‹ La Suprématie de l'AngleterreChapitre 3 sur 83 · PRÉFACE. XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI

nité à ses destinées » et qui affirme au contraire « qu'on doit tout demander à l'énergie, à l'initiative et à la responsabilité de l'Etat », c'est-à-dire à un être collectif qui ne se soustrait que trop aisément à toutes les responsabilités.

Si ce système l'emportait en Angleterre, si les grèves se multipliaient aux États-Unis par l'initiative des socialistes allemands, les circonstances seraient favorables pour les pays où continueraient à régner l'initiative individuelle et la paix sociale : le sceptre de l'industrie ne saurait rester entre les mains d'une nation immobilisée par le socialisme d'Etat ou secouée jusque dans ses fondements par le socialisme anarchique.

Toute nation qui laisse attaquer chez elle le capital, pain du travail, et détruit ainsi le mobile même qui forme ce capital, marche à la ruine. Affirmer que le capital fait concurrence au travail, c'est dire que la charrue fait concurrence au blé.

Servons-nous de nos yeux pour voir, et de nos oreilles pour entendre. Nous avons le devoir absolu de travailler, tous, à faire table rase des illusions; l'ouvrage de Jeans peut y contribuer.

Il est peut-être utile, en terminant, de résumer, en deux mots, l'œuvre que nous venons de traduire. Au point de vue des nations du continent européen, la conclusion pratique qui s'impose (voir surtout le chapitre XXVI) doit s'exprimer ainsi : Désarmement ou Ruine.

L'auteur s'est proposé, dans les chapitres qui suivent, d'examiner, à l'aide des faits les plus récents et les plus dignes de foi, quelques-uns des problèmes économiques les plus importants de notre époque et dont la solution est la plus urgente. A cette fin, la théorie pure et l'argumentation didactique ont été, autant que possible, mises de côté, et les différentes questions étudiées soumises à l'épreuve des résultats exprimés en chiffres. La conséquence inévitable de cette méthode a été d'enlever à l'œuvre beaucoup de l'attrait que présentent les ouvrages soit de pure controverse, soit d'un caractère seulement descriptif; mais nous l'espérons, quiconque voudra étudier de près les faits invoqués, trouvera quelque compensation dans les renseignements que l'auteur a eu pour but principal de mettre à la portée de tous.

11 n'y a probablement jamais eu d'époque où des renseignements bien authentiques sur la situation de l'Angleterre aient été plus réclamés qu'en ce moment. Un esprit de malaise et d'inquiétude se répand de toutes parts; il semble tendre à rejeter bon nombre des principes économiques les plus sains, comme s'ils ne convenaient plus aux exigences du temps présent. De divers côtés on s'écrie que le soleil de l'Angleterre disparaît à l'horizon, ou qu'il <st sur le point de disparaître. La crise commerciale qui a sévi depuis quelque temps et qui continue malheureu-

sèment à si* faire sentir a été attribuée à bien dos causes diverses, sans qu'on ail toujours, ni même généralement, indiqué la véritable. La tendance, si naturelle à l'humanité tout entière, à exagérer les maux présents, et à refuser d'admettre qu'ils sont simplement la contre-partie, grossie ou amoindrie suivant le cas, de ce qui s'est passé auparavant, a rarement été plus apparente qu'en ce moment. Chacun oublie les leçons du passé et cberche des remèdes héroïques pour soulager ou guérir un malaise que l'expérience du passé prouve bien n'être qu'un choc en retour, et qui porte en lui-même son propre remède. « Sur quels principes nous appuyons-nous, dit Macaulay, pour ne prévoir que décadence dans l'avenir, lorsque nous ne voyons que progrès dans le passé? » Certaines écoles de politiciens semblent admettre que la suprématie de l'Angleterre doit s'effacer, à mesure que d'autres pays font des progrès matériels, oubliant l'aphorisme d'Ovide :

Fertilior seges est alionis seixiper in agris, Vicinumque pecus grandius uberhabrt.

« La moisson nous paraît toujours plus belle et le croit du troupeau plus grand chez notre voisin que chez nous. » Il est grand temps que ce pessimisme qui, pendant ces dernières années, s'est tant montré, comprenne qu'il n'y a aucune corrélation nécessaire entre le progrès des contrées étrangères et la ruine de l'Angleterre.

