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Nous ferons observer maintenant que pour le premier article, le maïs, il y a une différence de 4,52 dollars, ou 58 p. 100, entre la meilleure (1871) et la plus mauvaise (1878) des années de la série. Si nous appliquons cette différence aux 10,331,000 acres de la récolte de maïs en 1881, on trouvera que le total s'élève en chiffres ronds à environ 16 millions sterling (400 millions), rien que pour cette seule céréale: il en est de même, mutatis mutandis, de toutes les autres récoltes. La superficie totale des terres en culture aux États-Unis en 1880 es! de ±1'A millions d'acres; et il est évident que s'il y a une différence seulement d'un dollar par acre, dans la valeur (\c^ récoltes entre une année et une autre, elle représente une perle Ou un gain qui n'est pas moindre de 46 1/2 millions de livres sterling (1,162,500,000 fr.).
Quant à l'avenir de l'agriculture britannique, bien des
gens ne s'en préoccupent qu'avec un sentiment de profond
découragement. Ils disent que nous ne pouvons soutenir la
concurrence des terres vierges des Etats-Unis, du Canada, et de nos colonies d'Australie avec un fret océanique qui n'est guère que de 1 schelling par bushel entre ces pays et les grands centres de consommation anglais. Ils fout remarquer qu'en Angleterre nous n'avons pas seulement à payer une rente moyenne de 25 à 30 shellings par acre de Lerre cultivée, maisque nous portons une surcharge de taxes s'élevant à environ 5 shellings de plus, tandis que, dans les nouveaux pays, les fermiers ont la terre pour rien ou presque rieu, et ne payent que des taxes nominales. Ils ajoutent que, pour obtenir un résultat quelconque, l'agriculteur anglais doit dépenser en engrais une grosse somme, variant entre 50 et 100 p. 100 delà rente actuelle ; qu'il doit être attentif à la rotation des récoltes, et que la culture doit atteindre une extrême intensité, tandis que le fermier américain, disposant d'une étendue sans limites de terre fertile, peut laisser la paille pourrir sur le sol, sans qu'aucune autre fumure soit nécessaire, sans recourir à aucune rotation de récoltes, aussi longtemps que la terre garde sa fertilité première; qu'enfin sa terre étant épuisée, ce qui est l'affaire de peu d'années, il peut l'abandonner pour un autre lot du même sol vierge. On ajoute que la situation est la même pour l'élevage du bétail. Que. peut faire, s'écrient les pessimistes, un éleveur anglais contre les ranchos à bétail du Nevada, de la Californie et du Texas, où l'on obtient 90 veaux de toute centaine de vaches, ou de génisses ayant plus de deux ans; où les éleveurs peuvent amener leur bétail en Angleterre, battre nos agriculteurs sur leurs propres marchés, et se faire 50 à 60 p. 100 de revenu annuel rien que sur le bétail, sans compter la valeur croissante de leurs terres, et enfin où les troupeaux peuvent paître à leur guise clans des pâturages naturels d'étendue illimitée, loués pour un prix très rapproché de rien ?
L'avenir n'ofïVe-t-il donc nulle espérance? Les agriculteurs anglais sont-ils forcés de se résigner à la suprématie de ces terres lointaines et de l'accepter comme inévitable ?
Heureusement, en n'est pas là le verdict des personnes les plus autorisées en pareille matière. L'opinion de Sir James Gaird est que le principe général du système à l'aide duquel l'agriculteur britannique a atteint sa prééminence « continuera à pester maître du terrain ». 1! repousse la proposition de rétablir une taxe de 5 shellings sur le Itlé impoiié, eu faisant remarquer que : la proximité de nos divers centres de population (Londres n'est plus maintenant que l'un d'eux), qui soûl les marchés les meilleurs du monde, donne une protection naturelle bien plus élevée que celle-là, et il termine en demandant : s'il est supposante que le fermier anglais, avec toute l'habileté dont il a hérité, et celle qu'il a acquise, avec le travail dont il dispose à bien meilleur marché que l'Amérique, soit incapable de soutenir la lutte contre son compétiteur étranger (1). Deux, circonstances doivent probablement, avant peu, peser sur l'importation des blés américains. La première, c'est le prix croissant de la culture, conséquence de l'épuisement des terres vierges que leur proximité rend facilement accessibles ; la seconde, c'est l'accroissement probable du prix de transport sur les chemins de fer, conséquence de l'amélioration générale du commerce, et de l'abandon des tarifs de combat. Il est aussi à prévoir que le coût de la culture peut être affecté par la hausse du prix du travail, dont le taux, pendant ces dernières années, a été plus favorable que d'ordinaire aux opérations agricoles.
L'élevage du bétail donne plus d'espérances, et il est plus facile de prévoir son avenir que celui de la culture des céréales. Tout d'abord l'approvisionnement en bestiaux ne marche pas de pair avec la population du monde. Les hommes ont une tendance îi se multiplier bien plus vite que les animaux dont ils se nourrissent principalement. Ainsi, tandis qu'il existe 13 à 1,400 millions d'êtres humains sur la terre. L'approvisionnement de bêtes
(l) Journal delà Société de statistique pour 1881.
