LES CRÉTINS
Le crétinisme a été constaté en un grand nombre de lieux, mais nulle part, peut-être, il ne s'est présenté dans des proportions aussi considérables qu'au sein de plusieurs des cantons de Suisse.
On comprend ainsi comment ce pays, appelé par certains auteurs la terre classique du crétinisme, a été le théâtre des études les plus approfondies, en vue de mieux connaître et de combattre cet état.
Nous n'avons point ici a décrire le crétin, dont la triste peinture a été faite partout ; nous nous bornerons à dire que lorsque l'affection est au degré le plus complet, le crétin est au-dessous de l'idiot, et que, dans ce cas, il constitue un véritable monstre chez lequel il y a privation totale de la faculté de penser. Le docteur Cerise a -décrit cet état de la manière suivante : « dans le degré inférieur, le crétin ne peut ni se déplacer, ni faire un signe, ni mouvoir ses paupières ; il ne grandit pas, il vieillit sans puberté et sans adolescence, il ne sait pas même manger. Un grognement semblable à celui du cochon est a peu près le seul bruit qu'il fasse entendre, annonçant mieux une sensation pénible qu'une atonie des muscles
de la respiration et le râle bronchique par accumulation de mucosités ; ses cris ne varient jamais : c'est une voyelle suivie brusquement d'une sorte de hurlement. »
Heureusement le crétinisme est loin de^ présenter constamment cette forme désespérante ; souvent il est incomplet, chez l'enfant surtout; et dans ce cas il y a encore des degrés divers contre lesquels l'action combinée de la médecine et de l'éducation, autrement dit, un traitement médico-pédagogique, peut arriver à guérir cette cruelle infirmité, à la faire rétrograder, à l'arrêter au moins dans sa marche funeste.
Deux choses sont essentielles à apprécier : l'état que présente le crétin comme individu , les causes particulières ou générales qui engendrent et entretiennent le crétinisme.
L'étiologie du crétinisme a été traitée par de nombreux savants : de Saussure, Fodéré, Bénédict, de Humboldt, Boussingault, Cerise, et d'autres ont tour à tour examiné la part d'influence attribuée à la qualité des eaux, à la topographie, à la constitution de l'air. Nous n'entrerons pas dans la discussion de ces opinions, dont plusieurs ont été l'objet de controverses entre leurs divers auteurs.
La crudité des eaux servant de boissons, la pré-
sence de sels calcaires, l'absence réelle ou supposée de l'oxygène, de l'iode, dans les eaux des diverses contrées où le crétinisme est endémique, ont un rôle fort contesté, nié même par beaucoup d'observateurs.
Mais il est un fait constaté et reconnu par tous, c'est que les vallées profondes, humides, étroites et obscures, sont le siège à peu près exclusif du crétinisme, à l'état endémique, dans une population mal nourrie, mal logée, mal vêtue, généralement privée de travail, et vivant comme en dehors de la civilisation.
Une opinion longtemps répandue, mais complètement abandonnée aujourd'hui, est le rapport de cause à effet, considéré comme obligé, entre le goitre et le crétinisme. Nous avons vu nous-même nombre de crétins ne portant pas de trace de goitre ; inutile de dire que. l'on rencontre, tous les jours, des gens qui, nonobstant un goitre volumineux, jouissent au plus haut degré de toutes leurs facultés intellectuelles ; de plus le crétinisme est rare dans beaucoup de pays où le goitre est endémique ; toutefois la concomitance du goitre et du crétinisme se retrouve dans plusieurs lieux, mais, alors même, le volume du goitre est loin d'être en rapport avec le degré de crétinisme.
Ces deux affections peuvent donc exister, absolument indépendantes l'une de l'autre, dans les contrées
même où sont les crétins; la Savoie en particulier en donne la preuve : nous avons observé là des goitres énormes, chez des femmes du peuple notamment, dont la poitrine était envahie et en grande partie recouverte par ces bronchocèles, nous avons conversé avec elles et nous avons trouvé leur intelligence aussi nette, aussi développée que chez les autres femmes de la m^ême condition.
