‹ La Suprématie de l'AngleterreChapitre 75 sur 83 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

In florid beauty groves and fields appear, Mail seems the onlv growth lliat dwindles hère; Contrasled faults through ail his manners reign, Though poor, luxurius : though sub mistive, vain.

Goldsmith.

Les champs comme les bois montrent leur beauté fiière, L'homme seul ici semble diminuer sans lin ; Des défauts contrastés forment son caractère. Pauvre, il aime le luxe, esclave, il reste vain,

Une légende, née après Homère, raconte que Thétis ayant plongé son fils Achille dans le Styx, un seul point, le lalon du héros futur, resta vulnérable. Cette légende a sa contre-partie dans l'histoire des relations particulières qui existent entre l'Angleterre et son île-sœur. 11 n'est pas, dans tout L'Empire anglais, de point plus vulnérable que l'Irlande. Aucune autre partie des vastes contrées qui reconnaissent l'autorité de l'Angleterre n'a ete une source aussi constante et aussi sérieuse d'inquiétudes et de difficultés depuis qu'ont commencé les soucis de l'Angleterre. Il nous est donc impossible de méconnaître l'influence que l'Irlande a exercée et qu'elle continuera sans doute a exercer sur les destinées futures de l'Empire britannique. Cette inlluence a élé décidément sinistre el malheureuse jusqu'ici. Dans toute L'histoire des relations entre les dem pays, il y a a peine un événement ou une époque qui ne rappelle des souvenirs douloureux et irritants, (lest du

commencement à la fin un récit de perfidies, de trahisons, de révolutions, de famines, et de crimes rarement traversé par le rayonnement d'un véritable progrès ou d'un seul instant de prospérité et de contentement réels. La population de l'Irlande est peut-être la plus misérable de l'Europe. C'est en même temps la plus prodigue, la plus imprévoyante et la moins entreprenante. En conséquence, elle a pris l'habitude de vivre sur l'extrême limite de la famine, et séparée des plus terribles extrémités seulement par les hasards d'une récolte unique. L'industrie a de temps en temps fait une tentative pour s'établir dans le pays, mais elle a toujours été repoussée et finalement a disparu

Comme un flocon de neige sur la rivière Un instant aperçu, puis perdu pour jamais.

On peut signaler une ou deux exceptions, dont les plus notables sont : les fabriques de tissus de l'Ulster et les chantiers de construction de Belfast. Aucun pays de l'Europe n'a accusé une aussi grande diminution de population dans ces dernières années — signe bien certain que ses affaires sont dans une mauvaise voie. En résumé, la question de la condition de l'Irlande est un des problèmes les plus difficiles et les plus absorbants dont la solution ait été jamais demandée à la raison des hommes d'État.

Si nous jugeons nécessaire d'examiner les principales causes qui ont contribué à produire ce résultat déplorable, c'est moins dans l'espoir d'être capable de dire quelque chose de nouveau sur un sujet qui a déjà été examiné au microscope sous ses divers aspects, que dans le but de chercher à découvrir dans quelle proportion l'Empire en général a subi le coutre-conp des infortunes, des souffrances, de la haine et des crimes d'un de ses membres les plus importants, et de recueillir ainsi, autant que possible, des indications qui nous permettent de prévoir l'avenir dans une certaine mesure. Si l'Irlande n'est pas comprise, ce n'est pas, sans aucun doute, parce qu'on manque d'informations sur son compte. Depuis l'époque

,i„s SUPREMATIE DE L'ANliLETEHHE.

mi Arthur Young écrivait, au dernier siècle, soa excellente étude sur ce pays, les lumières de là publicité, de l'analyse et de la critique ont été continuellement portées sur ses annales, jusqu'à l'heure présente.

