CHAPITRE IX
« Le bon marché et la qualité sont Et seront toujours les lois maîtresses et directrices
Du commerce. » Yahranton.
Si Ton écrivait une histoire complète de l'industrie anglaise, il est probable que le développement des procédés et des machines fournirait les plus intéressants épisodes et d'excellentes leçons. Le perfectionnement des machines depuis leur conception la plus grossière, jusqu'à leur forme la plus parfaite; la merveilleuse économie qu'elles ont [.réduite dans les arts et les manufactures; le déplacement de travail qu'elles ont occasionné, et la foule de nouvelles occupations ou de nouvelles formes de travail qu'elles ont engendrées; l'opposition faite au remplacement du travail à la main par les machines, tant par L'avarice et la mauvaise volonté des employeurs que par le manque de prévision et l'ignorance des classes ouvrières; le bon marché croissant des marchandises et l'amélioration générale qui en fut la conséquence, les conditions sociales et économiques provenant de l'amélioration des méthodes et des procédés de production: Les efforts laits par Les parties intéressées pour s'assurer Le monopole des inventions utiles, el pour en réserver les bénéfices à un pays ou à un Lieu particulier ;telles sont quelques-unes des phases pleines d'intérêt ,<1(. |a question que nous sommes sur le point d'examiner. Il n'j a pas beaucoup plus d'un demi-siècle qu'un comité Qommé pour s'enquérir des causes de la dépréciation du
travail dans Ja Grande-Bretagne formula les conclusions suivantes : « Les privations et la détresse de l'artisan et de l'ouvrier anglais s'aggravent par les manifestations de la puissance de la vapeur, et par son application libre à toutes les fonctions et à tous les produits réservés autrefois à la main de l'homme, ce qui diminue la demande de travail humain ; tandis que l'offre du travail s'accroît, et amène, en conséquence, une tendance à diminuer de plus en plus les salaires en général. Pendant ce temps les revenus du rentier, de Fhommc oisif, de l'employé et du pensionné du gouvernement restent fixes et permanents, et les conséquences résultant de l'extension incessante des taxes alimentant les revenus fixes pèsent avec une force toujours plus grande sur l'artisan et l'ouvrier, qui voient diminuer sans cesse les facultés et les ressources destinées à leur permettre de supporter ce fardeau. »
La citation qui précède indique assez ce que les ouvriers pensaient de ces applications mécaniques pendant les premières années de ce siècle.
La suprématie industrielle et commerciale de l'Angleterre, spécialement en ce qui concerne l'amélioration des méthodes d'exploitation des manufactures, a sans aucun doute été très favorisée parles encouragements accordés à l'immigration des étrangers apportant avec eux la connaissance d'industries et de métiers qui n'étaient alors que très peu pratiqués chez nous. La tolérance pour toutes les formes de religion; la liberté civile et religieuse absolues; un accueil cordial à tous les persécutés quittant leur patrie pour chercher un refuge dans notre pays ; une reconnaissance facile delà supériorité des procédés et des méthodes qu'ils nous apportaient ; l'absence de toute jalousie à l'égard de la position faite à ceux qui pouvaient nous enseigner ce que nous ignorions encore ; une application énergique de toutes les additions ainsi faites à notre stock scientifique, voilà les conditions qui ont contribué à établir la haute situation actuelle de l'Angleterre parmi les nations, tout autant que les ressources en charbon fossile, la fertilité d\i
sol ou la facilité des transports par mer, quelque grands au'aientéléà uotre avis aussi ces avantages.
