‹ La SulammiteChapitre 18 sur 44 · C. HYPOTHÈSE DU BERGER ET DE LA PRINCESSE ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

C. HYPOTHÈSE DU BERGER ET DE LA PRINCESSE ÉTRANGÈRE

Les deux formes qu'a revêtues jusqu'ici l'hypothèse du berger sont donc inacceptables l’une et l’autre. Mais il suffit d’une légère modification apportée à la seconde pour écarter l’objection capitale que nous venons de signaler. |

Pourquoi identifier l'épouse du troisième acte avec la Sulammite? Non seulement rien ne prouve cette identité, mais plusieurs considérations s’y opposent :

Si cette épouse était la Sulammite, on ne voit pas pourquoi elle aurait dû quitter le palais de Jérusalem pour y être aussitôt ramenée en grande pompe. |

On ne comprendrait pas non plus pourquoi soixante guerriers, le glaive sur la hanche, par crainte des dangers de la nuit, seraient allés la chercher dans le village de Sulem ou Sunem, ni quels dangers pouvaient menacer une telle escorte au milieu du royaume de Salomon.

Mais il y a plus : Salomon dit clairement d’où vient sa nouvelle épouse et il donne en même temps la raison de cette nombreuse escorte armée et prête à tout événement :

Avec moi du Liban, épouse,

Avec moi du Liban tu viens, etc.,

Loin des demeures des lions,

Loin des monts des léopards (1v, 8).

Elle vient donc de la région du Liban et de l’'Hermon, de cette contrée infestée par des bêtes féroces, et où soixante guerriers n'étaient pas de trop pour protéger un si précieux trésor. C'était donc une princesse étrangère, probablement une princesse phénicienne, car le psaume xLVv célèbre le mariage de Salomon avec une fille de Tyr :

RE

Oublie ton peuple et la maison de ton père, Et, fille de Tyr, avec des présents Les riches du peuple te rendront hommage.

Et, d’après divers historiens anciens cités par Tatien (1) et Clément d'Alexandrie (2), Salomon épousa, entre autres princesses d’origine étrangère (3), la fille du roi de Tyr Hiram.

On comprend maintenant pourquoi Salomon l’appelle ma sœur épouse (1v, 9 ss.). Cette expression, inexplicable dans la bouche d’un roi s'adressant à une fille des champs, n’a rien que de naturel si elle est adressée à une princesse. — Le berger appelle de même la Sulammite ma sœur (Y, 2).

Enfin, notre opinion nous permet d'expliquer un procédé littéraire, qui serait sans cela une incompréhensible négligence : je veux parler de la ressemblance littérale qui existe entre les compliments de Salomon à sa nouvelle épouse et ceux qu'il adresse à la Sulammite au premier et au quatrième actes (4). Ces répétitions, presque textuelles, qui trahiraient, si Salomon s’adressait dans les deux cas à la même personne, une pauvreté d'imagination inadmissible chez un si grand poète, sont au contraire, avec notre interprétation, l’une des beautés les plus originales du poème. Elies sont intentionnelles. L'auteur a voulu par ce moyen montrer combien est méprisable et ridicule l'amour sensuel et grossier du polygame, qui prodigue indifiéremment les mêmes flatteries banales à des femmes difiérentes. Quand, au quatrième acte, on entendait Salomon, troublé

(1) Discours aux Grecs, 31.

(2) Siromat. 1, 21.

(3) I Rois x1, 1-3, 5, 33.

(4) CE 1v, L'œ à 5, 45; 11v, À 6, 2 à vi, 5 et 65 1v, 3/6: à-vr, 7:

Fi de

par les regards courroucés que lui lance la noble et fière paysanne, lui répéter mot pour mot quelques-uns des compliments qu'il adressait naguère à sa nouvelle épouse, on devait, j'imagine, éprouver une certaine gaieté; mais le verset 7 :

Ta joue ressemble à une moitié de grenade, À travers ton voile,

devait redoubler l'hilarité des spectateurs, car la nouvelle épouse, la princesse étrangère, avait naturellement un voile, tandis que la Sulammite, qui vient de s’entretenir simplement avec ses compagnes et de leur raconter un rêve qu'elle a fait, n’en avait certainement pas. De sorte que Salomon, dans son trouble, ne sachant comment achever son compliment et son distique, les termine l’un et l’autre par une grosse niaiserie, qui ne pouvait manquer de faire rire à ses dépens.

Quoi qu’il en soit, l'épouse du troisième acte n’est pas la Sulammite (1), mais une princesse étrangère (2). Nous

(1) Hitzig a aussi reconnu que l’épouse n’est pas identique à la Sulammite; mais il a eu tort d’en faire une fille de Jérusalem, d’après une interprétation ‘inexacte de 11, 10; et surtoui, il a stérilisé cette idée juste en admettant que le berger paraît en scène avec la Sulammite à partir de 1v, 6. — Nœldeke s'exprime un peu plus exactement en parlant de « fêtes que le roi célèbre en l'honneur de son mariage avec une de ses femmes qui a cédé sans peine à ses désirs ».

(2) CI. ce passage de Dom Calmet, qui ne m'est tombé sous les yeux que longtemps après être arrivé au résultat exposé plus haut : « Quelques-uns ont prétendu que c'était une fille de Tyr dont Salomon chante ici l’épithalame... Il invite ici l'Épouse à venir du Liban (1v, 8)... Le Psalmiste dit que les filles (?) de Tyr étaient de la noce de Salomon et qu’elles offrirent leurs présents à l’Épouse (Ps. xziv [= xLv|, 13). Tout cela pourrait faire croire qu'elle était Tyrienne.— D’autres soutiennent qu’elle était de Jérusalem ou de Sunam... On ajoute qu’elle était une simple bergère, obligée par ses frères à garder les troupeaux (?).. Elle va à la vigne et aux champs... » —

Qui sont ces quelques-uns qui ont soutenu que l’épouse du Cantique des

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