L'histoire de l'Irlande, aux temps les plus reculés de l'histoire, otl're une ressemblance frappante avec celle des derniers siècles. Ni le mépris de l'ordre et de l'autorité, ni la terrible inconscience de la sainteté de la vie humaine, ni la misère excessive des classes pauvres ne sont des maux causés par le dix-neuvième siècle; encore moins les phénomènes caractéristiques sont-ils dus entièrement à la domination anglaise. Sur cent soixante-dix-huit rois de la colonie de Milet, qui ont successivement gouverné le pays jusqu'à l'arrivée des Anglais, en l'an 1170 de notre ère, soixante ont été perfidement assassinés, et remplacés par leurs meurtriers, soixante et onze ont succombé sur les champs de bataille, de sorte que vingt seulement sont morts naturellement. Pendant cette période « nul homme ne pouvait jouir avec sécurité de sa vie, de sa femme, de ses propriétés ou de ses richesses, si un autre, plus puissant, les lui enviait; et le faible n'avait aucun recours contre le fort (1) ». La masse du peuple, dit un autre écrivain, était dans un état de servitude brutale (2). Du quatorzième au dix-huitième siècle, l'Irlande eut un parlement national siégeant à intervalles irréguliers, mais rien ne prouve que la nation ait été alors plus tranquille et plus prospère. L'histoire de la situation du pays sous le dernier parlement irlandais ressemble même à un récit exagéré des malheurs contemporains. De 1782 jusqu'à l'Union, toute l'île se trouva dans l'agitation la plus misérable, nuit et jour, par l'action d'associations de mécontents et d'exaltés, portant des désignations qui se sont conservées, pour la plupart, jusqu'à nos jours, telles, par exemple, que : les White Hoys (compagnons blancs), 1rs Peep-of' dai/ Boys (compagnons de l'aurore), les comités calho-

(1) Voir lis Annales de sir John Davis.

(2) L'Irlande avant et après l'union, par Martin.

liques,les sociétés du goudron et des plumes (chauffeurs), les Défenseurs, les coupe-jarrets d'hommes et de bêtes, les Libérateurs, les Irlandais unis, les Réformateurs, les Révolutionnaires, etc. — Les assassinats devinrent quotidiens; des discours insidieux, des proclamations et des pamphlets de prétendus patriotes ou d'enthousiastes dangereux furent répandus à foison ; on traça des plans d'insurrection générale ; on négocia avec l'étranger dans le but de se procurer des secours d'hommes et d'argent ; on proclama ouvertement la séparation d'avec l'Empire, et on demanda l'établissement d'une république, sous la protection de la France et de l'Amérique. Tous ces phénomènes se sont reproduits d'une façon frappante dans l'histoire plus récente de l'Irlande. Mutalis mutandis, l'Irlande est aujourd'hui et semble devoir rester ce qu'elle était il y a cent ans.

On admet généralement que l'état malheureux de l'Irlande est une conséquence de la pauvreté qu'un écrivain très compétent en cette matière attribue aux causes générales suivantes :

1° Une population trop considérable relativement à la superficie cultivable ;

2° La pauvreté du sol dont les deux tiers seulement offrent des terres arables ;

3° Le défaut de continuité dans les occupations et le manque d'habitudes laborieuses (I);

4° L'aversion pour toute amélioration ;

5° Les mariages prématurés;

6° Les effets corrupteurs et démoralisateurs de l'agitation politique.

On a souvent, et non sans raison, imputé la pauvreté de l'Irlande à l'excès de population. En 1841, la population était en moyenne de 251 habitants par mille carré. Au-

(1) Il y a trop de motifs de croire que l'Irlandais, dans son pays, n'esl pas un travailleur modèle. On a calculé qu'en tenant compte des marchés, foires, veillées, fêtes patronales et autres réjouissances ou occasions spéciales, l'Irlandais ne travaille pas en moyenne plus de 200 jours par an.

cune autre population de l'Europe, excepté celle de l'Angleterre el du pays de Galles, n'était alors aussi dense. On estime que, de 1800 à 1841, l'Irlande a doublé sa population (1). Aucun autre pays, si Ton excepte les Etats-Unis, n'a accompli une semblable transformation eu un temps aussi court. Si le sol de l'Irlande eût été (Tune qualité exceptionnelle, ou (pie l'industrie s'y fût développée dans la même proportion qu'en Angleterre, pendant cette période de quarante années, ce grand accroissement de population n'eût pas produit des conséquences aussi graves. Mais l'Irlande a toujours été un pays pauvre, môme au point de vue de l'agriculture. Plus du quart du sol est rebelle à toute culture, et les trois autres quarts, tant à cause de la pauvreté naturelle de la terre que de l'humidité extrême du climat, ou du manque de capitaux et de la culture imparfaite et rétrograde qui en résulte, ne produisent pas, acre pour acre, une récolte moyenne approchant de celle de J'île-sœur. Depuis 1840 la densité de la population a beaucoup diminué. Au lieu d'une moyenne de 251 habitants, on ne trouve plus qu'une moyenne de 1 GO habitants par mille carré. Si les autres conditions de l'existence étaient restées les mêmes qu'avant 1840, cette diminution aurait contribué a améliorer le sort de ceux qui restent au pays. Mais ces autres conditions son' loin d'être demeurées identiques. Entre 1830 et 1840, le prix moyen officiel du blé dépassait 57 schellings par quarter impérial; maintenant ce prix n'atteint, depuis quelque temps, qu'à peine 40 schellings. En raison de l'importance de sa production de blé, l'agriculture irlandaise a donc beaucoup soull'ert dans l'intervalle (2). La valeur de presque tous

