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CHAPITRE XI

Nous avons étudié dans le chapitre précédent les tendances à la hausse des salaires chez différentes nations; il devient maintenant nécessaire, pour arriver à une appréciation exacte de leurs conditions économiques relatives, de comparer ces nations en ce qui concerne le coût du travail.

Que ce soit cette considération qui détermine la suprématie finale des manufactures d'une nation, toutes autres choses égales, cela est chose indiscutable. Mais avant tout et pour éviter toute chance d'erreur, il nous faut obtenir une définition correcte et spécifique du terme <( coût du travail », autrement nous pourrions être conduits à nous tromper et à tromper les autres. Le montant du salaire payé pour un certain temps, ou une certaine quantité de service, ne représente pas toujours ni invariablement le prix véritable de l'ouvrage fait. 11 faut considérer le travail par rapport à sa qualité, son efficacité, et le caractère de l'œuvre à laquelle il est employé aussi bien que par rapport à sa rémunération nominale. Le paysan du Bengale qui est payé deux ou trois deniers par jour rend des services qui sont nominalement bien meilleur marché que ceux du producteur de blé dans le Dakota, qui reçoit peut-être 30 ou 40 fois plus pour la même période de travail; mais si L'agriculteur américain produit, comme il le fait souvent, grâce à l'aide de ses machines perfectionnées, \'.\ a 50 bushels de blé par jour, là où le ryot avec ses outils

(On SUPRÉMATIE DE L'ANGLETERRE.

surannés el sa lente allure n'en produit que doux ou trois, le travail le plus payé peut, après tout, rire le plus économique. On peut citer encore un exemple d'une importance bien plus considérable. Le nombre des agriculteurs de toutes catégories aux Etats-Unis est, comme nous l'avons montré ailleurs, bien moindre pour une superficie donnée que dans noire propre pays. Certes, il est très possible que des différences de climat ou de fertilité du sol, etc., rendent une telle disparité nécessaire, mais si cette différence était due surtout à la plus grande efficacité du travail agricole américain, aidé par des machines perfectionnées, il est presque certain qu'on trouverait que le travail payé plus cher de ce pays est, après tout, meilleur marché que le nôtre.

M. Atkinson, de Boston, a été tellement frappé par ces considérations, qu'il appelle rattenlionsurlesassertions suivantes qu'il regarde comme des contre-vérités populaires:

1° Le prix de production d'un article peut être obtenu en comparant les salaires dans les divers pays où il se fabrique.

2° Des salaires bas sont nécessaires pour que le coût de la production soit minime ; et de hauts salaires ont toujours pour conséquence un coût élevé de production.

3° Comme les ouvriers travaillent pour des salaires, le salaire entre directement dans le prix de production, et, en conséquence, le travail à bon marché ne peut être assuré que par un taux infime des salaires.

4° Un producteur doit nécessairement pouvoir obtenir des ouvriers à des salaires peu élevés pour produire des marchandises à bon marché.

(les assertions fallacieuses doivent se remplacer par les contre-propositions suivantes :

1° Le taux des salaires n'est nullement la mesure même du prix en argent de la production ; ce prix doit être calcule en taisant le total de tous les salaires, el eu le di\ isant par le produit, afin d'établir le coût en argent de l'unité de mesure, que ce suit le yard, le baril ou la livre

2° L'abaissement des salaires n'est pas essentiel pour que le coût de production soit minime; au contraire, cet abaissement indique ordinairement la cberté de la production, c'est-à-dire une grande quantité de travail humain, et un gros total de salaires infimes. Par contre, un taux élevé des salaires peut indiquer, et indique habituellement un coût de production peu élevé, c'est-à-dire une petite proportion de travail humain et une somme proportionnelle peu élevée de hauts salaires pour une quantité donnée de produits.

3° Travail à bon marché, dans son vrai sens, et taux infime des salaires, ne sont pas des termes synonymes, mais au contraire sont habituellement tout à faiteontradicloires.

4° Un chef d'industrie n'est nullement dans la nécessité de s'assurer le travail à un taux de salaires abaissés, afin de produire des marchandises à bon marché ; mais il peut payer et il paye habituellement des salaires élevés, dans le but même d'assurer la production des marchandises au prix le plus bas, afin d'être capable de les vendre au meilleur marché possible,

On taxera probablement d'exagération ces affirmations dans leur teneur absolue; toutefois elles se présentent sous le couvert d'un ensemble imposant de preuves et ne peuvent manquer de produire cette impression avec laquelle un lecteur prudent et attentif devrait toujours recevoir une assertion relative au coût de production, basée sur la seule statistique des salaires.

