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CHAPITRE X

Lt3 fait que les salaires du travail en général, « travail perfectionné ou travail de manœuvre, intellectuel ou manuel, travail de l'homme ou de la femme », se sont accrus, est tellement évident qu'il n'est pas nécessaire d'accumuler des chiffres pour l'établir. Mais il n'est peutêtre pas aussi manifeste, au premier coup d'œil, que cet accroissement de salaire ait été profitable à notre suprématie nationale. 11 ne serait pas difficile de montrer que les nations chez lesquelles le taux des salaires est relativement bas sont néanmoins comparativement prospères; et il ne serait pas impossible de développer la proposition symétrique, à savoir, que l'élévation des salaires et la décadence nationale marchent la main dans la main.

Ouelle que soit la portée de ces considérations, on admettra sans doute généralement que la moyenne comparative des salaires est un sujet d'une importance réelle pour le maintien de la suprématie nationale, particulièrement dans un pays essentiellement manufacturier comme l'Angleterre; on peut donner bien des raisons pour justifier cette assertion, et entre autres :

1° Si les ressources de tous les pays manufacturiers, et l'efficacité de leur travail, étaient à peu près semblables, la nation qui pourrait s'assurer même le plus léger avantage pour le coût du travail aurait probablement les meilleures chances de s'emparer des marchés neutres.

± Un taux suffisant (ce qui n'implique pas nécessaire- Dent un taux élevé) des salaires est nécessaire pour maintenir l'efficacité du travail.

ti(1 SUPRÉMATIE DE L'ANGLETERRE.

3° La nation obligée de payer le travail d'un prix excessif doit, cseteris paribus, subir un désavantage dans la Lutte pour la suprématie commerciale.

4° Si les salaires montrent dans un pays quelconque une tendance à s'accroître plus vite et plus largement que dans les autres, on peut raisonnablement présumer que les espérances d'avenir de ce pays, quelque brillantes qu'elles soient temporairement, subiront de ce chef quelque échec ultérieur.

5° Comme le prix des objets manufacturés est en somme presque entièrement formé des salaires du travail, le bon marché ou la cherté relative de cette dernière marchandise (en tenant compte, bien entendu, de son efficacité aussi bien que de son coût nominal) doivent être surtout la cause déterminante de la situation industrielle d'un pays.

Après toutes ces réflexions faites, dans le dessein de faire ressortir l'importance de cette partie de notre sujet, occupons-nous maintenant de décrire la marche et la tendance des salaires dans les divers pays, afin de pouvoir apprécier la situation réelle de l'Angleterre à ce point de vue. En premier lieu, examinons les conditions du travail agricole à différentes époques. M. Thorold Rogers nous fournit (I) le tableau statistique suivant des salaires dans l'agriculture anglaise à des dates diverses, non compris la nourriture ni le logement :

SchelliDgs. Deniers.

17G7 à 1789. . ~ 6 par semaine.

1814 à 1818 de 10.6 à 10.10

1819 à 1821 de 8.6 à 9

(1) Six siècles de travail et de milan, s.

Ces chiffres montrent que, pendant les cent années finissant en 1866, les salaires du travail agricole dans noire pays se sont accrus d'environ 100 p. 100. Pour corroborer ces faits nous pourrions citer bien d'autres témoignages; mais ceux-là sont suffisants pour indiquer la tendance des salaires pendant la période dont il s'agit.

Depuis 1866, l'accroissement du taux des salaires agricoles a continué plus ou moins rapidement dans notre pays, et aussi, mais à un moindre degré, sur le continent européen avec des variations causées principalement par la concurrence plus ou moins active des emplois industriels. Puisqu'il existe des différences de près de 100 p. 100 dans les salaires des divers districts du Royaume-Uni, pour un travail agricole exactement de même nature, il n'est pas facile d'indiquer une moyenne générale (1). Afin d'approcher autant que possible de cette moyenne, nous avons choisi les salaires payés dans vingt et un des principaux comtés d'Angleterre (2) tels qu'on les a présentés au parlement, et nous avons trouvé qu'ils représentent une moyenne de 13 sch. 1 d. 1/2 par semaine; mais si nous prenons pour base le travail à la tâche, la moyenne monte un peu audessus de 16 schellings par semaine (3). Ces chiffres s'appliquent à 1869-70, et depuis ce temps il y a eu des accroissements considérables, principalement dans les comtés manufacturiers. Le taux des salaires payés pour le travail agricole en 1878 a été le sujet d'une enquête faite par M. Escott (4), qui a trouvé après examen de nombreux comptes rendus, que le taux moyen à cette époque, pour le travail d'un homme fait, était de 15schelings par semaine « sans compter les sommes extra, gagnées pendant la mois-

