Le berger au dernier acte seulement
C’est ce qu’a fort bien compris Ewald. D'après lui, Salomon s'efforce, dans le premier acte, d’inspirer de l'amour à la belle Sulammite, qui le repousse. Alors, désespérant de parvenir autrement à ses fins, il se résout à l’élever à la dignité de reine et fait tout préparer pour son mariage avec elle (n1, 6 ss.). Mais si la Sulammite y consentait, où seraient sa fidélité et son courage? Il est donc clair qu’elle ne peut pas y consentir. Mais comment alors se débarrasser de cette fin d’acte, qui exprime si clairement le consentement de la nouvelle épouse et le triomphe de Salomon? Ewald v parvient par un procédé d’une audace et d’un arbitraire inouïs : il coupe en deux l’acte du mariage, applique la première partie seulement au mariage de Salomon avec la Sulammite (111, 6 — 1v, 7), et attribue la seconde, où le nouvel époux continue à s'adresser à l'épouse et où celle-ci lui répond (1v, 8 — v, 1)... À qui? À la Sulammite elle-même! Seulement, comme c’est un homme qui parle en cet endroit, et non une femme, elle ne ferait que répéter, dans une sorte de rêverie, des paroles qui lui seraient adressées, à ce qu’elle s’imagine, par son ami absent. à
Pour rendre la chose un peu moins invraisemblable, Ewald suppose qu'avant les prétendues paroles du berger répétées par la Sulammite, un distique aurait disparu, signifiant à peu près ceci:
Voici mon bien-aimé, Il vient et me parle ainsi :
Il lui dirait donc que quand même elle serait dans le Liban, sur le sommet de l’Amana, etc., elle viendra avec lui, c’est-à-dire qu'il saura la délivrer; puis il lui expri-
LRO, merait son amour dans les termes les plus passionnés; elle y répondrait (v. 16 b): il reprendrait la parole avec plus de passion encore (v, 1). Et c’est la Sulammite qui, le jour de son mariage avec Salomon, répêterait cet étrange dialogue entre son bien-aimé absent et elle-même!
Et « la justesse de cette interprétation ne souffre pas — pour Ewald — le moindre doute »! Inutile de redire qu’elle estaussiinvraisemblable que possible. S'il y a quelque chose de clair au monde, c’est que ce qu’Ewald appelle la seconde partie du troisième acte (1v, 8 ss.) est la continuation du discours de Salomon à sa nouvelle épouse.
Vaihinger et M. Godet en conviennent. Seulement ils supposent que quand la nouvelle épouse (la Sulammite) dit en répondant à Salomon :
Que mon bien-aimé vienne à son jardin (v. 16 b),
elle s'adresse au berger qu'elle aime et non à Salomon ! Salomon croit que c’est pour lui et répond en conséquence (v, 1); maïs tant pis pour lui! Vaïhinger assure qu'il dut être détrompé un peu plus tard! Fort bien! Mais qui détrompera les spectateurs et les lecteurs?
M. Godet, réunissant (comme Ewald) cet acte au commencement du suivant, admet qu’au moment où Salomon se croit sûr du triomphe, — à la fin de l’acte, — sa captive lui échappe et tombe dans une sorte d’extase : elle croit entendre son bien-aimé frapper à sa porte, etc. (v, 2 ss.).
Tout cela est souverainement invraisemblable (1).
(1) Les montagnes, les antres des lions, les monts des léopards, d’où Salomon prie son épouse de venir (1v, 8), sont, d’après M. Godet, le trône où elle est assise (!), sous prétexte que, d’après le livre des Rois (x, 19 s.), le trône de Salomon était entouré de lions d’or massif! — M. Godet pense
DE La
Non! il est de toute évidence que le troisième acte décrit un mariage réel de Salomon; et il n’est pas moins évident que la Sulammite ne peut pas consentir à épouser le roi. Si ce mariage monstrueux s’accomplissait au milieu du poème, après que la jeune fille a déclaré si souvent, ce qu'elle déclarera encore plus loin, qu’elle aime un berger et veut lui rester fidèle, le reste de l'ouvrage n'aurait plus ni sens ni intérêt; la conduite de la Sulammite serait inexplhicable; l’action dramatique serait brisée, précisément au moment où la situation commence à devenir émouvante. L'auteur de ce cheï-d’œuvre ne peut pas s'être rendu coupable d’une telle violation des lois les plus élémentaires, non seulement de l’art, mais de la nature et du bon sens. |
Mais si la Sulammite ne peut pas consentir à épouser son tyran, pouvait-elle davantage se prêter à la cérémonie
qu’au-dessus du sens naturel du poème, il y en a un autre, allégorique. Il renouvelle l'interprétation allégorique en l’adaptant à celle d’'Ewald. Ce n’est plus Salomon, c’est le berger qui est le type de Jéhovah. David n’a-t-il pas appelé Jéhovah son Berger (Ps. xxin, 1)? La Sulammite (— la pariaite ?) représente l’Israël selon l’esprit, le peuple idéal, qui aspire vers son Dieu. Salomon représente la royauté. Les filles de Jérusalem sont l’Israël charnel, fasciné par l’éclat de la royauté. Les frères de la Sulammite sont les maîtres indigènes que Dieu avait donnés à son peuple, avant tout Samuel, qu’indigna si profondément le désir d'Israël de se donner un roi, puis les sacrificateurs et les lévites.