(1) Il est possible que les données du recensement manquent d'exactitude à cet égard, les plus anciens comptes rendus se trouvant très

insuftisauts.

(2) La culture du blé a en conséquence beaucoup diminué, >'i la production n'est pas aujourd'hui «le plus de 2 millions de quintaux par an, sur un total de -G millions 1/2 de quint iu\ île céréales rôc 'I

tés en Irlande.

les autres produits agricoles a subi une dépréciation analogue, quoique très variable; et il est bien à craindre que l'augmentation de la valeur du bétail n'ait pu, en somme, compenser suffisamment cette dépréciation générale des productions du sol.

Il n'y a pas de pays en Europe, et probablement pas de pays au monde qui ait fait preuve d'une aussi constante tendance à. se dépeupler que l'Irlande pendant les cinquante dernières années. De 1821 à 1841, la population s'était élevée de 6,604,000 habitants à 8,175,000, soit une augmentation d'environ 23 p. 100. Mais dans la décade suivante la population diminua de plus de 1 million 1/2 d'habitants, soit d'environ 20 p. 100; et, entre 1845 et 1881, la diminution totale a été de 3,135,000 âmes, ou d'environ 40 p. 100. Dans ce nombre on compte plus de 2,750,000 émigrants à l'étranger. Les 325,000 autres absents, ainsi que le surplus non dénombré, provenant de l'accroissement naturel de la population, sont allés chercher en Angleterre et en Ecosse les moyens d'existence qu'ils n'ont pu trouver dans leurs foyers.

Quelle que soit l'explication du déclin de la population irlandaise, on ne saurait en trouver la cause dans la négligence des intérêts de l'Irlande par le Parlement impérial. Depuis l'Union, l'Irlande a obtenu bien des avantages législatifs et sociaux dont elle n'aurait probablement jamais joui sous un Parlement national. L'émancipation des catholiques a été décrétée; les corporations municipales ont été réformées; les dîmes ont été converties en rentes fixes destinées à secourir les cultivateurs pauvres; les impôts ont été diminués; un système d'éducation nationale a été établi; bien des millions des revenus impériaux ont été dépensés en travaux publics; des sociétés, des établissements de crédit ont été fondés, avec des capitaux anglais, pour l'amélioration du sol; des fonds ont été votés par la législature en faveur des infirmes, des pauvres et des abandonnés; la loi relative aux prisons a été revisée; on a procédé à un relevé et à une estimation des terres dans le but

de taire .cesser les inégalités dans la répartition des impôts; Le code criminel a été réformé; on a organisé une justice peu coûteuse et efficace; l'Eglise d'Irlande a été abolie; la loi relative an sol irlandais a été votée afin d'empêcher l'élévation excessive des fermages et d'autres abus; enfin de nombreuses mesures, aussi utiles et bienfaisantes, sont devenues des lois du pays. Ces faits justifient pleinement l'opinion exprimée par le professeur Gairnes quand il dit que « le mauvais gouvernement dont souffre l'Irlande, à supposer qu'il y ait réellement mauvais gouvernement, n'est pas de date récente, et les fautes de la législation moderne à l'égard de ce pays ne sont, en les considérant avec la plus grande sévérité, que des pécliés par omission » (l). La question de savoir si le gouvernement anglais s'est montré équitable envers l'Irlande comporte un certain nombre de considérations qui ne peuvent trouver place ici; mais quand on évoque l'histoire du passé de cette nation, et qu'on se rappelle les mesures exceptionnelles prises par les gouvernements successifs dans le but de pacifier le pays et d'améliorer sa situation, il est difficile de croire que l'imputation de mauvais gouvernement, généralement admise comme explication, donne la clef du problème irlandais (2).