(1) Dans le Northumberland et le Cuinberland, le taux maximum est de 22 schellings par semaine; dans le Dorset et le Wilts, il n'est que (!'' Il à \2 M'kellings.

(2) Voiries Statistiques mélangées du Royaume-Uni, part VIII, p. 335.

(3) Nous n'avons pris que quatorze comtés comme base de la moyenne des salaires obtenus par le travail à la tâche.

i L' Angleterre, son peuple, son gouvernement et ses occupations.

son, ni les allocations de bière el de lait ». Les salaires nominaux sont en effet accompagnés dans la grande majorité des cas par des « avantages » d'une valeur variable, mais généralement assez élevée, et il ne faut pas oublier 'que le plus grand nombre des laboureurs mariés ont leur propre gain considérablement augmenté par le travail de leurs femmes et de leurs entants (1).

Si nous passons maintenant du travail élémentaire, celui de l'homme de peine, au travail intelligent et perfectionné, il est probablement impossible de produire une preuve plus convaincante du progrès qui a été fait dans la rémunération des classes ouvrières pendant les cent dernières années, que celle que nous fournissent les salaires des ouvriers typographes. On peut dire avec plus ou moins de vérité de tous les autres ouvriers, que leur rémunération a été affectée par des causes sans relation immédiate avec la tendance naturelle des valeurs, ou qui même lui sont complètement étrangères. Dans presque toutes les industries manufacturières l'outillage a été perfectionné à un tel point que les conditions actuelles de production diffèrent absolument de celles d'il y a cent ans. Dans la plupart de nos manufactures, un ouvrier, à l'aide de nos méthodes et de nos procèdes perfectionnés, est capable maintenant d'accomplir beaucoup plus de travail en un temps donné, qu'il n'aurait pu le faire à aucune autre époque antérieure, lui certains cas l'effet de ce changement a été d'abaisser la moyenne des salaires au lieu de l'élever. Dans les industries du coton et de la laine, cette tendance est résultée de la

(1) M .11. -J. Liltle donne L'exemple suivant des gains d'un travailleur agricole el de sa famille; ce tableau nous semble d'ailleurs un peu optimiste :

Laboureurs, 52 semaines à 15 sh 39.17.00

Sa femme, salaires occasionnels i 1 1>. lu

J lune Bile, travail d'été occasionnel 5.9 05

Fils Biné, travail cous tant 12.8 .04

1 Qls, en été el par occasion i.ll .4

Compte de moisson 24.17,10

Gl mage i 00.00

rotai

substitution du travail, comparativement élémentaire, des femmes et des enfants au travail perfectionné de l'ouvrier, et elle s'est produite exactement en proportion de cette substitution. La surveillance d'un métier a vapeur n'exige pas la même force et la même capacité que le tissage a la main, et pendant le temps que ce dernier a mis h disparaître, les salaires des tisserands ont diminué graduellement, tandis que, en même temps, s'élevait le taux de la rémunération de l'employé qui le remplaçait. Même pour les travailleurs Agricoles, les conditions du travail sont bien différentes aujourd hui de ce qu'elles étaient il y a cinquante ou cent ans. L'agriculture est devenue une occupation bien plus scientifique qu'elle ne l'était alors ; des machines nombreuses ont été mises au service de l'agriculture; l'intervention des moissonneuses, des batteuses mécaniques, des charrues à vapeur, et de cent autres nouveaux engins ayant pour but d'économiser l'effort humain, a fait une révolution dans le travail de la ferme comme dans celui de la fabrique, et cette révolution s'est fait plus ou moins sentir, suivant la somme de capital et de talent qu'on appliquait jadis à cet effort.

