prolongés donnent de trèsbons résultats.

En dehors des précautions a prendre et des procédés à mettre en œuvre à l'égard des aliénés, plus ou moins en proie à l'agitation, la médecine mentale, pour s'exercer utilement, a un domaine immense presque infini à cultiver. La forme somatique, c'està-dire l'aliénation résultant d'affections organiques ou de troubles des fonctions, place le médecin aliéniste à peu près sur le même terrain que pour le traitement des maladies ordinaires, et c'est dans les divers agents thérapeutiques qu'il a soin de puiser, tout en tenant compte du caractère spécial imprimé à la maladie essentielle par l'état mental qu'elle a engendré.

Mais si les affections chroniques réclament, en dehors des médicaments, d'autres auxiliaires qui appartiennent à l'hygiène physique et morale ; à plus forte raison, il doit en être ainsi, lorsque les affections chroniques sont compliquées de l'aliénation mentale, le malade ne pouvant, dans ce cas, ni savoir, ni faire par sa volonté ce qui convient à son état. A cette absence d'intelligence et de volonté consciente, la science et la volonté du médecin se substituent, elles s'efforcent de s'emparer du malade tout entier, de le diriger jusque dans les choses les plus intimes.

Il y a là une responsabilité qui, à elle seule, explique comment les directeurs d'asiles ont raison de se pénétrer de la gravité de leur mission ; elle indique en quelque sorte la nécessité pom\ eux de vivre uniquement occupés des soins à donner, à tout instant, sous toutes les formes, à leurs malades.

Nous ne faisons pas ici une étude didactique des divers traitements réclamés par les formes variées de la folie ; nous avons particulièrement pour but d'exposer les procédés généraux qui conviennent et qui sont employés pour agir efficacement sur la plupart des aliénés ; c'est à cet ordre d'étude que nous nous sommes attaché dans nos visites aux asiles d'aliénés de la Suisse, et c'est le résultat de nos observations près d'eux que nous cherchons à faire connaître.

L'alimentation joue un grand rôle dans la réparation de l'organisme altéré ou troublé chez les aUénés ; les pauvres ont, on le sait, le triste privilège d'être plus souvent malades que les riches, et beaucoup de remèdes qui les guériraient ne sont pas à leur portée. La folie, chez les pauvres, a eu fréquemment, sinon pour cause essentielle, au moins pour aggravation, une nourriture insuffisante. L'illustre Guislain a dit : « chez nos pauvres, il suffit quelquefois de peu de temps pour dissiper les dé-

sordres intellectuels qui se rattachent à une nourriture insuffisante.» La première indication est donc, pour ceux-ci, autant et plus encore que pour les aliénés d autres situations sociales, d'offrir un régime alimentaire tonique et réparateur. L'ignorance, la spéculation, ce qui est plus odieux, ont fréquemment ajouté aux conditions déjà si malheureuses de l'aliéné un surcroît de privations, de souffrances, de dépression physiologique essentiellement funeste au malade, en négligeant ou en refusant de donner une nourriture convenable et appropriée à son état. Les conséquences ont été une diminution manifeste dans les guérisons, une augmentation dans les'décès. Un aliéniste belge des plus distingués, M. Joseph De Smeth, a publié récemment un remarquable travail, ayant pour titre : JDe la thérapeutique nutritive dans ses axjx^lications à la ]mthologie psycho-cérébrale. Il rappelle les opinions de Pinel, Jacobi, Esquirol, Guislain, qui tous ont insisté sur les avantages pour les aliénés d'une alimentation réparatrice ; il cite les études comparatives faites par Turnham, à l'égard des établissements où des conditions opposées ont été observées : dans la première catégorie d'établissements, ceux où le régime alimentaire était convenable, les guérisons s'élevaient à une moyenne de 43,70 et la mortalité était de 9,35 pour 100 ;

dans la seconde catégorie, celle où les établissements laissaient a désirer pour le régime, les giiérisons n'atteignaient que le chiffre de 37,75, tandis que la mortalité s'élevait à 14,54 pour 100. D autre part, le docteur Conolly a constaté qu a lasile de Hanwell, la quantité de nourriture ayant été augmentée, les sorties qui n'étaient que de 22 sur 100, avant cette mesure opportune, ont atteint le chiffre de 28, et la mortalité qui était de 11,69, est descendue à 8,56.