0n remarquera, parmi les inventions el les progrès à raide desquels L'Angleterre a conquis'en partie sa suprematie; combien sont nombreuses les industries qui lui «ml venues delà France et de T Allemagne. Les manucfactures
de laiûages doivenl beaucoup aux Flamands forces de Witter leur patrie par les envahissements de la mer. L'industrie de la soie lut introduite par un certain nombre de réfugiés français qui passèrent en Angleterre après a révocation de l'Édit de Nantes. La fabrication de la coutellerie fut implantée dans le nord de l'Angleterre par des colons allemands. Nous pourrions multiplier les exemples de
cette nature presque à l'infini. La vérité esl que, suivant les expressions de Jevons, « presque toutes les industries pratiquées en Angleterre jusque dans le siècle dernier étaient d'ori-ine continentale; l'Angleterre, dernièrement encore, était novice et inférieure dans les arts ». Et comme preuve de celte infériorité il constate que « les machines a force motrice animale, la roue a aubes à double effet, la pompe a chaîne les inventions à courant d'air, comme les soufflets, le van,' les lampes, les fourneaux, puis encore les chariots à roues pour les mines nous sont venus de l'Allemagne ». Mais si l'Angleterre d'il y a un siècle était en arrière des autres pays pour les résultats de son génie inventif, clle a amplement pris sa revanche, et affirmé sa suprématie, depuis cette époque.
La machine à vapeur de Watt, les locomotives de lrevethick et Stephenson, le métier à filer de Arkwright, la mule-jenny de Crompton, la fileuse de Hargreaves, la navette volante de Kaye, le métier de Cartwnght, les rouleaux a rainures de Cort, le haut fourneau do Neilson. le procédé pneumatique de Bessemer, la fournaise a gai régénératrice de Siemens, voila un certain nombre des inventions et des procédés qui ont donne a l'Angleterre sa
haute prééminence" parmi les nations manufacturières du momie, et qui ont associé son nom avec les progrès les
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plus précieux et les plus profitables pour l'humanité. Beaucoup de ces inventions ont moins d'un siècle d'ancienneté; la priorité dans leur application , assurée à l'Angleterre par le fait de son initiative, lui a conféré des avantages qui durent encore à présent. Tout le reste du monde avait besoin de cette force que Boulton entreprit de lui fournir, et c'est un article dont nous continuons encore à l'approvisionner.
L'étendue du bienfait qu'a répandu sur l'humanité l'usage de la puissance de la vapeur et des machines qui épargnent la main-d'œuvre est trop évidente pour que nous jugions utile de traiter ce sujet avec quelque détail. 11 n'y a pas de fait qu'une histoire des prix mette plus nettement en lumière. Babbage a constaté que, en conséquence de ces améliorations, le coût d'un grand nombre d'articles d'un usage journalier, dont il avait recueilli les prix, de vente pour chacune des années 1812 et 1832, avait diminué dans cet intervalle de50à90pour 100(1). Survingt et un articles qu'il a cités, les prix de douze ont été réduits de plus de 00 p. 100. On pourrait multiplier à l'infini les exemples de cette nature. Cette tendance a été universelle ; plus les procédés de fabrication ont été compliqués et perfectionnés, plus grande a été, en général, la réduction de prix procurée par ce progrès mécanique. Peut-être trouvera-t-on l'exemple le plus frappant de cette loi dans les lainages. Il y a 200 ans, il fallait 10 hommes et 25 femmes travaillant pendant 61 jours, pour produire une pièce de drap qui pourrait maintenant être achevée en autant d'heures par deux ouvriers.
La grande différence, entre 1800 et 1830, dans le prix des articles manufacturés, est due évidemment à l'introduction, pendant cet intervalle, des métiers à vapeur et d'autres aides mécaniques du travail. M. Baines- établit que, dans la période ancienne, tout bon tisseur a la main pouvait produire 2 pièces de toile de coton de 9 pouces sur 8, par semaine; chaque pièce ayant 24 yards de lon-
l Organisation des manufactures.
gueuret contenant 100 fils àla trame par pouce. En 1823 un tisseur âgé de 15 ans et conduisant 2 métiers pouvait tisser 7 pièces semblables dans une semaine; en 1826 un tisseur âgé de 1S ans et dirigeant 4 métiers pouvait lisser 12' pièces semblables par semaine; et en l8io un tisseur âgé de 16 à 20 ans el aidé par une fillette de 14 ans pouvait achever 22 pièces semblables par semaine.