Il faut en même temps se rappeler qu'il n'existe pas d'autre critérium de la capacité de produire à bon marché, si évident, si facile à saisir, que celui du taux des salaires, et <pie, en conséquence, il n'y a pas d'autre témoignage qui soit en même temps d'une valeur aussi grande et aussi susceptible d'um: application immédiate. L'efficacité comparative du travail ne peut être déterminée que par des expériences portant sur une longue période, et même, si l'on fait ces expériences, il est rare que les conditions de la comparaison soient aussi strictement exactes et parallèles

qu'elles devraienl l'être, pour avoir une valeur réelle. La même remarque s'applique au mérite comparatif des machines qui prêtent leur aide au travail manuel; ce mérite doit être déterminé non pas seulement par leur capacité reconnue d'exécuter une certaine quantité de travail en un certain temps, mais aussi par le rapport de leur puissance de production avec leur prix d'achat, leur fragilité, leur durée, etc.

11 est encore une autre difficulté à peine moins formidable qui accompagne toute tentative de comparaison entre les taux moyens des salaires dans les différents pays. H arrive rarement qu'une manufacture soit exploitée dans deux contrées dans des conditions absolument identiques. Chaque pays ou à peu près possède des méthodes de travail propre et des applications mécaniques qui lui sont plus ou moins spéciales. 11 n'est pas deux pays où la durée du travail soit exactement pareille ; il n'est pas deux pays où la proportion relative des femmes et des enfants employés aux adultes mâles soit tout à fait semblable; bien plus, il arrive rarement que les salaires payés dans deux districts quelconques .d'un même pays soient parfaitement identiques, même dans une industrie de même nature1. Oui peut dire quel est le taux moyen du salaire d'un agriculteur en Angleterre? Il varie, comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, de 17 ou l«s schellings par semaine dans le nord, à 10 sch.6d.oull schellings dans les comtes du sud et de l'ouest ; mais comment arrivera la vraie moyenne? Pour établir correctement celle moyenne, il serait nécessaire de s'assurer (\v< salaires payés actuellement, non seulement dans chaque comté, mais dans chaque subdn isionde comté, alors même l'erreur serait encore possible. Toute cette opération est si laborieuse et sujette a tant de causes d'illusion qu'il est douteux qu'après toute celle peine prise, on puisse atteindre autre chose qu'une grossière approximation des faits réels. Et si la difficulté esl grande pour un emploi simple et si semblable à lui-même en général, que le tra - \ail agricole, combien plus sérieuse doit-elle se rencontrer

quand il s'agit do l'industrie manufacturière, dans laquelle les conditions sont si variables, si incertaines, et si souvent contradictoires et indéterminées? Quiconque étudie de bonne foi la statistique des salaires doit admettre que dans cette élude les obstacles qu'il rencontre sont presque insurmontables. 11 découvre que les méthodes de travail varient presque d'un district à un autre ; que le nombre des heures de travail est rarement uniforme ; que dans certains cas les salaires sont largement accrus parle travail supplémentaire; que dans d'autres ils sont grandement réduits par le défaut de demande ; qu'ici la moyenne est élevée par la limitation du nombre des apprentis ; tandis que là elle est diminuée par la cause inverse, et il arrive encore, môme assez fréquemment, que le nom donné à l'emploi varie d'un district à l'autre dans un même pays.

Après avoir ainsi déblayé la voie, nous allons étudier, avec autant de soin que les données utilisables le permettent, les différences entre les salaires du travail dans divers pays.

Et tout d'abord en ce qui concerne le Royaume-Uni. Le taux moyen des salaires dans une occupation déterminée, en ce pays, aussi bien que la question plus étendue du revenu total et individuel de toute la population des ouvriers, ont été, de temps à autre, l'objet d'investigations très détaillées et très habiles faites par des statisticiens de renom. Le professeur Léoni Lévi, qui plus que tout autre peut-être a consacré du temps à ce sujet et l'a traité avec une rare compétence, a publié tout récemment un livre (1) que nous recommandons à l'élude de tout lecteur qui pourrait trouver intérêt à examiner le sujet de plus près; il calcule que le gain moyen d'un ouvrier faisant partie de la population industrielle du Royaume- Uni tout entier est de 45 livres H) sh. par an (1,143 francs) et que la moyenne des gains de la population salariée tout entière du pays, domestique, commerciale, agricole et industrielle, en y comprenant un

! Gains it salaires 'hs classes ouvrières. Londres, 1883.

SUPHÉMATIE Plï [/ANGLETERRE.

certain nombre des classes dites professionnelles, est de M I. 14 sli. (1). Le cousus des Etats-Unis permet heureusement de faire la comparaison entre la moyenne des salaires payés dans celte république et les moyennes auxquelles est arrivé le savant professeur pour le Royaume- Uni, et le tableau suivant donne la série des chiffres des deux évaluations.

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