Nasse, Schultz, Erlenmeyer, Albers (de Bonn), ont consigné, dans leurs travaux, un fait qui a la plus grande valeur, c'est que le poids du corps augmentant sous l'influence d'une bonne nutrition, coïncide avec les progrès de la guérison. Albers (de Bonn), ajoute même qu'une guérison n'est pas assurée sans cette coïncidence, et qu'enfin, les variations du poids expriment les vicissitudes d'aggravation où d'amélioration de la maladie psychique. Ces observations s'appliquent spécialement à la période aiguë de la folie, ou mieux à la folie récente. On ne saurait confondre la nutrition curative avec l'obésité propre aux dernières phases de la démence et de la folie paralytique.

Sans doute ce ne sont pas les aliments seuls qui déterminent l'amélioration et la guérison auxquelles

concourt l'ensemble du traitement ; mais leur influence a été si bien appréciée par les aliénistes suisses, qu ils se sont tous préoccupés, tout d'abord, d'avoir à leur disposition les fonds nécessaires pour donner à leurs malades une nourriture convenable. C'est ainsi que, dans les tableaux comparatifs des sommes affectées â ce service dans divers asiles, on voit que, dans l'espace des dix dernières années, elles figurent avec une augmentation de près d'un cinquième. Nonobstant, les directeurs des asiles ne cessent d'être en instance pour obtenir une élévation du tarif de la pension payée par les communes, pour l'entretien des aliénés â leur charge, et aussi une contribution plus élevée de la part de l'état cantonal, à qui, en sa qualité d'autorité supérieure de la police, incombe essentiellement de se charger des aliénés pauvres.

Après avoir pourvu â l'organisation des services de l'asile, au classement des malades, aux soins généraux et particuliers qu'ils réclament, à une alimentation propre â reconstituer leur organisme, unpoint important à régler est l'emploi de leur temps. Cette partie de l'hygiène mentale, tout à la fois physique et morale, est, sans contredit, celle qui, en raison surtout des heureux résultats obtenus, est l'objet de la plus grande sollicitude de la part des aliénistes.

Des distractions de diverses sortes ont été proposées et appliquées avec plus ou moins de succès : la musique, les exercices gymnastiques,.les représentations théâtrales même ont été institués dans des établissements d'aliénés. On en a retiré des avantages dans certains cas ; mais ce serait une grande erreur de croire que ces moyens puissent être prescrits d'une manière générale ; ils ont même présenté parfois des inconvénients, ils ont, en quelques circonstances, dégénéré en abus; aussi est-ce avec une grande discrétion et uniquement à l'égard de malades tout spéciaux que, dans les asiles de la Suisse, on use de procédés de cette sorte. Il n'est pas rare cependant qu'on fasse réunir en commun des malades choisis, pour leur faire des conférences sur des sujets qui les intéressent ou les amusent ; les entretiens entre les médecins, les pasteurs attachés aux asiles et les malades, dirigés avec tact et mesure, produisent des effets plus sûrs et plus salutaires.

Les promenades permises et accordées comme récompense ou encouragement sont réglées dans un excellent esprit ; c'est pendant ces promenades que les aliénés, observés avec soin, montrent le mieux le véritable côté de leur nature particulière, et aussi le degré d'amélioration qui s'est produit en eux.

Les promenades, pratiquées dans des lieux clioisis, commencent au printemps ; elles sont dirigées par les médecins, qui se font accompagner par les gardiens les plus intelligents et les meilleurs observateurs ; ceux-ci ont pour mission, non-seulement de surveiller les malades et de les garantir contre tout danger ou tout écart, mais rentrés à lasile, ils doivent fournir chacun un rapport au directeur.