Porter cite un exemple 1res intéressant de l'effet produit par la liberté des importations et les améliorations apportées aux applications mécaniques (1). Il est emprunté à la nature et à l'évaluation des dépenses en matériel et en travail nécessaires pour la construction d'un navire de 7i canons, soit de 1,706 tonnes, dans chacune des années 1805 et 1836. 11 montre que pour tous les articles de dépense, excepté l'un des moins importants, il y a eu une réduction sensible dans la dernière année relativement à la première. Tandis que le navire de 1805 coûte en moyenne 36 1. 11 sh. 3 d. par tonne, celui de 1836 ne coûte que 26 1. 4 sh. 7 d. Autrement dit le coût moyen de la tonne est de 38 p. 100 plus élevé dans la première que dans la dernière année. La différence dans la quantité du travail est un des articles les plus frappants qui soient compris dans ce calcul. Le travail des charpentiers monte à 4 1. 12 sh. par tonne en 1803, et seulement à 3 1. 3 sh. par tonne en 1836; le travail des ouvriers ordinaires est réduit de 12 à 7 shillings par tonne : celui des calfats de 12 à 10 shillings; et celui des forgerons de 2 I. 5 sh. à 2 livres par tonne.
Quelle est la nation qui possède l'avantage d'avoir le système le meilleur et le plus complet de machines épargnant la main-d'œuvre? C'est une question souvent posée dans les discussions sur le progrès industriel comparatif des divers pays. Elle n'est nullement susceptible d'être tranchée à la légère. C'est une question, au contraire, qui ne peut être résolue qu a L'aide d'une investigation patiente et minutieuse des conditions relatives de chaque industrie.
h Vrogrè» delà nation. Éd. 1847, p. 596.
Un point est hors de discussion. L'époque est passée depuis longtemps où les économistes se demandaient si la « machinery » n'était pas un grand mal, en raison de la tendance immédiate à enlever leur emploi aux ouvriers manuels. Toutes les classes, y compris même les ouvriers les plus illettrés, sont maintenant disposées à admettre que, ainsi que l'écrit M. Culloch, « les perfectionnements de la machinery sont semblables parleurs effets aux perfectionnements de l'habileté et de la dextérité de l'ouvrier », et que « quoique ces perfectionnements l'obligent parfois à changer d'emploi, ils n'ont aucune tendance à diminuer la demande réelle du travail ».
JNous disions tout à l'heure qu'il est pratiquement impossible de comparer un pays avec un autre, en ce qui concerne l'extension qui peut être donnée avec efficacité k l'emploi des machines, sans entrer dans des dissertations sur chaque manufacture, auxquelles il ne faut pas songer dans un ouvrage comme celui-ci. Il faudrait d'abord un expert pour analyser chaque industrie, et pour l'analyser non pas à la légère, mais avec toute la précision et l'intelligence que pourraient lui assurer l'expérience et la spécialité. El, même alors, il serait difficilement possible d'émettre des conclusions qui fussent acceptées par tout le monde, parce qu'il y ajuste autant de manières de voir différentes parmi les ingénieurs sur la meilleure machine à adopter dans une circonstance donnée, qu'il y en a parmi les dénominationalistes sur la question de savoir quelle est la meilleure religion. Prenons l'exemple d'une imprimerie de journal. Il en est qui préféreront la machine Walter, d'autres celle de Marinoni, d'autres celle de Yictory, et d'autres enfin la machine perfectionnée de Hoc. Chaque machine est appelée à exécuter exactement la même fonction, celle de produire, en un temps donné, un nombre indiqué de feuilles imprimées; et chacune peut, à sa manière, remplir cette fonction également bien ; il existe néanmoins de grandes différences entre les unes et les autres : différence de prix d'achat, de tendance à se dété-
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riorer, de durée, de volume et de ce que les ingénieurs appellent getatability (disponibilité, etc.).