Nous avons donné à la situation de l'agriculture une grande part d'attention, ainsi que cela était naturel et convenable.

Nous ne prétendons pas avoir jeté beaucoup de nouvelles lumières sur cette question déjà si débattue, mais les problèmes économiques soulevés par l'étal actuel, si peu satisfaisant, de cette grande industrie, ont été présentes. nous l'espérons du moins, de manière à les rendre facilement intelligibles, tout en épargnant à notre Lecteur la fatigue de feuilleter les différents livres bletts, formalistes et prétentieux, que publie le parlement, et les autres pu

blications officielles dans lesquelles il faut habituellement aller chercher les faits.

On s'est plaint sérieusement, pendant ces deux dernières années, des souffrances de l'agriculture et du commerce ; mais ces plaintes ne sont certainement pas justifiées, comme on aurait pu s'y attendre, par les rapports officiels sur la propriété et la taxe du revenu. De 1880 à 1884, ces rapports montrent un accroissement continu de valeur annuelle; et 1884, généralement regardé comme une très mauvaise année, a donné sur 1883 une différence en plus de 16 millions sterling (400 millions de francs). Cet accroissement annuel de valeur n'a pas porté sur une ou deux catégories de propriétés seulement, il s'est étendu aux maisons, mines, hauts fourneaux, chemins de fer, canaux, usines à gaz, carrières, etc. Après tout ce que nous avons entendu dire de la décadence de l'agriculture, de la réduction des rentes et des bénéfices, on pouvait naturellement s'attendre à trouver un déclin considérable dans les valeurs annuelles de la propriété foncière. Cependant cette crainte n'est pas confirmée par les chiffres des tableaux sur la taxe du revenu, lesquels montrent que, en 1884, les valeurs annuelles des propriétés terriennes ont été plus élevées que dans toute autre année antérieure à 1873, et ne sont au-dessous du plus haut chiffre qu'elles aient jamais atteint, que de 4 millions de livres sterling (100 millions de francs), soit environ un shelling (1 fr. 15) par acre.

Les comptes rendus officiels des revenus du commerce et des professions indiquent un progrès remarquablement continu. En 1874, année regardée comme prospère, et pendant laquelle les bénéfices industriels ont été certainement plus élevés qu'ils ne l'ont été depuis, le montant • les revenus susceptibles d'être soumis à la taxe, c'est-àdire au-dessus de 100 livres sterling' (2,500 fr.) par an, a été d'environ 125 millions sterling (3,125 millions). En 1884, le total ainsi taxé a monté à 137 millions sterling (3,455 millions), soit II millions sterling (350 millions de francs)

de plus qu'eu J 874. Un l'ait plus frappant encore est le grand accroissement du nombre des revenus susceptibles d'être taxés; cet accroissement prouve, en effet, une distribution plus égale de la richesse, et réfute pour sa paît le mot d'ordre des socialistes prétendant que « les riches deviennent toujours plus riches, et les pauvres toujours plus pauvres ». Le nombre des revenus entre 200 et 1,000 livres sterling (de 5,000 à 25,000 fr.) imposés en 1874 était de 108,955; si on le compare à celui de 1884, qui est de 203,067, le résultat montre que, pendant les onze années où les pessimistes disent que notre commerce est allé de mal en pis, les revenus modérés de la classe moyenne se sont accrus de 88 p. 100. Les revenus dépassant 1,000 livres sterling (25,000 fr.) par an ne se sont accrus que de 13 p. 100, ce qui tend de nouveau à établir que ce ne sont pas ceux qui sont réellement riches, mais les classes moyennes, celles qui forment la moelle épinière de l'organisme commercial anglais, qui ont fait les plus solides progrès pendant ces dernières années.