Combien est petite, parmi les maux que les hommes endurent, La pari que les R"is peuvent causer ou guérir.

Si la pauvreté, qui semble incurable, du peuple irlandais doit être attribuée, comme nous le croyons, non pas tant à la mauvaise administration actuelle, prétexte spécieux trop facile à mettre en avant, qu'à des causes dont la législation n'a pas pour fonction de s'occuper, comme, par exemple, à ce que l'existence de la population dépend

(I) Essais politiques, page li:!.

• Entre la date île l'Union el 1833, il y a eu 60 commissions d'enquête et 114 rapports de commissaires, tous consacrés aux intérêts irlandais. Depuis 1833, ou a récollé également une abondante moisson d'enquêtes el de documents.

presque exclusivement de l'agriculture, et spécialement de la récolte d'un tubercule particulier; au manque de capacité commerciale, à l'élévation excessive des fermages, au défaut d'instruction, à l'absence d'habitudes de travail et d'économie, ou enfin à ces différentes causes combinées et à d'autres encore, le mal et le danger deviennent alors des sujets dignes de la sollicitude la plus vigilante. Les infirmités sociales qui peuvent être guéries par le remède, si simple et si facile à appliquer, d'une loi votée par le Parlement, ne sont pas habituellement d'une durée aussi longuequela question irlandaise ; elle ressemble plutôt à un chancre qui aurait entamé le cœur même de la nation, et aurait pénétré trop profondément pour pouvoir être enlevé par une opération chirurgicale.

Quoiqu'on ait prétendu qu'en Irlande, si ce fait a pu se produire en un point quelconque de l'Empire anglais, les pauvres sont devenus plus pauvres dans ces dernières années, cette opinion n'est pas corroborée par le témoignage le plus irrécusable qu'on puisse invoquer à cet égard — je veux dire les cédules de l'impôt sur le revenu. — Elles prouvent, au contraire, que la valeur totale annuelle des revenus et profits soumis à l'income-tax en Irlande a augmenté de 1 million 1/2 sterling (37 millions 1/2 de francs) entre 1875 et 1884 (1); et comme l'augmentation a porté principalement sur les terres, on peut la capitaliser au denier vingt, ce qui donnerait un accroissement de capital de 30 millions sterling (750 millions de francs).

D'un autre côté, cependant, il y a quelque raison de douter que la condition actuelle de la population irlandaise ait été améliorée dans la proportion que ces chiffres paraissent indiquer. 11 semble qu'il y ait maintenant beaucoup plus de petits domaines qu'autrefois, relativement à la po-

(I) En Angleterre et dans le pays de Galles l'augmentation correspondanle a été de 49 millions sterling (t,22.'i millions de francs), et en Ecosse de H millions sterling (200 millions de francs) de sorte que, comparativement, l'Irlande reste bien bien au-dessous des deux autres pays.

pulation. Plus de 50]). 100 do toutes les propriétés rurales sont au-dessous de 15 acres (retendue, et plus de 20 p. 100 au-dessous de Sacres. En outre, la population de l'Irlande est presque exclusivement agricole. La fraction engagée dans l'industrie n'est que de 13,3 p. 100, tandis qu'en Angleterre et en Ecosse on compte, dans l'industrie, 24, 5 p. 100 de la population (1). La classe agricole, — j'entends par là ceux qui se livrent actuellement aux travaux de l'agriculture, — comprend 19 p. 100 de toute la population irlandaise, tandis qu'en Angleterre cette même classe n'est que les 5,3 p. 100 de la population totale. On peut, sans doute, admettre l'idée d'une population agricole à la fois nombreuse et prospère. Ce sont les conditions dans lesquelles se trouvent les agriculteurs des Etats-Unis et de nos colonies australiennes. Ce sont aussi les conditions dans lesquelles vivent, peut-être un peu moins abondamment, mais largement encore, les paysans de la France et du Danemark. Mais la situation du fermier irlandais (cottier), qui est l'agriculteur type du pays, diffère complètement des divers types que nous venons de citer. D'abord, il ne possède pas un pouce de terrain. Les fermiers vivent, pour la plupart, sur la limite extrême du paupérisme absolu. Ils voient, dans la culture de quelques acres de terre, le seul espoir d'échapper à rémigration et au workbouse, et il en résulte qu'ils se sont habitués à donner, pour leurs petits domaines, jusqu'au dernier penny qu'ils peuvent arracher au sol, aiguillonnés par la perspective île l'exil ou de la mendicité. On ne doit pas s'étonner, dans de telles conjonctures, que non seulement la population de l'Irlande diminue, mais qu'il se produise une dépréciation dans la valeur des terres laissées aux mains de ceux qui demeurent. Ce fait peut être constaté et prouvé de deux manières. 11 apparaît, tout d'abord, dans les rapports sur le recensement des animaux vivants, que publie chaque année le ministre de l'agriculture : ils montrent que de KS72 à 1882 le