11 n'y a pas de longues années encore que nos manufacturiers, dans leur vive défiance, ne permettaient pas à leurs rivaux, surtout s'ils étaient étrangers, d'examiner leur outillage" quand il était nouveau. Maintenant encore, ce sentiment domine en grande partie dans plusieurs de nos grands ateliers. On sent en effel que la protection donnée par la loi des brevets n'est pas suffisante dans ce cas. La grande dépense et les difficultés qu'entraîne la prise d'un brevet détournent bien des gens de faire patenter les petites améliorations, qui n'ont peut-être qu'une faible portée isolément, mais qui contribuent, parleur réunion, à une économie considérable dans la production. Mais on ne saurait douter que cette jalousie et. ce sentiment d'exclusion ont reçu plus d'un échec pendant ces dernières années. Et quel a été le résultat? C'est simplement que les manufacturiers du monde entier sont déjà ou possèdent les moyens de se mettre sur le pied d'une complète égalité les uns avec les autres, en ce qui concerne les applications mécaniques et les nouveaux procédés. La supériorité d'une fabrique, d'un district, ou d'un pays, sur un autre, n'est plus par conséquent, comme elle l'était autrefois, une supériorité basée sur une utilisation plus complète des machines, mais plutôt sur les ressources naturelles, la proximité d'un centre d'approvisionnement en matières premières, d'un port d'embarquement, ou d'un chemin de fer; sur la modicité des frets et la modération des salaires: sur l'efficacité du travail et la bonne direction générale de l'entreprise, résultant d'une éducation solide, de l'expérience et de cette instruction technique qui a tant fait pour mettre les nations continentales sur un pied d'égalité absolue avec nous. Nous pouvons en être sûrs, à mesure qui1 les nations uns rivales croîtront en richesse et en habileté manufacturière, elles ne resteront pas longtemps en arrière de nons pour L'efficacité de leurs machines, l'.n quelques points déjà on peut dire que l'Angleterre est distancée, il
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est certain, comme nous l'avons montré ailleurs, que l'Amérique emploie la mécanique agricole beaucoup plus que l'Angleterre, et qu'en conséquence l'agriculture américaine se sert beaucoup moins du travail humain pour un produit donné.
Mais on ne peut se procurer les outils et les instruments sans un capital. En agriculture comme pour les manufactures, les procédés perfectionnés et les nouvelles méthodes de travail ont entraîné l'usage des machines en bien plus grand nombre qu'autrefois, et nécessité par conséquent la disponibilité d'un capital plus considérable pour un produit donné. Young, dans son Tour dans le Nord, calcule que le capital agricole moyen de l'Angleterre s'élevait à environ 4 livres sterling par acre en 1770, donnant un total d'environ 128 millions de livres sterling. M. Culloch, en 1853, estimait que le capital moyen employé par l'agriculture ne devait pas être moindre de 6 h 7 livres sterling par acre, formant un total d'environ 208 millions de livres. A l'époque actuelle il faut un capital bien plus fort même que ce dernier chiffre pour fournir à une ferme un matériel d'exploitation convenable. On affirme que la ferme d'expérimentation du collège royal d'agriculture, établie à Cirencester et comprenant 500 acres, a entraîné une dépense d'environ 2 livres 10 shellings par acre rien que pour les instruments. Si tout le terrain sous culture du Royaume- Uni exigeait les mêmes frais, le montant du capital représenté par les seuls engins agricoles ne serait pas moindre de 125 millions sterling. C'est une consolation de savoir que, si nous sommes encore en arrière de certains autres pays à ce point de vue, nous avons au moins des moyens plus amples que beaucoup d'entre eux pour conserver l'eflicacilé supérieure de notre outillage.
11 y a des personnes qui pensent que les pays ayant à leur disposition des cours d'eau abondants ont un avantage considérable sur ceux qui doivent nécessairement avoir recours à la vapeur; tout bien considéré cela est douteux; le rapport de la Commission royale sur l'instruction technique
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établit, en ce qui concerne les filatures de colon de Windiscli, sur le lac de Lucerne, que les turbines nécessaires pour fournir la force motrice, avec le canal, les digues, etc., coûtent plus de 70,000 livres sterling, ou presque autant que les usines elles-mêmes, et ce rapport cite l'opinion du directeur affirmant que « la dépense annuelle de réparations, en tenant compte des ravages des inondations, est incomparablement plus grande que celle des machines à vapeur complètes». 11 faut aussi considérer que « les chutes d'eau sont presque toujours, comme dans ce cas, peu favorablement situées, loin des marchés où l'on achète la matière première, et où l'on vend les articles manufacturés ». Aux Étals-Unis, les chutes d'eau, qui sont nombreuses, sont rapidement abandonnées, et remplacées par la vapeur.