Mais on allègue que nos progrès pendant la dernière décade n'ont pas été du tout en rapport proportionnel avec ceux des dix années précédentes. A certains égards, ceci est probablement très exact. Si nous prenons encore une fois les tables de l'impôt sur le revenu comme preuve et mesure de nos progrès, on voit qu'entre 1865 et 1875. le montant des revenus susceptibles d'être taxes s'est accru de 175 millions sterling (4,375 millions de francs , tandis que dans la période de 1874 a 1884 l'accroissement n'a été que de 85 12 millions sterling (2,138 millions de francs). Si l'accroissement de revenu dans la première période est capitalisé à 5 p. 100, il représente une somme de 3 milliards 500 millions sterling (87 milliards de francs) ajoutée au capital national, tandis que L'accroissemeni de revenu pendant la période de 1874 si ne s'élève, au même lau\ de capitalisation, qu'à I , T M > millions sterling (42 milliards 7.50 millions de francs). Ainsi, quoique l'accroissement de notre revenu national de 1874

à 1884 n'ait été qu'environ 48 p. 100 de celui de la décade antérieure, « il s'élève cependant à plus de deux fois et un quart le montant de la dette nationale. » En d'autres termes, le capital représenté par l'accroissement du revenu national dans la décade 1874-84 serait suffisant pour payer deux fois la dette de l'Angleterre, en laissant la nation plus riche encore qu'elle n'était en 1873.

On a tenté, dans quelques discours politiques récents, de présenter la situation actuelle de l'Angleterre, comme moins satisfaisante qu'elle n'était il y a quelques siècles, en ce qui concerne « le bien-être du plus grand nombre ». — A l'appui de cette thèse, on invoque l'autorité du professeur Rogers. Or, s'il était réellement exact que la masse du peuple ne jouît pas aujourd'hui d'autant de bien-être qu'il y a quelques centaines d'années, ce résultat impliquerait de cruels reproches à notre civilisation tant vantée et à tous les hommes d'État ou philanthropes qui se sont efforcés, pendant des siècles, d'assurer l'amélioration du sort de la multitude. Mais si, d'autre part, il n'est pas vrai que les populations qui habitaient nos îles il y a quelques centaines d'années fussent mieux pourvues que leur postérité du xixe siècle, toutes les tentatives pour répandre ce mensonge doivent être considérées comme pernicieuses, funestes, et tendant à produire l'anarchie et le mécontentement.

Le «bon vieux temps » dont il est tant parlé a été assez bien décrit par un auteur dont les travaux méritent un haut degré d'estime (1). « Au xiv° siècle, » dit-il, « la cabane du paysan anglais était faite de roseaux et de branchages enduits de boue. Son foyer n'avait pas de cheminée, et il n'y brûlait souvent que de la tourbe. Il n'était, par ses soucis et son mode d'existence, que d'un degré au-dessus du castor industrieux qui construisait sa digue dans le ruisseau du voisinage. Sa nourriture habituelle était composée de pois, de vesces, de racines de fougères,

(1) Développement intellectuel de l'Europe, par Draper, 5e édition, page 495.

et même d'écorce d'arbres. La population, quoique extrêmement disséminée, était sans cesse décimée par la famine et les maladies. C'était vraiment une misérable condition sociale que celle où l'on passait sans transition de la cabane en roseaux isolée au milieu des bruyères, et, des misérables chaumières des hameaux, aux murailles superbes du château et du monastère. La vie rurale n'avait fait que peu de progrès depuis l'époque de César; dans sa partie matérielle, elle était absolument négligée. »

Comparons pour notre édification cette condition sociale si bien décrite, avec celle d'aujourd'hui. Nous prouvons jusqu'à l'évidence, dans les pages qui suivent, que pendant les cent dernières années, des progrès considérables ont été faits dans tous les éléments essentiels de prospérité et de bien-être. Les bénéfices du travail ont augmenté dans une grande proportion ; le prix des choses nécessaires à la vie a généralement diminué; une éducation convenable a été mise à la portée des plus pauvres et des plus humbles; la science médicale a gagné des victoires dont les pauvres se partagent les fruits aussi bien que les riches; les impôts ont été distribués de manière h peser moins lourdement sur les revenus les plus bas; le confort et les agréments de la vie. inconnus aux plus haut placés il y a cent ans à peine, ont été mis à la portée de tous; tout le monde est mieux nourri, mieux habillé, mieux logé, et en même temps l'objet de soins plus éclairés de la part tant de la loi que de l'Eglise et de l'Etat, qu'au temps de nos ancêtres. Malgré l'efficacité de toutes ces actions progressives, on ne saurait nier que toutefois la lutte pour l'existence est devenue plus vive et plus pénible. S'il y a de grands progrès, il y a encore bien de la pauvreté. Pour s'assurer une part dans les avantages qui forment l'avoir spécial de noire temps, il faut que l'individu soit plus habile et plus actif qu'autrefois. Ceux qui tombent en chemin payent probablement plus cner leur défaillance. « Les Anglais», dit Emerson, >< sont prospères et paisibles parce qu'ils sont habitués à admettre que tout