i D'après les comptes rendus du recensement de t s s i

nombre total des bêtes à cornes, chevaux, moutons et porcs, est tombé, dans la contrée, de 10,650,000 à 9,506,000. En d'autres termes, quoique la population ait diminué dans cet intervalle de plus d'un quart de million d'âmes, on compte seulement 1,8 de tète de bétail par habitant en 1882, au lieu de 1,9 en 1872. On peut tirer des statistiques de la propriété immobilière les mômes inductions sur l'augmentation de la misère. De 1821 à 1841, le chiffre des maisons construites en Irlande s'est élevé de 1,164,000 à 1,384,000. De 1841 à 1881, au contraire, le nombre des maisons a diminué de plus de 424,000, ou 30 p. 100. Plus récemment, il est vrai, les fermages ont subi une réduction générale, de sorte que les fermiers ne sont plus obligés de payer une part aussi considérable du produit de leurs terres comme redevance. Mais on doit remarquer que cet état de choses n'est qu'une autre preuve de la pauvreté croissante du pays qui, jamais, même à l'époque où il était le plus florissant, et quoique ses terres soient presque d'une aussi bonne qualité que celles de l'Angleterre et de l'Ecosse, n'a donné un revenu moyen égal à celui de ces deux pays(l). Quand le revenu total d'une contrée diminue sensiblement, peu importe que la diminution se manifeste dans le montant de la vente des terres ou dans la valeur des produits du sol, que ce soit le revenu du propriétaire ou celui du cultivateur qui se trouve affecté, — le résultat général est une diminution des moyens d'existence. O Connel déclarait, en 1843, que plus de 2,385,000 Irlandais sont, les uns pendant une partie de l'année, les autres pendant l'année entière, dans un état de complet déuùment (2). Quoique les tableaux du paupérisme indiquent que le nombre total des indigents ne dépasse pas 100,000, comme moyenne de plu-

(i) En 1871 le revenu moyen ou la rente moyenne des 20 millions d'acres que renferme l'Irlande était de 13 scli. 0 d. environ par acre, au lieu d'environ 3 livres sterling 5 sch. par acre, que produisent les 29 millions d'acres de l'Angleterre et de 20 sch. environ par acre, pour les 10 millions d'acres de l'Ecosse.

(2) Adresse aux habitants des pays soumis à la couronne d' Angleterre.

sieurs années, il n'est pas du tout certain que la situation du peuple en général, au moins en ce qui concerne ses moyens de lutter contre la misère, soit bien meilleure aujourd'hui qu'elle n'était au momentoù O'Connell fit paraître son fameux manifeste. De 1860 à 1880, la somme dépensée pour secourir et administrer les indigents de l'Irlande a plus que doublé. A d'autres égards, il ne paraît pas le moins du monde évident qu'il y ait eu amélioration réelle. La pomme de terre est toujours la principale récolte, et si cet humble tubercule éprouvait une atteinte sérieuse, nous verrions se reproduire, sur une échelle plus ou moins considérable, la terrible famine de 1845. Les paysans ou les fermiers irlandais se contentent généralement de cultiver une quantité de blé et de pommes de terre suffisante pour leur permettre d'éloigner de leur porte la menaçante lamine. Le fermage — pour ceux-là qui payent un fermage, — est ordinairement fourni par l'élevage des porcs et de la volaille. On peut juger combien le paysan irlandais est incapable de faire davantage par ce fait que sur les 600,185 fermes qui existaient en Irlande dans ces derniers temps, on estimait que 03 p. 100 rendaient moins de 10 livres par an, et environ 34 p. 100 moins de i livres. La convoitise de l'Irlandais pour la terre est si grande que tout homme possédant le capital nécessaire pour cultiver une plus grande étendue du sol ne manque presque jamais d'augmenter son domaine en conséquence. Et comme il n'y a en Irlande que 12,307 domaines rapportant plus de 100 livres sterling par an, on peut affirmer que le nombre des possesseurs de capitaux ne dépasse pas beaucoup co chififre, qui représente moins de 1 p. 100 de la totalité des domaines (holdings) du pays.