A part de petites exceptions, qu'il ne serait ni comenable ni franc de feindre ignorer, il y a de nombreuses raisons de croire que la suprématie de l'Angleterre, en ce qui concerne l'étendue et l'efiicacilé de son outillage de production, n'est pas encore en danger, mais elle n'est pas cependant inattaquable. Cela est si évident que bien des personnes très autorisées pensent qu'il est imprudent de donner aux nations étrangères, comme on le t'ait généralement maintenant, l'accès libre et sans restriction de nos fabriques et de nos ateliers; ou, autrement dit, de leur permettre d'étudier en détail tous les avantages que nous pouvons avoir sur elles en matière de perfectionnement mécanique. La controverse est ancienne et elle a été résolue autant qu'elle peut l'être, il y a plus d'un demi-siècle. La prohibition de l'exportation des machines, qui a été un des traits distinctifs du système économique de l'Angleterre jusqu'à ces dernières années, ne pourrait être renouvelée sous aucun prétexte. Nous ne saurions reprendre possession du monopole dont nous avons joui autrefois. Les nations du continent possèdent des mécaniciens et îles ingénieurs d'autant de talent que les noires. Ouelques-unes sont même
en avance s\ir l'Angleterre pour le système d'instruction technique qui loi nie la base de la supériorité en mécanique.
Et il faut bien admettre que si d'autres nations reçoivent beaucoup de nous, elles nous donnent beaucoup en retour. 11 n'y a pas, il ne saurait y avoir en cette matière un avantage auquel toutes les nations ne participent pas. Les expositions remplissent de mieux en mieux leur fonction la plus haute, qui est de supprimer tout exclusivisme et d'unifier le monde entier, comme s'il n'était qu'une seule nation, en ce qui concerne les inventions et les procédés ayant pour but d'économiser le travail et d'abaisser le prix delà production. S'il était nécessaire de prouver cette thèse, on pourrait montrer la punition dont est inévitablement frappé tout pays, comme tout individu, qui s'enferme dans son exclusivisme et sa vanité égoïste; l'Empire chinois en est un exemple éclatant. Les anciennes annales de la Chine prouvent que cet empire était arrivé à un haut degré de civilisation et de culture. Même à une époque aussi récente que 1688, un écrivain de quelque renom constatait que les Chinois « exécutaient toute espèce de travail mécanique avec un nombre bien moindre d'outils et avec plus de soins que nous ne le faisons nous-mêmes. De même que, dans ce pays, il n'existe pas un pied de terre restant inculte, il n'est pas d'homme ni de femme, jeune ou vieux, boiteux, sourd ou aveugle, qui n'ait, afin de gagner sa vie, quelque commerce ou quelque emploi. Toute chose a son utilité et peut être mise à profit; par exemple, rien que dans la ville de Pékin, il existe plus de mille familles qui n'ont pas d'autre industrie pour subsister, que de vendre des allumettes pour les boîtes à briquet, ou des mèches pour les chandelles... La navigation est si usuelle et si universelle dans ce royaume, qu'il est à peine quelques villes ou cités, particulièrement dans les provinces du .Nord, qui ne jouissent du bénéfice d'une rivière, d'un canal ou d'une partie navigable de mer, si bien qu'il y a presque autant d'habitants sur l'eau que sur la terre ferme » (1). Ce que la Chine était alors, elle l'est encore
(i) Une nouvelle histoire de la Chine, par Gabriel Magaillans, Loniri - 1688.
aujourd'hui. Tandis que d'autres nations ont progressé
par « sauts et bonds », la Chine est restée immobile.
Mais si l'Angleterre peut toujours réclamer la supério- , rite, elle n'a certainement pas une avance aussi grande qu'autrefois sur les autres nations manufacturières. Un comité de la Chambre des communes examinant l'exportation des outils et des machines s'exprimait ainsi, il \ a un demi-siècle :
« Si nous supposons en effet que le môme outillage dont nous nous servons en Angleterre puisse être importé par le continent, c'est l'opinion de quelques-uns des témoins les plus intelligents entendus par nous, que l'absence d'organisation dans les manufactures étrangères, le manque de division du travail dans leurs usines, d'habileté et de persévérance chez leurs ouvriers, et d'initiative chez les maîtres, en même temps que le peu d'estime relative que l'on accorde aux maîtres manufacturiers sur le continent, la rareté comparative du capital, et le manque de beaucoup d'autres conditions avantageuses détaillées dans le rapport, empêcheraient les étrangers de parvenir en aucun degré à faire concurrence à nos principales manufactures.