homme ne doit compter que sur lui-même, et ne doit s'en prendre qu'à lui-même s'il ne sait pas maintenir et améliorer sa position sociale. » Mais il n'est nullement certain qu'il y ait aujourd'hui une plus grande somme de misère absolue qu'autrefois, malgré la difficulté plus grande de garder un bon rang dans le groupe serré des concurrents. Nos ouvriers agricoles, par exemple, reçoivent depuis quelques années un salaire suffisant pour donner à leur famille un confort modéré, tandis qu'autrefois ils avaient indispensablement besoin des secours de la paroisse. On se plaint vivement et non sans raison, qu'il y ait encore tant de pauvres au milieu de nous. Mais ceux qui formulent si hautement ces plaintes semblent oublier que le paupérisme fait moins de victimes maintenant qu'il n'en fit jadis dans la vieille Angleterre; j'entends par là qu'il n'y eut jamais d'époque où le nombre des pauvres, relativement à la population, ait été moindre qu'aujourd'hui (1).

Même à une époque aussi récente que 1850, la population recevant les secours de la paroisse, en Angleterre et dans le pays de Galles, était de 80 p. 100 plus nombreuse qu'en 1884, année extrêmement peu prospère cependant. La somme payée, par habitant, en secours aux pauvres, est aujourd'hui juste la moitié de ce qu'elle était il y a cinquante ans. C'est en considérant des phénomènes sociaux comme celui-là, qu'on se rappelle l'aphorisme de Sénèque: « Nos alarmes sont bien plus nombreuses que nos dangers, et nous souffrons bien plus souvent de nos craintes que de la réalité. »

En traitant la partie plus spécialement industrielle de

(1) Quoique le système d'assistance obligatoire des pauvres soit en vigueur en Angleterre et dans le pays de Galles depuis la 43e année du règne d'Elisabeth, il n'a été appliqué en Irlande qu'à partir de 1838. Quelque incomplets que soient les Rapports officiels, ils montrent qu'en ÎS.'JO, 1 individu sur 10 recevait les secours de la paroisse ; en Î860, I sur 22; — en 1870, 1 sur 20, — en 1880, 1 sur 40 ; —enfin en issi, t sur 34.

son sujet, l'auteur a trouve convenable de consacrer quelques chapitres a la description de nos industries textiles, afin de montrer en action les principes et les lois qui dirigea! nos manufactures. Nous aurions pu nous étendre bien plus longuement sur cette partie de notre sujet, mais non sans donner à noire ouvrage «les dimensions plus considérables que celles qui lui étaient assignées. On se rendra Bans doute un compte suffisant des conditions générales de l'industrie anglaise, pour ce qui concerne le coût relatif et l'efficacité du travail, les facilités de transport, la puissance des capitaux, le taux des profits, les ressources mécaniques, l'ampleur des opérations, etc., en lisant les divers chapitres où ces questions sont traitées.

11 est absolument nécessaire que quiconque essaye de se rendre compte des causes de la suprématie de l'Angleterre et de sa durée probable, étudie ses ressources en charbon. Le chapitre qui a été écrit sur ce sujet n'a pas la prétention de l'épuiser, mais on peut l'accepter comme présentant les faits principaux de la situation. Il est à craindre que, lorsque notre houille deviendra relativement chère, l'Angleterre ait dépassé le zénith de sa prospérité. Certains écrivains modernes ont prétendu que cette éventualité est bien plus rapprochée qu'on ne l'avait pensé jusqu'ici. Il est au moins probable que, quand il sera nécessaire d'aller chercher les couches de notre houille à une profondeur de 3,000 à 4,000 pieds, le coût du travail supplémentaire occasionnera une augmentation considérable de prix, qui amènera sans doute l'obligation de l'économie, la décroissance de l'exportation, et très probablement la diminution du nombre des manufactures qui font un grand usage du charbon, et qui n'ont qu'une marge de profils exceptionnellement étroite. L'économie de force, dans les machines les plus perfectionnées, a été poussée à un degré merveilleux pour les navires à Vapeur et les locomotives. Dans certains cas, les navires de transport, marchant à une allure lente, oui réussi à accomplir de longs trajets a\ee une consommation moyenne d'une demi-once (15 grammes I - de char-