Mais prenant les crétins avec leur infirmité bien établie, notre intention est de démontrer ce qu'il est possible de faire, ce qui a été fait pour eux.
Tous les médecins qui les ont étudiés attentivement ont reconnu que l'état d'un grand nombre était susceptible d'éducation. Foderé avait l'un des premiers exprimé cette pensée ; il indiquait même certains procédés à mettre en œuvre pour arriver à ce résultat, pour améliorer au moins leur condition. Le docteur Iphosen, envoyé par le gouvernement de Saxe pour étudier la question du crétinisme en Suisse, se prononçait hautement, dès 1817, pour la fondation d'instituts particuliers destinés aux crétins ; il conseillait de les établir sur des lieux élevés, au milieu de l'air libre et sain. Un médecin suisse, le docteur Guggenbulh, réalisa cette pensée, en 1840; il fonda alors un établissement près d'Interlaken, canton de Berne, sur le plateau de TAbendberg, situé à 1000
mètres au-dessus du niveau de la mer ; il y reçut en quelques années quatre-vingts enfants crétins. Après avoir été soumis à son traitement , un tiers d'entre eux étaient maîtres de l'instruction élémentaire, leurs forces physiques et leur intelligence étaient assez développées pour leur permettre de suivre les écoles publiques, apprendre un état, ou s'appliquer aux travaux agricoles et domestiques.
La méthode de traitement du docteur Guggenbulh, dont nous avons eu l'avantage d'avoir communication pendant un de nos séjours à Interlaken, a trop d'importance, elle a amené de trop bons résultats pour que nous ne pensions pas utile de l'indiquer.
Le premier soin était d'agir sur la constitution et de la fortifier. L'air pur des montagnes et une nourriture substantielle étaient des préliminaires indispensables pour atteindre ce but. Le lait de chèvre doué, dans ces contrées, d'une vertu aromatique toute spéciale, était d'un grand secours pour l'alimentation. Les préparations ferrugineuses, le quinquina, les toniques étaient administrés ; on usait aussi des eaux de Wiedegg, situées dans le voisinage et administrées en boisson; les bains froids étaient mal supportés, mais les bains et les lotions aromatiques étaient très-favorables : à l'action du bain et pendant sa durée on se servait d'un appareil de rotation
magnéto-électrique de grande force. La gymnastique venait à son tour exercer les forces des jeunes malades, à laide d'exercices bien entendus.
Après les indications de l'ordre physique, M. Guggenbulli mettait en pratique le traitement moral. D'abord l'éducation des sens : l'ouïe est assez fine chez la plupart des crétins, on parvient facilement à leur faire prononcer des mots qu'on leur a souvent répétés et à remplacer ainsi, par un langage articulé, leurs sortes d'anciens mugissements; comme pour l'éducation des sourds-muets, on s'efforce de faire remarquer au jeune crétin les inflexions que forment les lèvres, lorsqu'on leur parle, afin qu'ils les imitent pour redire les mêmes mots. Le sens de la vue ofîre moins de ressources, car lorsqu'il y a, comme cela arrive souvent, strabisme, myopie, on a de la peine à exercer sur eux une action soutenue.
Quant au toucher,^ on l'exerce chez les crétins pour fixer leur attention, lorsqu'on leur fait articuler des lettres, en mettant entre leurs mains des caractères de bois représentant ces lettres et avec lesquels on leur apprend à former des mots.
L'odorat et le goût sont peu développés; on les excite, soit par des agents chimiques, soit par diverses substances alimentaires.
Cette première éducation est mise à profit pour
Si ÉTUDES MÉDICALES ET SOCIALES.
modifier les penchants vicieux des crétins : ainsi on s'efforce de modérer la Yoracité qui les porte à tout mettre dans leur bouche ; par les exercices gymnastiques et les occupations qu'on leur crée, on éloigne les propensions erotiques si funestes pour eux. On cherche à rendre leur caractère affectueux et social, à en faire disparaître ce qu'il a de timide et de peureux, et ce qu'il peut avoir de hargneux et de méchant. On s'attache surtout à développer les dispositions que les enfants paraissent montrer pour certains arts.