Les renseignements recueillis servent à former des groupes parmi les malades, et ces groupes confiés aux médecins-adjoints, aux internes, ou aux surveillants, sont conduits plus tard séparément dans des directions et vers des lieux le plus en rapport avec leur état mental et les impressions qu'on croit utile de leur procurer. É

Beaucoup de gens seront étonnés en apprenant que certains malades peuvent être ainsi conduits sur des lacs, toujours surveillés sans doute mais presque à leur insu, que quelques-uns dirigent des barques non loin des bords, et qu'enfin plusieurs se baignent dans les eaux des lacs, comme nous l'avons constaté pour l'asile de Préfargier, situé auprès du lac de Neufchâtel.

Ces exercices ont l'influence la plus salutaire ; tant il est vrai que la liberté est un besoin et un ; agent de vie pour toute créature humaiiie, et lors-

qu on ne peut la lui laisser entière, c'est agir sagement et utilement que de lui en accorder la plus grand somme possible.

Une indication qui est le meilleur corollaire de cette liberté, est de savoir diriger son emploi vers le goût et la pratique du travail.

Le choix entre les divers travaux est affaire d'appréciation, il est subordonné nécessairement à l'état du malade : les travaux les plus favorables sont ceux qui s'exercent en plein air; l'action bienfaisante de la lumière, jointe à celle de l'air libre, favorise la bonne distribution des forces vitales et par conséquent la nutrition.

' Pour les malades dont l'état ne permet pas qu'on les place dans ces conditions, on a soin de leur créer des occupations dans l'asile même, où leurs anciennes professions trouvent à s'exercer et à s'entretenir ; indépendamment des avantages qu'en retire le malade, l'asile y trouve des ressources dont le produit contribue à diminuer ses charges : nulle part mieux que dans les asiles de la Suisse, ces travaux ne sont institués et dirigés.

Les travaux à l'air libre peuvent prendre tout leur essor dans les fermes ou domaines, d une étendue souvent très -vaste, annexés invariablement à tous les asiles de la Suisse.

L'expérience acquise dans tous les pays, les résultats consignés dans tous les livres traitant de la matière, dispensent de démontrer l'utilité, la nécessité pour tout asile, detre situé au milieu de la campagne et de disposer de terres propres à être cultivées par les aliénés : nulle contrainte, bien entendu, ne leur est imposée; elle est inutile d'ailleurs, car la généralité d entre eux sont les premiers à demander à prendre part à ces travaux ; on sait même, au l3esoin, le leur faire désirer, et leur accorder ces occupations comme une récompense ; elles deviennent un plaisir pour beaucoup.

Lorsqu'on se promène au milieu de ces travailleurs des champs, on ressent un véritable soulagement à la pensée que les aliénés se font illusion à eux-mêmes sur leur état ; Tillusion gagne même le spectateur, il se demande si, au milieu de cette ruche où chaque travailleur apporte si naturellement son tribut sous Toeil de lordonnateur qui les dirige, il ne se trouve pas transporté au milieu dune population plus exempte que tant d'autres, des tristesses et des misères sociales. Ce qui frappe surtout, c est le calme et la sérénité qui se lisent sur de nombreux visages, parfois même une sorte de gaieté qui n a rien de bruyant.

Il est, en Suisse, une fête champêtre qui, depuis

des siècles, reste dans les mœurs des paysans, c'est la fête du foin : lorsque la grande coupe des prairies se pratique, quand les chars ont été chargés de l'herbe odorante, tous ceux qui ont pris part à ce travail se livrent à de joyeux ébats, ils entourent et accompagnent, en chantant, jusqu'à la grange, les chars dont le faîte est enrubané.

Les aliénés aspirent à la venue de cette fête du foin avec autant d'ardeur que les autres habitants de la contrée et lorsqu'ils ont fauché, fané l'herbe, puis chargé le char, on les voit se grouper tout à l'entour de leur trophée. Il semble même qu'ils ressentent une sorte d'orgueil ou de contentement intérieur, ils se disent peut-être : ceci est notre œuvre ; qui sait si plusieurs ne songent pas aussi en ce moment là qu'ils se rendent utiles à la société dont ils reçoivent assistance.

Nous n'oublierons pas, quant à nous, les impressions profondes que nous avons ressenties, en assistant à l'une de ces fêtes portant en elles tant d'enseignements.

