VIII PRÉFACE
vue (qui est le vrai), toute guerre est une folie, toute grève une sottise, et l'attitude de paix armée que garde l'Europe au prix, de 18 ou 20 milliards par an est la plus folle et la plus coupable des stupidités. C'est une surcharge énorme que nous nous imposons au profit de l'Angleterre et des Etats-Unis.
11 n'est pas difficile de se rendre compte que tout entrepreneur qui trouve facilement du capital à 2 ou 3 p. 100 peut payer mieux ses ouvriers et néanmoins battre sur le marché du monde ceux qui paient le capital 0, 12, et à plus forte raison 20 p. 100. Ce qui est vrai pour un particulier l'est aussi pour une nation. Celle qui possède le plus de capitaux disponibles (dont le gouvernement emprunte le moins souvent) dispose de ces capitaux, avec le moindre intérêt, et peut donner à meilleur marché les produits ou résultats de toutes les entreprises : aliments, vêtements, logement, transports, etc., et par suite, s'emparer de la suprématie économique; le fait est si, éclatant qu'il serait puéril d'insister.
Voyons maintenant ce qu'il faut penser des retentissantes affirmations de Henri George, dont les livres font encore tant de bruit parmi nos voisins des Etats-Unis et d'Angleterre.
Il affirme « que la misère qui règne au bas de l'échelle sociale est imputable à la marche même du progrès et non à des circonstances particulières ; » que « c'est au sein des sociétés qui, sous le rapport de la production industrielle, tiennent le premier rang, que la situation de l'ouvrier laisse le plus à désirer. »
En présence d'aussi audacieuses assertions bien des consciences furent troublées. Pour vérifier si les paroles de Henri George contenaient même une ombre de vérité, je résolus d'interroger les faits, et, en conséquence, je m'adressai à diverses sources d'information françaises et étrangères. Parmi les livres que je rencontrai dans mon enquête, celui de Jeans me parut si formel, ses informations me semblèrent puisées à des sources tellement siu-
PHÉFACE. Jx
pères et à l'abri de toute suspicion, que je pris le parti de le traduire comme une réponse irréfutable (pour les gens de bonne foi, les autres ne méritent pas qu'on s'en occupe) à tant d'affirmations bruyantes et mensongères Henri George et les légions de ses adhérents affirment que « c'est au sein des sociétés qui, sous le rapport de la production industrielle, tiennent le premier rang, que la situation de l'ouvrier laisse le plus à désirer ». Jugez-en :
Là où la production industrielle est à peine organisée dans l'Inde (300 millions d'âmes), l'ouvrier agricole ga-né de 10 à 15 centimes par jour; en Chine (400 millions d'habitants), de 20 à 23 centimes; il vit de soupe, sans pain ni beurre, faite avec quelques herbages et un peu de rizdans tout l'Orient, où la production industrielle n'existe qu'à peine, le travail ne reçoit en quelque sorte qu'un salaire nominal, et un semblant de nourriture, ga-né par des journées écrasantes de 15 et 18 heures. Remontons rapidement l'échelle des nations industrielles et poussons jusqu'en Italie. Xous trouvons que le salaire de l'ouvrier est déjà dix fois plus élevé que dans l'Inde : l'ouvrier agricole gagne 1 franc et 1 fr. 50; l'ouvrier industriel à irancs et plus. Faisons un pas encore, et arrivons à ces pays « qui tiennent le premier rang dans l'industrie » nous voyons les salaires s'élever rapidement; la soupe à 1 herbe de l'Indou et la polenta de l'Italien faire place a une nourriture saine, variée, abondante, comprenant des articles de luxe nombreux comme le thé, le café le sucre, le tabac, l'alcool, etc.
Henri George et ses adhérents basent donc leurs prétendues démonstrations sur une assertion d'une fausseté éclatante. Quiconque voudra lire l'ouvrage de Jeans pourra en acquérir la conviction absolue. Rassurez-vous, consciences alarmées; travaillons en paix : notre civilisation ne fait pas banqueroute. Continuez votre œuvre de persévérance de génie, d initiative, agriculteurs, savants, industriels' 1 avenir est au travail le plus efficace.
X PBÊFACE.
Ici j'arrive à la seconde des conclusions à tirer de l'œu- \ pe <le Jeans.
11 nous affirme que la suprématie de l'Angleterre tient essentiellement à la supériorité de l'efficacité de son travail. Cette supériorité est le prix d'efforts répétés, incessants.
« Soyez plus compétents, dit-il en s'adressant aux peuples rivaux, plus prévoyants, plus persévérants; faites preuve de plus d'initiative et d'économie : votre travail sera plus efficace, cl, à votre tour, vous obtiendrez la suprématie.
— Et quand le charbon manquera à l'Angleterre, que deviendra la suprématie?
— J'ai confiance, répond Jeans : notre puissance d'initiative, l'accumulation de nos capitaux, le perfectionnement constant de nos procédés, maintiendront la supériorité d'efficacité de notre travail, et, par suite, notre suprématie. »
« Au mois de juillet 1850, écrit Bastiat, j'étais à Livcrpool, où un quaker, constructeur de navires, nommé Baines, de la maison llodsgon, mit à ma [disposition ses livres et ses ateliers.
« Ne craignez-vous pas, lui dis-je, de divulguer des secrets qui font votre fortune?
— Non pas, répondit Baines, si mes procédés sont bons, comme je le crois, je ne demande pas mieux que l'humanité en profite, et, quant à moi, quel que soit le sort de cette industrie, j'ai la confiance d'utiliser toujours l'amour du travail et le peu de connaissances qu'il a plu à la Providence de me donner. »
Ce que Baines disait de lui-même l'Angleterre le répète par la voix de Jeans : « L'efficacité de notre travail nous gardera la suprématie.
« Mais l'Angleterre ne peut-elle se dépouiller elle-même de celte suprématie tant enviée, conquise par tant d'efforts? Oui, sans doute, car nous voyons en ce moment même (188G) arriver au ministère les représentants d'un parti, qui, dit M. Léon Say, « veut inaugurer un système social nouveau, en niant que ce soit l'énergie, l'initiative, et la responsabilité tics individus qui puissent conduire l'huma-