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CHAPITRE VIII

« L'or et le fer sont bons

Pour acheter le fer et L'or ;

Les toisons el les aliments sur toute la terre

S'échangent pour des aliments et des toisons. »

La nation la plus commerçante de L'antiquité était celle de Carthage; et c'était, contrairement à ce qui se passe dans les temps modernes, un sujet de raillerie pour les écrivains de l'époque. Les Carthaginois faisaient un grand commerce par terre et par mer; ils traversaient d'une part le mystérieux désert décrit par Hérodote comme « le rivage sablonneux qui horde la Libye féconde en bêtes féroces, et qui s'étend depuis la Thèbes égyptienne jusqu'aux colonnes d'Hercule»; et d'autre part, le large Atlantique, qu'Himilco, un de leurs chefs de mer, décrit comme « la mer ouverte, au delà des colonnes, où le brouillard épais repose sur les eaux; l'Océan qui rugit autour de la terre; la mer sans limites» (1). Et c'est dans l'aspect de leur pays, aussi bien que dans leur manière d'être et dans leurs idées, que les Carthaginois ressemblaient en plus d'un point à l'Angleterre moderne. Diodore de Sicile, en racontant l'expédition des Siciliens sous Agalhoclès, décrit ainsi le pays de Carthage :

u 11 était couvert de jardins et de mandes plantations,

(1) Sextus A.vernus, cité par Heeren.

et coupé par des canaux... On voyait une succession continue de propriétés boisées, ornées de constructions élégantes qui trahissaient l'opulence de leurs propriétaires. Ces habitations étaient bien garnies de tout ee qui est nécessaire aux plaisirs de l'homme... D'un côté s'étendaient des prairies remplies de troupeaux de bestiaux et de moutons ; dans les parties basses étaient rangées des troupes de juments poulinières de race. »

La ressemblance ne s'arrête pas là, car les Carthaginois, comme les Anglais, se distinguaient par l'étendue de leurs colonies et par leur industrie manufacturière. Carthage, suivant Aristote, conservait l'affection de sa population en « envoyant continuellement des essaims de ses citoyens dans les pays voisins, et en les élevant par ce moyen à la propriété ». Comme les colonies anglaises actuelles, celles de Carthage recevaient leur approvisionnement d'articles manufacturés de la mère patrie, et lui envoyaient en échange des produits agricoles; en sorte que, comme le remarque Thucydide, « dès que les colonies furent établies au delà de la mer, plusieurs villes commencèrent à s'appliquer à la navigation et au commerce, et les échanges qui eurent lieu furent avantageux des deux parts ».

Il n'est pas de chapitre plus intéressant dans l'histoire de l'Angleterre que celui de la croissance et des vicissitudes de son commerce. Mais ce n'est pas un sujet que nous puissions aborder ici, sinon en ce qui concerne les événements du temps passé qui pourraient éclairer ceux de l'époque présente.

M. Culloch a expliqué très clairement comment on en était venu à regarder l'excédent de la valeur des exportations d'un pays sur la valeur des importations, comme la seule cause et la mesure des progrès de la richesse de ce pays (1). A l'époque où florissait ce que l'on connaît maintenant sous le nom de système mercantile, afin de per-

(\) Principt s d'économie politique, édition 1825, page 20.

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mettre aux classes commerçantes « d'obtenir des approvisionnements à bon marché, et d'exploiter leur industrie au mieux de leurs intérêts, l'exportation du blé et des matières premières de manufactures était strictement interdite; en même temps des droits très lourds, etdes prohibitions absolues, venaient empêcher l'importation des articles manufacturés de l'étranger et assurer aux fabricants anglais le monopole complet du marché national ». Cette mesure des bénéfices du commerce fut longtemps regardée comme infaillible par la généralité des marchands et des hommes d'Etat, et elle formait, pour employer les paroles mêmes de l'auteur que nous venons de citer, « le trait principal du système d'économie politique adopté dans le but d'encourager l'industrie manufacturière aux xivc, xv°, xvic et xvnme siècles par toutes les nations de l'Europe. A l'époque où écrivait M. Culloch on était encore persuadé « qu'une nation devait se féciliter chaque année de l'excédent de ses exportations sur ses importations ».

« La manie de réglementation » que les premiers économistes ont été presque unanimes à condamner, parce « qu'elle tourmentait l'industrie de mille manières pour la détourner de ses voies naturelles; parce qu'elle faisait croire à chaque nation que l'aisance de la nation voisine était incompatible avec la sienne même; parce qu'elle fomentait cet esprit de rivalité commerciale qui a été La cause, immédiate ou éloignée, du plus en plus grand nombre des guerres modernes; parce qu'elle a poussé chaque nation à employer la force ou la ruse pour extorquer des traités de commerce de la faiblesse ou de l'ignorance des autres, sans aucun avantage réel pour ellemême; parce qu'elle a inondé la terre de sang et ruiné quelques-unes deces nations dont elle devait porter la puissance et la richesse au comble •> (I), ce système est le même qui, sous un autre nom, et avec des prétentions ei et un but à peine déguisés, se présente à nous de temps en

(i) Cours d'économie politique de Storch, t. i. page 122

temps comme une panacée universelle contre les maux du capital mal rémunéré, du travail sans emploi, de la détresse générale du commerce, et c'est aussi ce système que l'Angleterre, seule parmi les grandes nations commerciales du monde, a entièrement répudié et abjuré pour jamais.