Le métier de l'imprimeur n'a subi aucun de ces changements et incidents qui ont si vivement affecté les autres catégories du travail. Le procédé pour le placement des caractères généralement en usage aujourd'hui est pratiquement le même que l'on employait au temps du roi Georges 111. Evidemment nous ne prétendons pas, en parlant ainsi, donner à croire que la typographie prise en général n'a éprouvé aucune modification considérable dans cet intervalle. La presse a imprimer d'aujourd'hui diffère du tout au tout de celle d'il y a cent ans. Dans presque toutes lis autres branches de cette industrie de grands changements et de grands progrès ont eu lieu. Mais pour le seul travail du placement des caractères, qui occupe de beaucoup le plus grand nombre d'ouvriers, il n'y a eu pour ainsi dire aucun changement (1). Cependant nous trouvons que le

(I) D> ~ machines ;i placer les caractères nul été proposées plusieurs fois, mais jusqu'à présenl elles n'ont été que très peu mises en usage.

lis SUPRÉMATIE DE L'ANGLETERRE.

taux moyen des salaires payés aux compositeurs à Londres a passé de 20 schellings par semaine de 63 heures en 1784. à 30 schellings par semaine de 54 heures en 1884, tandis qu'à Édimboùrgla moyenne des salaires s'élevait de 17 schellings par semaine de 00 heures à 30 schellings par semaine de i'i heures (1). Si nous cherchons à l'aide de ces nombres la valeur exacte de la moyenne par heure, nous trouvons que l'accroissement à Londres a été de 3 d. 8 (0 fr. 38) à 7 d. 6 (0 fr. 76) par heure, ou exactement 100 p. 100, tandis qu'à Edimbourg il y a eu en même temps un accroissement de 3 d. 9 par heure ou 144 p. 100. Dans cette dernière ville les salaires payés il y a cent ans étaient de 13 schellings par semaine au-dessous de ce qu'ils sont aujourd'hui, tandis que la durée du travail était plus longue de 12 heures, ou 22 p. 100 en plus. A Londres les salaires de 1784 étaientau-dessous de ceux de 1884 de 16 schellings par semaine, tandis que le nombre des heures de travail était plus grand d'environ 17 p. 100.

Selon ce qui précède, l'accroissement dans les salaires des imprimeurs aurait été plus grand, de 1784 à 1804, qu'il ne l'a été depuis, ce qui est en désaccord avec la statistique générale des variations. En effet, en 1784, comme nous l'avons dit déjà, la moyenne des salaires payés à Londres était de 20schellingsparsemaine; en 1886 la moyen ne est de 30 schellings par semaine, taudis que la durée du travail a été diminuée de 11 p. 100. De 1804 à 1800, l'accroissement n'a été que de 6 schellings par semaine, le nombre d'heures restant le même. Depuis 1800 il n'y a eu aucun changement matériel dans les salaires des compositeurs, mais le nombre des heures de travail a été réduit d'abord à 60, puis à 54. A Edimbourg le taux moyen a passé de 18 schellings en 1800 à 25 schellings en 1840 par semaine de lit» heures. Depuis 1840 les heures ont été réduites de 12 par semaine et la moyenne des salaire- a augmenté de -'» schellings par semaine.

(l) Ces chiffres ont été gracieusement fournis .'i l'auteur par la presse Ballantyne, qui existe depuis environ un siècle,

De même que les imprimeurs, les ouvriers qu'emploie l'industrie de la construction ontparticipé à l'accroissement généraldes salaires pendant ces dernières années, sans tenir compte des troubles spéciaux ni des variations dans les modes et procédés de travail. Nous pouvons citer de nombreux témoignages à l'appui de cette assertion. Les comptes rendus de l'hôpital de Greenwich donnent le taux des salaires payés aux artisans de cette catégorie jusqu'en 1729. En choisissant l'année 1 785, et comparant les salaires d'alors avec ceux qui sont indiqués dans la « Statistique mélangée du Royaume-Uni » comme payés en 1880, nous trouvons les chiffres compris dans le tableau suivant :

METIERS

Briquetier . ,

Maçon

Charpentier,

Plombier . . ,

MOYENNE

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