bon par tonne et par kilomètre. A ce taux de consommation, et en admettant que le papier soit un combustible aussi efficace que le charbon, la flamme d'une lettre brûlée dans la grille d'un pareil steamer développerait une énergie suffisante pour faire avancer d'un mille une tonne de chargement. Pour les locomotives, la consommation de combustible a été abaissée à deux onces (62 grammes) de charbon par tonne et par mille. Dans ces deux cas cependant le minimum de dépense de combustible n'est compatible qu'avec un degré de vitesse peu considérable; lorsque de grandes vitesses sont exigées, la consommation de charbon s'élève en proportion. Cela étant ainsi, il est peu probable, en Angleterre au moins, que la vitesse soit jamais sacrifiée à l'économie de charbon; et de ce chef en conséquence les mesures d'économie qu'on peut espérer seront moins praticables que la théorie ne l'indique.

L'électricité conduira-t-elle un jour à une économie quelconque de charbon, soit qu'elle fournisse de la lumière, de la chaleur ou de la puissance motrice? ou bien le combustible liquide sera-t-il une source de force pour la propulsion des steamers? ce sont là des problèmes qui attendent encore leur solution. Ces deux modes d'action sont praticables, mais la probabilité de leur adoption générale est une toute autre affaire. Si l'huile de pétrole existait en quantité suffisante dans l'Europe occidentale, il y aurait de bonnes raisons de prévoir son adoption générale pour la génération de la force. Dans la mer Caspienne, où les résidus de pétrole forment le principal combustible employé pour les navires à vapeur, il a été prouvé qu'une tonne d'huile fait Je travail de 2 ou 3 tonnes de charbon dans des fourneaux: spécialement construits pour cet usage; ce qui amènerait nécessairement une grande économie d'espace utilisable. 11 est cependant plus que probable que, si quelques ressources souterraines, d'huile ou de gaz naturel, encore absolument ignorées, ne se rencontrent pas chez nous ou dans l'une des contrées de l'Europe occidentale, tout ce que l'on peut espérer, c'est que le combustible liquide

se substitue au charbon dans une certaine mesure et «le façon à diminuer L'exportation de la houille anglaise pour les pays pourvus <l huiles naturelles.

Dans loute la série des investigations politico-économiques, il n'est peut-être pas de sujet d'étude plus intéressant que celui de la rivalité entre l'Angleterre et les Etats-Unis pour la suprématie des manufactures et de l'industrie. La croissance des deux nations pendant les vingt-cinq dernières années a été l'un des faits les plus remarquables dans l'histoire du monde; ces deux pays ont de nombreux avantages communs; chacun d'eux possède aussi des avantages et des facilités qui lui sont propres. L'Angleterre, comme la plus ancienne des deux nations, jouit du bénéfice d'un commerce universel déjà établi, d'une marine marchande d'une efficacité et d'une mobilité extrêmes; d'une richesse d'invention et de procédés qui lui est plus ou moins propre, d'un prolétariat d'une habileté industrielle consommée, et de bien d'autres moyens de maintenir et d'améliorer sa place parmi les nations; toutes choses qu'un pays nouveau et non encore développé ne peut acquérir que par degrés et avec de grandes difficultés. D'autre part l'Amérique est en possession d'une énorme richesse de sol vierge s offrant à la culture, sur lequel il a élé possible à l'homme de récolter pour ainsi dire là où il n'avait pas semé; elle a cet autre avantage d'être débarrassée de toutes les coutumes et traditions du vieux monde en ce qui concerne la cession et la possession de la terre, elle n'est embarrassée par aucune loi de primogéniture, de substitution, d'hypothèques, ni par bien d'autres anomalies et défauts qui ont grandi autour du système terrien anglais; elle était, jusqu'à ces dernières années, presque absolument libre de toute dette nationale, et presque absolument exemple de toute forme d'impôt analogue à la taxe des pauvres; car comment y aurait-il des pauvres là où règne L'abondance pour tous.' elle a de magnifiques voies fluviales intérieures qui rendent les transporta faciles et peu coûteux; elle possède d'inépuisables richesses minérales de toutes sortes et, sur une