Retracer dans ce livre la croissance des principes du libre-échange dans notre pays, depuis le jour où sir Dudley North en énonça l'esprit dans cette maxime : « le monde entier n'est qu'une seule nation ou un seul peuple relativement au commerce, et les nations n'y sont que des personnes », cela n'entre nullement dans les intentions de l'auteur de ce livre. Mais il est fort important, par rapport à la croissance commerciale des différents pays, de considérer les résultats comparatifs obtenus, tant par l'échange libre que par la protection, pour le développement du commerce et de l'industrie nationale.

Une pétition à la Chambre des communes, faite en 1820 par un grand nombre des principaux marchands de Londres, renferme à notre sens la démonstration la plus complète et la plus convaincante qui existe des bienfaits du libre-échange. Ce document sonnait pour ainsi dire le glas mortuaire de la protection et de la réciprocité. A l'égard de la première on y lisait que « l'absence de toute restriction a pour effet de donner la plus grande extension possible au commerce avec l'étranger, et la meilleure direction au capital et à l'industrie du pays; » il disait encore que « la maxime d'acheter au meilleur marché, et de rendre le plus cher possible, qui dirige tout marchand dans ses affaires personnelles, est aussi la meilleure règle applicable au commerce d'une nation ». La pétition soutenait encore, très justement^ que « si comme moyen diplomatique, il pouvait être utile parfois de présenter L'annulation de prohibitions particulières, ou de droits élevés, comme h; prix de concessions correspondantes faites en notre faveur par d'autres Étals, il ne s'ensuivait pas (pic nous devrions maintenir nos restrictions dans le

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cas où les concessions demandées par nous n'auraient pas été obtenues; car aos restrictions n'en seraient pas moins préjudiciables à nos propres capitauxet à notre propre industrie, quand même d'autres gouvernements persisteraient à conserver des règles contraires à l'économie politique.

A celte époque (1820) le commerce total de l'Angleterre avec l'étranger était évalué à environ 80 millions sterling (2 milliards) sur lesquels près de 50 millions d'exportations, en y comprenant la réexportation des marchandises étrangères et coloniales déjà importées dans les ports anglais (1). .Mais depuis lors les exportations n'ont jamais pu se tenir à la hauteur des importations, et en 1845 la valeur déclarée ou réelle des exportations n'était arrivée qu'à 00 millions sterling tandis que celle dv< importations s'était élevée à 75 millions sterling; les réexportations de marchandises étrangères et coloniales s'étaient maintenues pendant ce temps entre 8 et 16 millions sterling par année.

M. Newmarch a montré que de 1860 à 1875 l'accroissement par tête des importations et exportations pour les cinq principales nations du monde a suivi cette marche :

\ nleurs en shillings.

Importations. Exportations.

France ;>2 .'ti

Autriche 26 12

Russie 15 19

États-Unis 10 II

Royaume-Uni 100 '■'<-

Le montant absolu de l'accroissement des importations

i II est 1res difficile de faire une comparaison exacte entre une période et une autre, avant 1 854, parce que jusque-là la valeur réelle des importations et exportations de produits étrangers et coloniaux nV'iaii pas indiquée par le Bureau de commerce. L'étalon île valeur officielle auquel toutes les importations étaient rapportées jusque-là était constitué par l'année 1694, ri on le conservai! dans les comptes publics, parce qu'on supposait qu'il donnait une évaluation correcte de la quantité de marchandises représentant la somme il'' u<>> transactions annuelles avec 1rs autres paj -

et des exportations dans les mômes pays, pour la même période a été :

Valeurs en livres st.

Importations. Exportations.

France 53 64

Autriche 52 24

Russie «0 33

États-Unis 41 38

Royaume-Uni 164 90

M. Newmarch fait remarquer que l'accroissement de l'importation du Royaume-Uni était normal, tandis que celui des autres pays figurant dans ce tableau était fortement grossi par l'arrivée de commandes que nécessitait l'extension des chemins de fer. Quant à ce qui concerne les exportations, tandis que les autres pays voyaient beaucoup s'augmenter leurs exportations de matières premières, l'accroissement pour le Royaume-Uni a porté presque entièrement sur les marchandises manufacturées.

Nous allons soumettre cette question à une autre épreuve, celle de l'accroissement de l'exportation seule, chez les principales nations du monde, de 1869 à 1880, période qui comprend quelques-unes des meilleures et aussi quelques-unes des plus mauvaises années qu'ait connues le commerce de l'Angleterre, et qui est assez tapprochée du moment actuel pour indiquer ce que l'on peut appeler les tendances générales. Le tableau suivant montre que, parmi les dix nations qui y sont inscrites, le montant absolu de l'accroissement des exportations, par tète de la population, classe ces nations dans l'ordre suivant :

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