« il faut aussi remarquer que les perfectionnements constants et même presque journaliers, qui se font dans notre outillage, comme dans ses divers modes d'application, exigent que tous ces moyens et ces avantages, que nous venons de signaler, soient en action constante, et que par conséquent dans l'opinion de plusieurs des témoins, quand même l'Europe serait en possession de tous les outils dont on se sert maintenant dans le Royaume- Uni, quand même elle aurait l'assistance d'artisans anglais, néanmoins, en raison des avantages naturels et acquis que possède notre pu y s, les manufacturiers du Royaume-Uni continueraient à garder pendant des années encore la supériorité dont ils jouissent en ce moment.
h Les facilités importantes et nombreuses que nous possédons pour la construction des machines et la fabrication des marchandises, n'appartienneut a aucun autre
pays; et il n'est pas probable qu'aucun autre pays puisse en jouir à un aussi baut degré, d'ici à une époque indéterminée. Il est admis, par tous, que notre habileté est sans rivale ; que notre peuple n'a pas d'égaux en industrie et en puissance productrice ; que son génie, prouvé par le perfectionnement continuel de nos machines et de la production de nos marchandises, est sa?is parallèle et probablement sans limites. »
L'ineffable vanité des rédacteurs de ce rapport n'est guère d'accord avec notre expérience actuelle. En vérité, il n'est probablement pas une seule de ces affirmations, prise dans son sens absolu, qui ne soit regardée maintenant comme en désaccord avec les faits. Dans tous les cas, il n'y a certainement rien dans la nature des choses qui puisse empêcher les nations rivales de se procurer tous les avantages mécaniques dont l'Angleterre peut ou pourra jouir un jour. Quand les nations sont encore dans l'enfance industrielle, le manque de connaissances techniques spéciales et de capital suffisant peut exercer sur elles une influence qui leur rend difficile la concurrence avec des pays producteurs, plus anciens et plus solidement organisés. Mais ces difficultés ont cessé depuis longtemps d'agir sur les principaux pays industriels du monde. Il est certain qu'aucune nation européenne ne peut se trouver maintenant dans la nécessité de se priver d'importer un nouveau procédé ou une amélioration mécanique, parce qu'il ne serait pas compris, ou en raison de son prix élevé. Les autres nations donnent à leurs opérations manufacturières tout autant de développement, et à leur exploitation tout autant de perfectionnement qu'en Angleterre. Quelques-unes des fabriques de cotonnades les plus vastes du monde sont dans le Massachusetts ; les plus considérables usines d'acier fondu sont en Allemagne; la plus grande usine pour le cuivre est dans le Michigan ; la fabrique de montres la plus importante est à Lowell; les fabrications • le soieries les plus étendues sont en France et en Suisse. El il est peu d'industries, actuellementpratiquées à l'étran-
gersurun pied d'égalité avec L'Angleterre, pour lesquelles les pays étrangers ne puissent donner aussi bien que recevoir des leçons bien dignes d'être acceptées.
On doit remarquer combien l'opinion publique a entièrement changé en ce qui concerne les résultats économiques des machines. Sismondi affirmait gravement que « L'invention de machines qui produiraient les cotonnades à 5 p. 100 au-dessous des prix actuels occasionnerait le renvoi de tous les iîleurs et tisseurs de coton en Angleterre, tandis que l'accroissement de demande des autres marchandises fournirait à peine du travail à 5 p. 100, ou un vingtième, de ce grand nombre d'ouvriers renvoyés; en sorte que si un perfectionnement de cette nature venait à se produire, une grande majorité de ces ouvriers seraient réduits à mourir de faim ou à se faire admettre au workhouse » (1). C'est à M. Culloch et à Mill qu'était réservée la tâche de réfuter ces idées de l'ancien monde. Mais maintenant encore on s'aperçoit que les ouvriers s'opposent quelquefois avec opiniâtreté à l'essai de nouveaux procèdes ou de nouvelles machines, et les patrons sont souvent détournés de prendre de nouvelles voies en raison de la mauvaise volonté montrée par leurs employés. Cette mauvaise volonté n'éclate plus aujourd'hui suivant la mode caractéristique des briseurs de métiers et des Luddites. Elle prend plus fréquemment la forme dite « citsscdness », ou d'un refus persistant d'essayer loyalement l'invention nouvelle, et de L'affirmation a priori qu'elle n'a pas le sens commun ni sa raison d'être.