INTRODUCTION ET ESQUISSE. Il

grande partie de son territoire, elle jouit d'un climat égal aux meilleurs du monde. Si nous considérons que telles étaient les différences essentielles, quoique nullement les seules, qui distinguaient, pendant la première moitié du xixe siècle, les deux grandes communautés du monde anglosaxon, il est important d'examiner les résultats acquis à chacune d'elles par le développement et l'usage de ces avantages spéciaux. C'est ce que nous avons fait avec quelque étendue dans le cours du présent ouvrage, tant par l'étude de leurs systèmes économiques opposés que par la comparaison de leurs progrès en industrie, agriculture, commerce et richesse. 11 n'est pas nécessaire de s'excuser, et certainement nous ne nous excusons pas, de la place éminente donnée à la grande république américaine dans notre œuvre. Le développement agricole des États- Unis doit devenir le facteur dominant de l'avenir, non seulement pour l'Angleterre, mais pour presque tous les autres payseuropéens ; il affectera égalementles nationsqui importent des céréales, et celles qui en exportent. Le développement industriel de l'Amérique, et les conséquences du tarif sur ce développement, sont des questions d'une importance première, et ont été l'objet de l'examen attentif auquel elles ont droit.

Quelques personnes penseront que nous nous sommes arrêté trop longuement aux manufactures comme distinctes de l'agriculture; mais quand même cette critique serait juste pour d'autres pays, où l'agriculture est le principal et souvent le seul grand intérêt public, elle ne saurait s'appliquera une contrée aussi essentiellement manufacturière que l'Angleterre. Toute la richesse de notre pays vient directement de ses manufactures, et il ne faut pas chercher bien loin les motifs pour lesquels l'industrie manufacturière contribue si puissamment à la richesse d'une nation. On les trouve dans la comparaison entre le prix des matières premières et celui des marchandises qu'elles servent à confectionner. Les manufactures anglaises consomment principalement des matières pre-

mières importées du dehors. L'approvisionnement de coton nous vient des États-Unis, de L'Inde el de l'Egypte; l'alcali nous vient de l'Espagne, la laine des colonies australiennes et de l'Amérique méridionale; le jute arrive de l'Inde; le commerce du papier s'alimente des spartes d'Espagne et des bois de la Norvège et de la Suède; la soie nous est fournie par la Chine, l'Inde et la France, et ainsi de suite pour les autres industries. Nous importons pour nos manufactures de coton une valeur de 47 millions sterling (175 millions) de matière première, et après avoir vêtu nos 37 millions d'habitants, nous exportons du coton ouvré pour 63 millions sterling (1 milliard 575 millions); la différence de valeur entre les deux chiffres provient principalement du travail industriel. Nous importons en spartes el pour nos manufactures de papier une valeur de 1 million 1/2 sterling (37 millions 1/2) et nous exportons du papier et des livres pour plus de 4 millions 1/2 sterling (112 millions). 11 en est de même pour la laine et nos autres industries : la matière première est soumise à des procédés de manufacture qui accroissent sa valeur de toute celle du travail qui lui est incorporé; cet accroissement variant de deux fois le prix de la matière, à cent, et même parfois à mille fois ce prix. En thèse générale, cet accroissement est dû tout entier au prix du travail, et tombe pour la plus grosse part, comme salaire, aux mains des ouvriers employés dans nos principales industries. Aussi tout ce qui affecte le cours de notre développement industriel soit en bien, soit en mal, importe à toute la communauté. Dans le chapitre qui traite du commerce de l'Angleterre, les faits récents recueillis à ce sujet ont été examinés avec quelques détails. Ils prouvent que si l'Angleterre n'a pas, pendant les dernières années, fait les (( sauts el les bonds » qui ont caractérisé son commerce dans quelques périodes antérieures, elle a fait néanmoins des progrès réels; et si elle a exporté moins sur les marchés de l'Amérique et du continent européen, elle a envoyé davantage à ses propres possessions coloniales. En

raison de ce dernier fait, le chapitre consacré à l'examen de notre empire colonial ne saurait être regardé comme superflu.

On ne saurait non plus prétendre que, en considérant les conditions particulières de la suprématie de l'Angleterre, on s'est trop appesanti sur sa position hautement satisfaisante en ce qui concerne les machines qui aident à la production.