Cette visite des aliénés au milieu des champs, reportait tout naturellement notre pensée vers la colonie de Gheel, où nous avions fait, il y a plusieurs années, des observations que nous avons consignées dans un autre travail. Nous nous entretenions avec

le médecin de lasile Suisse où nous nous trouvions, des résultats remarquables obtenus par le régime familial. Je redressai quelques erreurs répandues sur l'organisation et le mode d'être de la colonie de Gheel, erreurs entretenues en partie par un ouvrage sur Gheel, écrit par le docteur Cramer, directeur de la Rosseg. Bien que ce travail du docteur Cramer dénote un homme de grand mérite, évidemment l'auteur, ou n'a pas séjourné assez longtemps à Gheel, pour bien voir, ou ne s'est pas convenablement rendu compte de l'état des choses, puisqu'il va jusqu'à conclure, contrairement à l'évidence, que le mode d'assistance familial pratiqué à Gheel, est infiniment plus coûteux que ne l'est celui des autres établissements ; notre confrère, du reste, reconnaissait avec nous les grands avantages attachés au régime familial en pratique à Gheel, mais il objectait les difficultés, pour ne pas dire l'impossibilité, de créer d'emblée un établissement de ce genre au milieu de populations qui n'avaient pas été préparées, de longue main, comme l'est celle de Gheel : ces observations étaient justes sans doute, mais il disait lui-même qu'il serait bien, en vue d'initiation à la psychiatrie familiale, de tenter l'entretien de certains malades dans des familles habitant près de l'asile. A côté des avantages à retirer de ces essais, au

point de vue médical, les asiles insuffisants parfois pour répondre à toutes les demandes d'admission, trouveraient là un moyen de diminuer leur population. Déjà même dans un remarquable rapport fait par le docteur Fetscherin, sur l'asile de la Waldau, la proposition de placer des aliénés convalescents dans des familles réunissant de bonnes conditions, a été présentée sous une forme vraiment digne d'attention, et nous croyons qu'elle a été prise en considération.

L'état des convalescents est l'objet d'études et de soins tout particuliers de la part des aliénistes suisses; les mesures les plus sages sont prises et enseignées pour arriver à parfaire des guérisons ébauchées et pour prévenir les rechutes.

Plusieurs sociétés de patronage se sont formées pour protéger le pauvre qui a été aliéné et qui, rendu à la liberté, après un traitement heureux, se trouverait exposé à des accidents nouveaux s'il restait abandonné à lui-même sans ressources, s'il n'était dirigé, soutenu, assisté. Ces sociétés de patronages rendent à cet égard de très-grands services : comment ne se seraient-elles pas fondées dans un pays où il n'est pas un individu qui, ayant failli, même par sa faute, ne trouve pour le relever et le ramener dansUa voie du bien, des patronages

apportant dans leur œuvre essentiellement humanitaire, bien qu'austère, autant d'activité que de prévoyance.

Ce qui nous a frappé encore dans nos études médicales et sociales, sur les aliénés en Suisse, c'est le soin avec lequel on poursuit la constatation des diverses infirmités et la reclierche des causes qui les déterminent ou les entretiennent. Des recensements fédéraux sont pratiqués d'après des tableaux où les diverses rubriques se multiplient et se perfectionnent, de façon à ne laisser ignorer ni le nombre ni la nature des infirmités. C'est ainsi que le dernier recensement fédéral en 1871, établissait qu'il existait dans toute la Suisse 2,032 aveugles, 6,544 sourdsmuets, 7,764 aliénés y compris les idiots et les crétins. Ce cliifire de malheureux infirmes paraîtra considérable pour une population de 2,650,000 habitants. Le gouvernement suisse n'hésite pas à le faire connaître ; nous sommes convaincu que beaucoup de pays qui se croient ou se disent mieux partagés, en offriraient peut-être un plus grand nombre, si les statistiques y étaient faites avec autant de soin et de bonne foi.

Pour ne parler que des aliénés, la subdivision, ou mieux la séparation des aliénés propre ment dits et des idiots et crétins, fait descendre le

cliiiFre des premiers aux 2/5 environ du nombre total.