Pour tirer les qualités intellectuelles de leur assoupissement, on étudie les sentiments moraux et on cherche à les développer dans une bonne direction. Cette méthode, suivie avec persévérance, a fourni des résultats remarquables. Les crétins les plus bruts ne sont pas absolument incurables ; à force de s'occuper de ces infortunés, on leur apprend à parler, à chanter, à lire, écrire, - compter, à tracer des dessins. Plusieurs crétins se distinguent par des talents mécaniqîies, les uns dessinent, d'autres construisent de merveilleux châteaux de cartes.
L'important est de pouvoir tirer parti, en les dirigeant, des dispositions qu'ils présentent ; on trouve une preuve de ce que l'on peut attendre de ces efforts, dans les travaux du crétin Mind, le peintre
de Berne, qui a fait de remarquables tableaux de chats, où il a même su mettre de l'esprit.
En résumé, le traitement de M. Guggenbulh consiste à donner a la créature humaine la conscience des principes qui sont la base de ses facultés, et à favoriser ainsi le développement du sens intellectuel. On commence par faire saisir la comparaison, les analogies et les dissemblances entre les objets, en procédant par degrés de grandeur, de couleur, de forme, de substances, de parties, ei»., ensuite on résume ces jugements pris en détail, pour en composer une idée générale, et on fait découler certaines conséquences de ces idées générales.
Si la curabilité des crétins pouvait être encore l'objet d'un doute dans quelques esprits, ce doute devra disparaître après avoir lu ce qu'a écrit sur lui-même et sur son propre frère, le docteur Odet, qui exerçait la médecine dans le Valais.
« Un savant médecin, dit-il, que je me glorifie d'avoir pour proche parent, est venu à bout de me remettre au rang des hommes, de crétin au premier degré que j'étais. J'avais été confié, par suite de circonstances urgentes, à des mains mercenaires, à l'âge de trois ans et demi, et j'y étais resté pendant l'espace de deux ans. C'est aussi en fortifiant le physique qu'on développa peu à peu l'intelligence de
mon plus jeune frère qui, encore à la mamelle, fut séparé de ma mère par ordre du médecin, et ne fut repris qu'au bout de deux ans et demi, époque de son rétablissement. Quoiqu'on le visitât souvent, le crétinisme frappait lentement ses facultés intellectuelles, sous le masque de quelques maladies compagnes de l'enfance. Rentré à la maison, on ne fut pas peu surpris du danger qui le menaçait : on mit tout en œuvre, mais le mal avait déjà pris de profondes racines ; il était au second degré. Il fallait du temps et de la patience. On ne se découragea pas : et à huit ans, il commença à se faire comprendre ; à neuf, il articula des phrases entières, et à onze, il se trouva à même d'aller au collège. »
Il est certain que le traitement agira d'autant mieux que les enfants qui seuls peuvent en être l'objet seront plus jeunes, et on ne peut songer à guérir les adultes. Les deux premières années de l'existence sont, d'après M. Guggenbulh, les plus favorables pour le traitement; quant à ceux qui sont plus âgés, le degré de guérison et de développement se mesure particulièrement sur celui de leur capacité à articuler des sons.
Après la septième année de leur âge ; si les enfants continuent à être soumis à un traitement rationnel, ils n'ont plus de rechute.
M. Guggenbulh est d'avis que le traitement du crétinisme curable exige de trois à six ans ; il a remarqué que l'amélioration arrivait souvent par saccades.
L'institut fondé par le docteur Guggenbulh â l'Abendberg, fonctionna pendant une quinzaine d'années, il rendit les services les plus signalés aux crétins qui y étaient soignés, il montra à la science la voie qui devait être suivie pour combattre une infirmité considérée comme incurable ; mais des entreprises semblables demandent avant tout, pour les diriger, des hommes aussi dévoués qu'instruits : nous avons le regret de dire qu'après M. Guggenbulh, l'établissement de l'Abendberg fut délaissé; depuis dix ou douze ans, il n'existe plus.