Il n'est pas difficile de se rendre compte que la pauvreté de Tlnde et d'autres nations orientales doit être en grande partie attribuée à la rareté des machines et à l'absence de cette minutieuse division du travail, qui est la conséquence de leur emploi, et qui forme un des traits les plus remarquables de l'industrie européenne moderne. Un écrivain, parlant récemment des arlisans indous, fait remarquer que les produits de leur travail ne sauraient rivaliser avec ceux du travail étranger. Tout en gagnant à peine de quoi vivre, l'Indou ne peut produire à un hon marché suffisant pour soutenir la concurrence des machines, et en conséquence l'industrie se trouve dans un état d'extrême décadence. Ainsi, par exemple, le même homme qui coupe le bois, l'apporte à la maison, le scie, puis en fait une espèce de roue grossière qu'il porte lui-même cà la ville voisine afin de la vendre pour un char du pays. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant de trouver que, surune liste donnée de seize villes manufacturières, à l'exception de «la poterie dure de Mathra et Mirzapoor, des poteries à reliefs de Morodabad, des broderies argentées de Lucknow, des sculptures de Najina, et des parfums de Jounpore, il est à peine quelques autres manufactures dont les produits sortent de leur district natif. » Et voilà pourquoi encore sur une exportation constatée de 58 3/4 millions sterling (1500 millions) 6 1/2 millions sterling (160 millions) représentent la valeur de ce qui peut être proprement appelé marchandises manufacturées; le reste, !>■! 1/2 p. 0/0, n'étant que de la matière première.

Certains écrivains ont pris l'habitude d'attribuer la su-

! j SUPRÉMATIE DE L'ANGLETERRE.

prématie de l'Angleterre à L'étendue de son littoral. L'auteur n'a pas cru devoir accorder une grande attention à cette hypothèse, parce que s'il est sans aucun doute avantageux à une nation manufacturière d'avoir une grande étendue de rivages maritimes, avec des ports amples et commodes, ces avantages ne sont pas d'une nécessité absolue pour réussir dans l'industrie, et il ne faut donc pas attacher trop d'importance à leur possession. L'Angleterre et la France ont toutes deux une grande étendue de littoral, tandis que la Suisse est un pays enfermé dans les terres. Néanmoins la Suisse a réussi à rivaliser avec ces deux grandes puissances dans plusieurs industries importantes, spécialement dans les soieries et l'horlogerie. Elle produit maintenant plus de soieries, et emploie plus d'ouvriers dans cette industrie que la Grande-Bretagne. Dans l'impression des calicots aussi, la Suisse se tient bien au niveau de l'Angleterre, tandis que son industrie des cotons et des lainages a énormément gagné pendant ces dernières années.

11 existe une divergence de vues et de pratique si considérable en ce qui concerne les lois fiscales et le système économique, qu'un ouvrage comme celui-ci ne pouvait les passer sous silence, non plus que leurs effets sur le bien-être national.

Il y a des pays dont les ressources naturelles pour le maintien des manufactures sont comparativement si minimes et si imparfaites, que s'ils veulent conserver quelque industrie nationale, il peut être indispensable qu'ils se donnent quelques droits protecteurs. La Norvège, par exemple, qui n'a pas de mines de charbon, ne pourrait jamais conserver des usines pour le fer et l'acier, en concurrence avec l'Angleterre et l'Allemagne, dont les ressources en charbon sont abondantes. De même la Suède, même avec son abondance de bon minerai de fer, et le lion marché de son travail, ne peul rivaliser connue prix avec les pays qui, à ces avantages, joignent celui Ac pnsséder la houille. Mais on ne saurait prétendre que tel soit

INTRODUCTION ET ESQUISSE. lo

le cas pour les Etats-Unis. Les circonstances naturelles ne fournissent aucune raison pour que l'Amérique accorde la protection à son industrie nationale; en outre il n'est pas facile de comprendre pourquoi l'on accorde la protection aux. manufacturiers du Nord, et on la refuse aux fermiers de l'Ouest. 11 arrive assez souvent que ceux-là même qui ont le plus profité de la protection américaine, quand la convenance et l'opportunité de ce système ne sont pas en question et que leurs propres intérêts ne sont pas en jeu, ne sont pas les derniers à exprimer leur admiration pour le libre échange. L'absurdité du système protecteur a été exposée si souvent et si habilement, que l'auteur se croit presque obligé de s'excuser devant ses lecteurs « de tuer encore une fois ce mort » ; mais les nécessités de la crise économique actuelle, et les arguments spécieux mis en avant par ceux qu'on appelle « les partisans de la réciprocité » avec l'intention d'arriver au rétablissement de la protection, lui serviront d'excuse.