Bien que ce chiffre reste encore élevé, il est consolant de savoir que le dénombrement fédéral de 1871, comparé à celui de 1846, moins complet cependant, accuse une diminution notable d'aliénés de toutes sortes ; pour le canton de Berne, seul, le plus peuplé et l'un des plus mal partagés, la diminution est de 278. Nous disons que ce fait est d'autant plus consolant qu'on entend chaque jour et de toutes parts, des plaintes sur l'accroissement formidable de ce m.al; les aliénistes suisses attribuent cette plainte sur l'accroissement supposé de la folie, à la dissimulation d'un grand nombre d'aliénés, avant que leur admission fût favorisée dans les asiles aujourd'hui institués, prescrite même par la législation actuelle : l'absence de statistique sérieuse pour les années antérieures contribue également à produire des erreurs dans les appréciations.

Nous ne pouvons, on le conçoit, dans un travail nécessairement restreint comme le nôtre, exposer les faits révélés par les dénombrements, en ce qui concerne chacun des cantons en particulier, où se rencontrent d'ailleurs de notables différences quant au nombre des aliénés, et aux formes de la maladie; mais nous donnerons comme indications sur des

points essentiels de l'aliénation mentale, certaines observations faites dans le canton de Berne.

Le sexe. Les aliénés hommes sont dans la proportion de 44,6 7o, les femmes, 55,4 %.

I^àge. Le plus grand nombre des aliénés est entre 30 et 50 ans. Les hommes dans la proportion de 44 °/o, les femmes 48 7o- Ces résultats sont assez en harmonie avec ceux constatés en Angleterre et en France.

La durée de la vie. Si les idiots succombent presque tous avant l'âge de 50 ans, les-aliénés proprement dits, au contraire, fournissent dans le canton de Berne, un contingent notable de la population au-dessus de 70 ans, puisqu'il s'en trouve encore 6,41 %. Ceci prouve la longévité des aliénés préservés, par la vie simple et la bonne hygiène dans les asiles, de beaucoup d'influences délétères, qui compromettent l'existence des gens sains d'esprit.

V état-civil. Les célibataires aliénés l'emportent de beaucoup sur les gens mariés.

La fortune. — 41,4 °/o du total des aliénés appartiennent à la classe aisée; 18 7o à sans fortune; 1 1 ,3 7o aux indigents (momentanément assistés) ; 29,3 7o aux assistés (incapables d'aucun travail, complètement assistés).

Parmi les aliénés, plus de la moitié, 58 «/o, restent

dans leurs familles, les autres 42 % sont dans les asiles.

Quant aux différentes formes des maladies mentales proprement dites y 41,57o de ces affections appartiennent aux formes primaires, et 58,5 % s-ux formes secondaires.

Le résultat le plus important à connaître est, sans contredit, la proportion de guérisons chez les aliénés soumis au traitement dans les asiles : yoici ce que nous avons constaté dans celui de la Waldau. Depuis l'ouverture de cet établissement en 1855 jusqu'au 30 décembre 1871, il y a été admis 1513 personnes, 730 hommes 783 femmes. Le premier janvier 1872, il restait à l'établissement 320 personnes. Quant aux 1193 autres, 486 sont sortis guéris, 206 améliorés, 164 sans changement, 337 morts, d'où la proportion suivante : Pour 100, 41 guéris, 18 améliorés, 13 sans changements, 28 morts.

Nous mettrons en regard les résultats constatés dans Illenau, l'asile national du duché de Bade, cité avec raison comme l'un des mieux conçus et des mieux dirigés.

A Illenau, sont sortis sur 100 malades admis :

Guéris 39, améliorés 25, sans changements 20, morts 15.

Il importe de rappeler qu'à Illenau on se débar-

rasse chaque année d'un certain nombre des incurables qui sont dirigés sur lasile de Pforzheim ; ce qui explique en outre comment la mortalité y est si peu considérable.

Or, les malades admis à la Waldau (Berne), sont bien loin de présenter les mêmes conditions ; ils se répartissent de la manière suivante, d après les formes typiques :

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