à cornes, en comptant les animaux sauvages et domestiques, ne dépasse pas 250 millions de têtes. L'Australie a été jusqu'ici une exception à celte règle, mais il n'en est pas de même des Etats-Unis. D'après le [census de 1880, le bétail de ce dernier pays comptait 40 millions de tètes, ce qui donnerait une quantité annuelle d'un peu plus de 41 lbs. de viande de bœuf par chaque tête d'habitant. La consommation moyenne actuelle des habitants des Etats-Unis est de beaucoup au-dessus de ce chiffre, d'où l'on a conclu que l'Amérique consomme le produit naturel tout entier de ses troupeaux, et en même temps les jeunes animaux qui devraient être réservés pour l'avenir (1). 11 est vrai que cette conclusion n'est ni reflétée ni justifiée par la statistique de nos importations de viande de bœuf des Etats-Unis, puisque, dans les dernières années, elles se sont considérablement accrues. Mais il se peut aussi que cette augmentation rende avant peu les nécessités du marché national américain si urgentes, qu'elles obligent à interrompre ce commerce qui s'est si rapidement développé (2). Mais il est certain, dans tous les cas, que le bétail ne pourra être élevé en Amérique ni d'une façon permanente, ni pour longtemps encore, à aussi bas prix qu'il l'a été jusqu'ici. « C'est une question, » dit Sir Thomas Brassey, «de savoir sile gouvernement des États-Unis n'imposera pas un droit pour le pâturage dans les terrains nationaux, quand le commerce se sera développé, et que l'on saura qu'il est lucratif pour les éleveurs de troupeaux (3). » M. Tait dit avec plus de précision que « d'ici à peu d'années la plus grande partie des terres arrosables du Texas sera livrée à la culture, et vendue à des prix considérablement accrus » (4). Il est à peine nécessaire d'ajouter que toute aug-
(1) Les champs de bétail du Far-Wust, par J. S. Tail, p. 25. -' !>'• iHT.'i a 1883 nos importations d'Amérique ont plus (pic doublé.
: Travail étranger et salaires anglais, p. 377. (4) Terres à i«'t<iil </<n<s- le Far-West.
mentation du prix d'élevage, en Amérique, quelque légère qu'elle soit, doil avoir une action favorable au fermier anglais. Il n'est pas probable que notre approvisionnement de viande de bœuf nous soit fourni en quantité un peu considérable d'aucune autre source, au moins d'ici à longtemps. Le Canada souffre en ce moment de la rareté du bétail : il ne possède, en effet, non compris les bœufs de travail, qu'environ 3 millions de hèles à cornes pour tout le pays. Ce n'est donc, en moyenne, qu'une tête de bétail par habitant. L'Australie peut nous envoyer des moutons en grande quantité ; mais il n'est pas probable que son approvisionnement en bœufs soit surabondant avant bien des années, et la distance sera toujours une barrière naturelle contre les importations venant des antipodes.
On a beaucoup parlé dans ces derniers temps de la quantité de blé que l'Inde serait capable de fournir à l'Angleterre. Qu'il soit possible de faire beaucoup dans cette direction, cela est pleinement évident si Ton se rend compte de ce qui a été déjà fait. De 1878 à 1884, nos importations de blé indien sont devenues douze fois plus considérables. Il semble cependant que les agriculteurs anglais aient moins à craindre l'Inde que l'Amérique. On ne doit pas oublier que la population de l'Inde est déjà. dans bien des provinces, plus dense que celle de notre propre pays et qu'elle subsiste entièrement sur ses récoltes : puis encore que le fret est beaucoup plus élevé pour l'Inde que pour les Etats-Unis ou le Canada.
Les ressources du Dominion canadien sont si vastes qu'elles n'ont pas encore été complètement évaluées. L'avenir développera sans doute une importation de blé canadien bien plus grande qu'elle n'a: été jusqu'ici. Sur uns sone 1res étendue du grand nord-ouest, court une bande de terre appelée la Ceinture fertile, où les récoltes moyennes sont aussi abondantes que celles du Royaume-Uni. Dans le Canada en général le rendement par acre esi de cent pour cent plus élevé qu'aux États-Unis. Mais le travail a le désavantage d'une population clairsemée et de
communications rares et en mauvais état. Tant que ces difficultés ne seront pas vaincues, le commerce d'exportation du Dominion ne peut guère prendre un développement en rapport avec ses ressources de production et d'exportation.
Le nuage noir qui est depuis si longtemps suspendu sur l'agriculture anglaise a donc aussi sa bordure argentée. La crise n'est pas de celles qui exigent des remèdes héroïques ; la proposition d'imposer des droits sur l'importation du grain, et de donner des primes à la culture nationale du blé, n'est donc ni nécessaire ni raisonnable. « Le vieil ordre change et fait place au nouveau. » Pour s'adapter a ce changement, les agriculteurs anglais ont à combattre des difficultés sérieuses et exceptionnelles. Mais la terre cultivable est le seul article d'échange qu'il soit impossible de multiplier, et le résultat final de la crise de transition dont nous sommes témoins n'amènera probablement pas les désastres et la démoralisation que tant d'écrivains ont pris l'habitude de prédire.