Mais en dépit des nombreux obstacle- opposes à leur perfectionnement, les aides mécaniques de la production, ainsi que nous l'avons vu, ont fait de merveilleux progrès pendant les dernières années, tant dans notre pays qu'ailleurs. On ne pourrait citer une seule industrie, sauf peutêtre la poterie (2), où le travail de l'ouvrier n'ait pas été
(1) Tfouvi aux principi s, t. Il, p. 235.
(2) l.a roue du potier esl aujourd'hui à peu près la môme qu'au temps de Ptolémée.
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grandement allégé et où la production en un temps donné n'ait pas été énormément accrue par l'usage des appareils qui épargnent le travail.
C'est répéter le plus rebattu des truismes d'affirmer que les manufactures, en apportant une plus grande économie dans la production, par l'emploi des machines, sont de la plus extrême importance pour la prospérité d'un pays. Un exemple frappant de la supériorité des industries mécaniques, sur l'agriculture ou la production des matières premières, au moinsquant au résultat pécuniaire, est fourni par Babbage ; d'après cet écrivain, une livre de cuivre valant 1 livre sterling prend une valeur de 52 livres sterling quand elle est incorporée dans certains tissus métalliques; 1 livre de fer en barres valant \ livre sterling, après avoir été façonnée en canons de fusil tordus et damasquinés, prend une valeur de 238 livres sterling ; sous la forme de lames de canif, elle arrive à valoir 675 livres sterling, et, quand elle est travaillée en boucles d'acier poli, à l'usage de l'ornement personnel, sa valeur s'élève à 896 livres sterling. Ce sont, il est vrai, des cas extrêmes d'accroissement de valeur; mais dans tout article manufacturé on reconnaît cette même tendance de donner a la matière première qui a servi à le fabriquer un grand accroissement de valeur, représenté presque exclusivement par le prix du travail.
Si donc, par une invention ou une méthode meilleure, le prix du travail est réduit de moitié dans un certain pays, relativement aux autres, la différence, tant qu'elle dure, peut être considérée comme un gain tout clair. A quel usage ce bénéfice est, ou devrait-il être employé, c'est une question que nous n'avons pas à traiter ici.
Il serait intéressant et aussi extrêmement important d'anal yser, si cela était possible, les conditions comparatives de la nation anglaise et de ses rivales dans l'industrie malafacturière, en ce qui concerne les différences de valeur du produit dues, d'une part, à la diversité des machines Employées, et d'autre part aux variations dans les salaires
des ouvriers. Si ces différences pouvaient être évaluées avec une exactitude mathématique, elles détermineraient immédiatement, dans ses conditions essentielles, la vraie place de l'Angleterre dans la lutte pour la suprématie
'industrielle. Dans un autre chapitre nous constatons la situation comparative de l'Angleterre, quant au taux des salaires industriels. Mais il existe une habitude trop invétérée d'admettre que le taux des salaires détermine le prix de production. C'est, sans doute, un élément important de cette détermination, mais ce n'est pas le seul, à beaucoup près; ce n'est même pas nécessairement le principal. L'efficacité du travail, dans laquelle nous comprenons l'organisation de l'outillage, est habituellement un facteur plus important encore de ce problème. S'il en était autrement, il est évident que le travail à hauts salaires de l'Amérique et de l'Angleterre n'aurait aucune chance de succès, contre le travail à vil prix de l'Inde et du Japon. Si les salaires seuls devaient régler cette question, les industries de Manchester seraient transférées à Yeddo; celles de Birmingham au Bengale; Warora prendrait la place occupée maintenant par la Pensylvanie, et Scheffield et Pittsburg verraient « pâlir leurs feux inefficaces » devant le soleil levant de Calcutta et de Madras.