Il n'y a cependant aucune raison de croire que le sol de l'Irlande, là où il est convenablement et complètement cultivé, soit moins productif que le sol de L'Angleterre en général. Les documents officiels sur l'agriculture irlandaise

constatent que dans la période décennale 1874-1883, dont

quelques années sonl considérées comme Ires mauvaises,

le rendement moyen des principales récoltes, par acre, a été beaucoup plus élevé que celui des autres contrées de l'Europe, l'Angleterre et le pays de Galles exceptés, ou même que celui des Etats-Unis. Ces faits nous conduisent naturellement à examiner s'il ne serait pas possible de tirer du sol de l'Irlande plus qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour. En d'autres termes, la population actuelle de l'Irlande peut-elle, à l'aide d'une somme jyraticable de secours, être arrachée à sa condition actuelle, si misérable et si humiliée?

On admet depuis longtemps que l'Irlande, si elle était convenablement et judicieusement administrée, pourrait donner, même au point de vue purement agricole, des résultats bien supérieurs à ceux qu'elle produit maintenant. Sur une surperficie totale d'environ 28 millions 1/2 d'acres, tout près de 5 millions d'acres sont inondés, ou peuvent être considérés comme des marais ou des landes incultivables. Cette vaste superficie s'est accrue, au lieu de diminuer, pendant les dernières années (1). En 1838, une statistique publiée à Dublin donnait aux montagnes non cultivées et aux marécages une superficie de 6,6 10,000 acres, ou environ 3G p. 100 de plus que les relevés de 1883 n'en attribuent à cette catégorie. 11 est probable que, dans l'intervalle, on a mis en culture une étendue considérable de marais et de montagnes; mais il ne faut pas oublier que les statistiques de l'agriculture, comme celle de beaucoup d'autres branches, étaient établies avec moins d'exactitude il y a un demi-siècle qu'elles ne le sont aujourd'hui.

Deux choses sont absolument nécessaires pour entreprendre, d'après un plan général et complet, la transformation des marécages irlandais en terres arables, la première, c'est l'assurance d'une rémunération suffisante

(l)En 1874 la superficie désignée comme inculte était de 4 millions 2b2,000 acres; en 1884, elle était de 4,853,000 acres. Mais on assure que depuis 1877, cette superficie, dite inculte, comprend une grande étendue de pâturages montagneux arides 4111 peuvent avoir été classés autrefois comme prairies.

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pour ceux qui entreprendraient cette transformation; la seconde, c'est que les moyens de culture soient assez perfectionnes, et que le sol soit mis dans un état assez satisfais,! nt pour que l'abondance des récoltes permette d'obtenir cette compensation de la dépense faite.

En 1800, une commission fut nommée avec mission d'examiner la nature et retendue des marais de l'Irlande et la possibilité de les dessécher et de les mettre en culture. Cet le commission, dans nu Rapport h la société pour l'amélioration de L'Irlande, évalua la superficie des principaux marécages à près de 3 millions d'acres, et déclara qu'ils se trouvaient tous à plus de 100 pieds, et même, ta l'exception de trois d'entre eux, à plus de 200 pieds au-dessus du niveau de la mer, de sorte qu'il n'y avait aucune difficulté à en faire écouler les eaux dans les rivières et les lacs voisins, puis, de là, pour la plus grande partie, dans la mer. La dépense était évaluée parla commission à un peu plus de 1 million 1 4 de livres sterling (32 millions de francs), ou environ 9 scbellings par acre; mais M. Edgewortli, dont la compétence faisait autorité à cette époque, évalua la dépense supplémentaire de mise en culture a 8 à 15 scbellings par acre. Or il n'y a pas bien longtemps que le revenu des terres de l'Irlande, dans une grande partie du pays, était estimé à moins de 20 scbellings l'acre ; et, dans le comté de Donegal, le revenu de 1 million d'acres était évalue à « moins de o scbellings par acre » (1). Depuis lors, les revenus ont tour à tour augmenté ou diminué. De nos jours, et depuis quelques années, il s'est produit, en vue d'arrêter absolument le payement des rentes, un mouvement qui n'a eu que trop de succès. La valeur du revenu actuel de la terre n'est probablement guère au-dessus de la moitié de ce qu'elle était il \ a vingt ans. Inutile d'ajouter que, tant que cet état de choses continuera d'être possible, il n'est pas probable que les

