ACTE V. SCÈNE III
Do. Votre amour le fait naître, et vos yeux le redoublent 1675
Mé. Si je ne puis calmer les soucis qui vous troublent.
Mon amour avec vous saura les partager.
Do. Ah ! vous les aigrissez, les voulant soulager !
Puis-je voir tant d'amour avec tant de mérite.
Et dire sans mourir qu'il faut que je vous quitte? 1680
Mé. Vous me quittez ! ô ciel ! Mais, Lyse, soutenez :
Je sens manquer la force à mes sens étonnés.
Do. Ne croissez point ma plaie, elle est assez ouverte ;
Vous me montrez en vain la grandeur de ma perte.
Ce grand excès d'amour que font voir vos douleurs 1685
Triomphe de mon cœur sans vaincre mes malheurs.
On ne m'arrête pas pour redoubler mes chaines,
On redouble ma flamme, on redouble mes peines ;
Mais tous ces nouveaux feux qui viennent m'embraser
Me donnent seulement plus de fers à briser. 1690
Mè. Donc à m'abandonner votre âme est résolue ?
Do. Je cède à la rigueur d'une force absolue.
Mk. Votre manque d'amour vous y fait consentir.
Do. Traitez-moi de volage, et me laissez partir;
Vous me serez plus douce en m'étant plus cruelle. 1695
Je ne pars toutefois que pour être fidèle ;
À quelques lois par là qu'il me faille obéir.
Je m'en révolterais, si je pouvais trahir.
Sachez-en le sujet ; et peut-être, madame,
Que vous-même avouerez, en lisant dans mon âme, 1700
Qu'il faut plaindre Dorante au lieu de l'accuser ;
Que plus il quitte en vous, plus il est à priser,
£t que tant de faveurs dessus lui répandues
Sur un indigne objet ne sont pas descendues.
Je ne vous redis point combien il m'était doux 1705
De vous connaître enfin, et de loger chez vous, Ni comme avec transport je vous ai rencontrée :
Par cette porte, hélas ! mes maux ont pris entrée,
Par ce dernier bonheur mon bonheur s*est détruit ;
Ce funeste départ en est Tunique fruit, 17 lo
Et ma bonne fortune, à moi-même contraire,
Me fait perdre la sœur par la faveur du frère.
Le cœur enflé d'amour et de ravissement.
J'allais rendre à Philiste un mot de compliment ; Mais lui tout aussitôt, sans le vouloir entendre : 17 15
" Cher ami, m'a-t-il dit, vous logez chez Cléandre, "Vous aurez vu sa sœur, je Taime, et vous pouvez " Me rendre beaucoup plus que vous ne me devez : " En faveur de mes feux parlez à cette belle ; " Et comme mon amour a peu d'accès chez elle, 1729
" Faites l'occasion quand je vous irai voir." À ces mots j'ai frémi sous l'horreur du devoir, Par ce que je lui dois, jugez de ma misère ; Voyez ce que je puis, et ce que je dois faire. Ce cbeur qui le trahit, s'il vous aime aujourd'hui, 1725
Ne vous trahit pas moins s'il vous parle pour lui. Ainsi, pour n'ofienser son amour ni le vôtre, Ainsi, pour n'être ingrat ni vers l'un ni vers l'autre, J'ôte de votre vue un amant malheureux.
Qui ne peut plus yous voir sans vous- trahir tous deux: 1730 Lui, puisque à son amour j'oppose ma présence ; Vous, puisqu'en sa faveur je m'impose silence. Mè, C'est à Philiste donc que vous m'abandonnez ? Ou plutôt c'est Philiste à qui vous me donnez ? Votre amitié trop ferme, ou votre aînour trop lâche, 1735 M'ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fâche ? Que c'est à contre-temps faire l'amant discret, Qu'en ces occasions conserver un secret !
Il fallait découvrir... Mais, simple ! je m'abuse,! Un amour si léger eût mal servi d'excuse ; 1740