La suprématie industrielle d'un pays ou d'une zone quelconque ne dépend pas nécessairement du travail à bon marché, c'est là une affirmation qui peut être prouvée de bien des manières; mais il serait à peine possible d'en montrer un exemple plus frappant que celui que nous fournit l'histoire de l'industrie en Irlande. La nature des choses ne s'oppose pas à ce que les fabriques de lainages et de cotonnades ne florissent pas aussi bien dans l'île sœur qu'en Angleterre; au contraire, Belfast et Dublin peuvent fournir du travail à bien meilleur marché, et aussi des facilites de transport par mer bien plus grandes que Manchester ou Leeds. Ces deux derniers grands centres manufacturiers ont en effet un désavantage évident si on les compare avec les deux capitales irlandaises, à cause de
leur éloignement plus grand de la mer; et de la nécessité qu'implique cet éloignement de rompre charge pour la réception et l'envoi de leurs marchandises. Puis encore les ports irlandais sont plus rapprochés que n'importe quel centre manufacturier anglais, de la source d'où l'on tire les matières premières; cet avantage, quoique léger peutêtre, n'en est pas moins évident. Et cependant, en dépit de toutes ces circonstances favorables, l'industrie ne semble pas prendre racine facilement en Irlande, d'après toutes les apparences.
Nous ne doutons pas que si l'industrie de l'Irlande ne prospère pas comme celle de l'Angleterre, c'est qu'elle est incapable de maintenir l'efficacité de production qui provient d'un travail expert et bien dirigé, aidé par les inventions mécaniques les plus économiques et les plus perfectionnées. C'est ce même défaut qui empêche l'Inde et d'autres pays dans les mêmes conditions, de rivaliser avec les contrées où les salaires sont tellement plus élevés ; et c'est l'état contraire des choses qui permet à l'Angleterre d'une part de donner au travail des salaires tellement audessus de ceux des pays indiqués, et de rendre d'autre part leur concurrence presque absolument impossible. L'efficacité de ses moyens de production est, peut-être, le point le plus solide de l'armure industrielle de l'Angleterre, et c'est sans doute aussi le point le moins vulnérable. Nos producteurs et nos ouvriers sont naturellement inventifs et adroits de leurs mains. Ils sont rarement satisfaits des choses telles qu'ils les trouvent. Là où une autre nation « se reposerait et serait satisfaite », ils n'admettent point la perfection définitive. A cette liste de qualités inhérentes et caractéristiques, il faut ajouter les avantages acquis que voici : un grand capital disponible; la réputation, jusqu'ici restée à peu près, intacte de produire des marchandises de lionne qualité et à bas prix; et d'incomparables facilités d'accès aux marchés du monde. Avec tous ces avantage? il n'.-st point facile de battre l'Angleterre; cependant les concurrents sont encore loin d'avoir parcouru toute la
carrière; le champ qui s'ouvre à l'application des inventions mécaniques, même aux occupations domestiques les plus vulgaires, est encore immense. On a calculé que si
l'on adoptait généralement les machines à faire le pain, le nom lire des personnes employées à ce travail pourrait être réduit à un cinquième de ce qu'il est maintenant. On pourrait éeonomiser considérablement de la même manière sur le nombre des femmes employées comme laveuses et blanchisseuses; si les tailleurs et les fabricants de vêtements faisaient un usage plus étendu de la machine à coudre, leur nombre et leur travail seraient également réduits de beaucoup. Dans l'industrie de la construction le plus simple arrangement mécanique pourrait remplacer facilement le travail de l'aide-maçon; le nombre des briquetiers pourrait, d'après un calcul, être ramené de près de 50,000, à moins de la moitié de ce chiffre, si le type le plus nouveau de machines à fabriquer les briques remplaçait universellement le travail à la main. Des exemples analogues pourraient se multiplier à l'infini. Oui peut dire combien de Watts, de Arkwrights, de Stephensons et de Bessemers encore à naître peuvent s'élever bientôt pour remplir la page de l'histoire qui racontera les révolutions futures de l'industrie?