Ce n'est pas que les procédés du docteur Guggenbulh n'aient fait leurs preuves et n'aient convaincu ceux qui les ont connus ; loin de là, ils sont appliqués avec les mêmes succès aujourd'hui encore, mais sur des individus pris isolément, par des précepteurs spéciaux, non plus dans de grands établissements. Les esprits ont porté toute leur attention plus encore vers la destruction du cr<2tjm5m6 endémique que sur le traitement de quelques crétins. Les causes de cette endémie reconnues appartenir â l'ordre physique et â l'ordre économique et social, de partout on s'est
mis à l'œuvre pour combattre simultanément les unes et les autres.
Percement de routes, endiguement des torrents, des rivières et des fleuves, dessèchement des marais, défrichement des bois en certains lieux, reboisement en certains autres, culture des terres, reconstruction des habitations dans des conditions meilleures, travaux de diverses sortes procurés aux populations croupissant auparavant dans l'inertie et la misère : voilà les mesures d'ensemble poursuivies chaque jour avec une ténacité sans égale, avec une ardeur croissante. A ces mesures se joint l'instruction portée jusque dans les hameaux isolés, apprenant non-seulement à lire et à écrire, mais les règles de l'hygiène, et en première ligne, les préceptes de la propreté, les principes et les lois de la sociabilité.
Les efforts les plus soutenus parviennent chaque jour à faire abandonner aux pauvres familles l'habitation de ces étroites et sombres vallées dans lesquelles le soleil ne pénètre jamais ou quelques minutes à peine, comme nous l'avons constaté dans certaines gorges du Valais traversées par la route du Simplon. On prépare à ces familles des logements convenables construits sur les coteaux et dans une bonne exposition, on leur crée des travaux des champs ou de quelque ingénieuse industrie, qui
les occupent et leur procurent des ressources à laide desquelles toute leur existence est transformée, depuis leur alimentation jusqu'à leurs vêtements.
Voilà comment procède la civilisation en Suisse, comment elle fait reculer devant elle la misère, rignorance. les maladies, même réputées incurables. Toute la vallée du Rhône était autrefois remplie de crétins ; aux environs de Martigny, un village, la Baltiaz, avait à cet égard la réputation la plus triste et la plus justifiée: à peine y trouvait-on quelques individus ayant leur développement normal. Aujourd'hui sa population triplée n'offre plus un seul crétin. Toutes les statistiques, tous les documents démontrent la diminution rapide et, en beaucoup de lieux, la disparition complète du crétinisme.
N'est-ce pas là une des plus belles, une des plus nobles conquêtes dues aux principes, à l'énergie d'un peuple qui, pour être à la hauteur de ses institutions, a compris que son premier devoir était d'extirper les germes funestes qui empoisonnent l'existence physique et morale de l'homme.
Cet exemple devrait être suivi dans les grandes villes où il n'est pas rare de trouver un crétinisme produit des mauvaises conditions physiques et morales des populations encombrées, vivant dans des
carrefours obscurs aussi funestes que les gorges étroites des Alpes.
L'atmosphère humide, saturée d'influences pernicieuses, l'absence des rayons solaires, une nourriture insuffisante, pauvre en substance animale, la privation de culture intellectuelle, le manque de propreté, tel est le mode d'être qui pervertit l'hématose et engendre une dyscrasie scrofuleuse, rachitique, compliquée de chlorose et de stupidité de l'intelligence et des sens, un véritable crétinisme enfin, aussi funeste que celui de la Suisse et de la Savoie, et contre lequel les mêmes armes devraient être employées.
J'aurais à exposer d'autres et importantes considérations sur le crétinisme, mais je ne fais point ici un traité ex professa; y Sii peut-être même, en raison de la nature de mon travail, donné un développement un peu long à ce chapitre; mais le sujet était si bien en situation, parlant de la Suisse, que j'ai cru pouvoir m'éloigner, en cette circonstance, des limites que je me suis imposées, dans les indications sommaires que je cherche à fournir.