Les sujets traités dans ce volume lui donnent quelque apparence d'un traité d'économie politique, apparence que l'auteur était cependant désireux d'éviter. 11 se rappelle, avec un sentiment profond de leur exactitude, ces paroles du professeur Jevons qui datent de 1870: «11 n'est per-

» sonne dont la situation soit moins enviable que celle de l'économiste. Placé sur les régions frontières entre la science certaine et la conjecture, ses efforts et ses avis sont méprisés et rejetés de toutes parts. Qu'il découvre une loi sûre de la nature humaine et qu'il indique les maux qui surviendront si on la néglige, il est attaqué par toutes les classes de la société qui trouvent leur sens commun suffisant; on lui reproche d'être trop abstrait dans ses spéculations, de méconnaître les mystères du cœur humain et de ne pas estimer à leur valeur ses qualités affectives. » Nous avons pu encourir jusqu'à un certain point dans le présent volume les risques ([n'indiquait ainsi AI. .levons; nous avons cependant évité autant que possible les spéculations abstraites et les hypothèses, et les faits cer-

tains ont été mis aussi souvenl que possible à contril)iition. En résumé, le but principal de ce livre a été de fournir les renseignements qui peuvent être de temps en temps nécessaires pour établir et justifier la vraie place de l'Angleterre dans l'économie des nations.

Tout bien considéré, la condition actuelle de l'Angleterre, sans rire peut-être aussi prééminente relativement qu'elle l'a été, est réellement aussi bonne, sinon meilleure qu'à aucune autre période antérieure. Quant à son avenir, dont quelques-uns se déclarent si grandement en souci, il y a des raisons de croire qu'elle est aussi loin des dangers imminents et de la ruine que prédisent les pessimistes, que de l'immunité de toute chance de péril et de décadence que proclament les grands optimistes. En résumé, l'Angleterre, ainsi que nous nous efforçons de le montrer clairement, a de nombreux risques à courir; elle peut prévoir plus d'un péril réel. Mais, après tout, telle a été toujours sa situation; et si la rivalité des autres nations exige le déploiement, de la part du peuple anglais, d'une plus grande somme de tact, de vigilance et d'habileté, ces qualités n'ont jamais fait défaut à un appel urgent. Aussi, sans essayer de prédire ce qui arrivera, il est peut-être permis de renvoyer ceux que tourmentent des craintes peu justifiées sur ce que nous garde l'avenir, aux paroles prophétiques écrites par Macaulay il y a déjà près d'un demi-siècle : « Si nous prophétisions qu'en Tan 1930 une population de 50 millions d'âmes, mieux velue, mieux nourrie, mieux logée que les Anglais de notre temps, couvrira le territoire de nos iles ; que le Sussex et le lluntingdonshire seront plus riches que les plus riches parties du West-Riding et du Yorkshire ne le sont maintenant; qu'une culture perfectionnée comme celle d'un jardin a fleurs s'étendra jusqu'aux plus hauts sommets de Ben Nevis et du Helvellyn ; que (les machines construites suides principes encore inconnus seront à demeure dans chaque maison; qu'il n'y aura plus de routes, niais îles chemins de 1er. et qu'on ne voyagera plus qu'avec l'aide

de la vapeur, que notre dette, lout immense qu'elle nous semble, n'apparaîtra plus aux enfants de nos petits enfants que comme un embarras sans importance, que Ton pourrait aisément payer en un an ou deux; bien des gens me regarderaient comme atteint de folie. » Si toutes ces prophéties ne sont pas encore réalisées, des progrès tout aussi remarquables ont été faits dans d'autres directions. Les ombres que les événements futurs jettent devant eux doivent être singulièrement mensongères, si elles font croire que le progrès n'est pas destiné à continuer pendant bien des années encore.

Page 1