(1) Le nombre total d'acres relevé en I843étaitde 8,042,280 et l'évaluation du revenu annuel de 4,316,1 in livres sterling, soil une moyenne de !<• sli. s 3/4 par acre.

capitalistes songent à entreprendre aucunes dépenses de la nature de celles dont nous venons de parler. Pour qu'un tel événement puisse se produire, il faut d'abord que les lois et l'ordre public soient plus respectés qu'ils ne l'ont été dernièrement. La même remarque s'applique à beaucoup d'autres améliorations urgentes, qui ont été retardées par le manque de sécurité résultant de l'anarchie dans laquelle se trouve le pays. L'Irlande n'est pas dépourvue de ressources minérales, mais nul homme de bon sens ne voudrait avancer de l'argent pour leur exploitation sans avoir des garanties que l'état actuel des choses ne comporte pas. C'est pour le même motif que les chemins de fer et les canaux n'ont pas été développés, relativement à l'étendue du pays et à la population, comme dans les autres parties du Royaume- Uni. Et c'est surtout la répugnance qu'éprouvent les capitalistes a aventurer leurs fonds dans des entreprises aléatoires, qui cause la misère du pays et qui l'entretient. Dans d'autres parties de l'Empire l'industrie a été constamment florissante pendant ce siècle, elles salaires se sont élevés progressivement. En Irlande, le contraire a été la règle (1). Si on pouvait établir avec précision la moyenne des salaires payés dans les différentes industries que possède l'Irlande, on verrait, croyons-nous, que cette moyenne est en général bien au-dessous de celle de l'Angleterre. Mais ce n'est pas la modicité des salaires qui est le plus grand mal. Le taux immédiat des salaires n'aurait pas autant d'importance si un travail régulier pouvait être assuré. C'est la rareté des occasions de travail qui est le plus à déplorer.

(1) Des témoignages apportés devant la commission irlandaise des métiers à main pour le tissage en 1838, prouve que si un tisserand pouvait, en 1800, gagner 2 sch. 0 d. à 3 sch. 0 d. par journée de travail, il ne pouvait pas, en 1837, gagner plus de 10 deniers à 1 schelling Cil étal de choses était évidemment dû, en grande partie, à l'introduction des métiers à vapeur qui, bientôt, donnèrent en Angleterre des salaires plus élevés qu'il n'était possibled'en gagner avec les métiers à main ; mais en Irlande, celle amélioration des salaires ne se produisit pas.

Il n'est rien qui prédispose davantage un peuple au mécontement et aux révolutions que l'étreinte de la misère et le sentiment de son abandon. L'histoire du passé de l'Irlande ne justifie pas l'espoir que, dans une lutte de vie ou de mort pour l'existence nationale, lutte qui peut s'imposer à chaque instant et dont nous avons été récemment plusieurs lois menacés, l'Angleterre obtiendrait de son associée hibernienne une sympathie sincère et un secours efficace. Si nous pouvions dans ce cas empêcher les conspirateurs irlandais d'ourdir des complots contre les intérêts anglais, c'est probablement, à en juger d'après le passé, tout ce que nous pouvons espérer. Lorsque, dans les dernières années du siècle précédent et les premières de celuici, l'Angleterre était engagée dans ses guerres contre la plus grande partie de l'Europe, l'Irlande entretenait des relations régulières avec le Directoire français et harassait le gouvernement anglais, aux moments les plus périlleux, par des plans d'insurrection. Le danger qui se montrait alors menaçant peutà peine être considéré comme conjuré. L'esprit qui animait les tentatives violentes de démembrement n'a pas été encore exorcisé. Le sera- 1- il jamais ? et quel est le meilleur moyen de procéder à cet essai de conciliation? Ce sont là des problèmes que l'on peut classer parmi les plus importants et les plus ardus dont la raison des hommes d'Etat ait eu jamais à trouver la solution.

APPENDICE

I. — Valeur déclarée des importations et exportations de marchandises anglaises, et proportion par tête d'habitant, 1840-1883.

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