Le vrai sujet du drame est le changement profond apporté par l'institution de la royauté au rapport d'Israël avec son Dieu. La Sulammite (le peuple d'Israël idéal) a eu le tort de se laisser pousser par un caprice de son âme au milieu des chariots d’une suite de prince (vr, 12), c’est-à-dire de vouloir un roi; voilà pourquoi elle, fille de prince (vu, 1), a été condamnée à garder les vignes (1, 5), c’est-à-dire les territoires conquis par ses rois. [Observons que cette explication va à l’encontre du texte de plusieurs manières :
1° La Sulammite avait été forcée par ses frères à garder les vignes avant de s'approcher des chars royaux.
2 Ce sont ses frères qui l’y avaient forcée, parce qu'ils étaient irrités contre elle. Ce ne sont pourtant pas les sacrificateurs ou les prophètes (— les
Sen Et
d’apparat décrite au troisième acte? Pourquoi se laisser porter en palanquin dans les rues de Jérusalem, comme si elle consentait à son mariage avec Salomon? Pourquoi ne s’y est-elle pas opposée dès le début?
Mais, dira-t-on peut-être, elle n’a pu résister à la volonté royale. Salomon a donc voulu l’épouser malgré elle et s'exposer ainsi gratuitement à l’afiront d’un refus public! Cela est bien peu conforme au caractère de ce roi, qui la rend plus tard à sa famille, quand il est bien convaincu de l’inutilité de ses eflorts.
Mais enfin, soit! Salomon veut l’épouser de force. Pourquoi donc la renvoie-t-il vers le nord de la Palestine pour avoir la peine de l’y faire chercher immédiatement après par une escouade de soixante guerriers, qui la ramènent aussitôt à Jérusalem?
Tout cela n'est-il pas absolument invraisemblable?
frères de la Sulammite) qui forcèrent Israël à garder les territoires conquis par la royauté !...] |
Dans ce rude métier elle a perdu sa beauté et elle n’a point gardé sa propre vigne, c’est-à-dire que son propre pays ne lui appartient plus : Israël est écrasé d'impôts.
Salomon (la royauté) cherche à fasciner la Sulammite (le vrai Israël), qui le repousse et préfère son berger, c’est-à-dire Jéhovah. Le poète a voulu exhorter le peuple à faire comme elle. |
C’est à ce point de vue que M. Godet explique « les quatre énigmes en forme » qui terminent, d’après lui, le Cantique des Cantiques: celle du pommier, de la petite sœur, des deux vignes et de la fuite du bien-aimé (V1, 5 ss.).
Les explications qu’il en donne font certainement beaucoup d’honneur à son imagination! Le pommier, par exemple, est l’emblème du Paradis terrestre; c’est là que le Messie fut enfanté, le jour de la promesse. [Par qui? Qui fut sa mére? Comment la Sulammite, le vrai Israël, l’a-t-il éveillé, et éveillé sous le pommier ?.. etc., etc.]
Ce n’est pas tout. A côté de cette interprétation allégorico-historique, qui est la vraie, M. Godet en admet une autre (allégorico-personnelle), qui voit dans la Sulammite, captive dans le palais de Salomon, l’image de l’âme fidèle enfermée dans la prison du corps et aspirant vers Dieu. « Ce n’est pas là, dit-il, allégoriser arbitrairement, mettre dans le texte ce qui n’y est pas!... » Qu'est-ce donc, si ce n’est pas cela ?
AE CNE