‹ La sœur de MaugrabinChapitre 35 sur 57 · L'ENLEVEMENT · texte numérisé non relu

L'ENLEVEMENT

Lf. baron de Hamoiiir toncliail an inoincnt «lu'il avait prÔMi el pn'pan* |kmii nsler spuI maître de l'abbé Coslis : il feignit de céder aux sollicitations de Tcxcnipt en remontant le premier dans 1»* fiacre; mais, à j)eine y fnl-il, que, s'approcliant de rabl>é cl feignant de lui parliT bas, il se retourna vivemenl vers

236 i/enlèvement.

Texempt qui se disposait à monter aussi, et l'arrêta par le bras :

— Mon cher monsieur , une capture admirable, lui dit-il à demi-voix : cent mille livres à partager avec vos gens! Allez, courez^ ne perdez pas une minute!

— Où aller, où courir? reprit l'exempt alléché par l'espérance du gain. Cent mille livres! Ah ! Monseigneur , vous voulez donc faire ma fortune !

— Je le savais et n'y songeais point , dans la préoccupation de notre entreprise; il y a cent mille livres cachées sous le matelas du lit de l'abbé!

— Cent mille livres! ô ma femme! ô mes enfans! cent mille livres! et vous croyez que je puis me les approprier, sans en faire dépôt au greffe?

— Assurément ; c'est de l'argent que ce fripon m'a volé, et que je vous donne, mes en-

L tNLLVKMKNT. 2^j7

fans, tant je suis conlenl do vous et do iiulro succès !

L'c\ein|)t, «jbalii, ômer\oillo , liioniiiliaiiL d'uu dun aussi nuigniliquc cl icvanl dcjà au moyen de bien employer celte somme, murmura de nouveaux remerciemens et laissa son j)risonnicr dans la voilure |)Our se mettre en <|uêlo du trésor.

Les trois lioquclons, (|ui a>aient enlendu la révélalion du baron do llanioiiie, et (|ui s'attribuaient un droit proporlioiinol dans toutes les aubaines de leur patron, voulurent s'assurer de la part()ui leur revenait dans le butin, et dis|)arurent à la suite de rexom[)l. L:\ Vulipe, in({uiel de ce qui arriverait de sa rencontre avec l'abbé, était pourtant assis à la place du cocher et se demandait à lui-même s'il ne serait |kis plus sage de s2 retirer des événemens (pii s'apprêtaient.

— Maintenant, la Ttdipc, lui cria le baron

238 l'enlèvemeivt.

de Ramoine en meltant la tête à la portière qu'il venait de fermer , c'est à loi de gagner les dix mille livres promises. Tu les auras demain , si tu conduis le carrosse assez adroitement, pour (]ue ces aigrefins ne nous rattrapent pas, et si nous arrivons sans encombre avant six heures dans le bois de Vincennes, près des murs du couvent des Minimes.

La Tulipe , joyeux de ce qu on exigeât de lui si peu de chose en échange de dix mille livres, oublia qu'il aidait à l'enlèvement de son complice, fouetta les chevaux à tour de bras, et fit partir le vieux carrosse avec la rapidité d'un attelage olympique.

Avant que l'exempt et les hoquetons soupçonnassent ce départ , la voiture qui emportait l'abbé Costis se trouva trop éloignée pour qu'ils espérassent la rejoindre , dans le cas même où ils auraient su la roule qu'elle suivait à travers les rues encore mal éveillées du faubourg Saint- Antoine. Le jour commençait à paraître.

LE DIIRMER SArRIl ICE.

I^ Tuli|>o, ({ui réglait les intcrcU lio sa bourso (l'aiirrs la lournure des cvcneiiieof , travail |ilus ti aulrc iilre(|iie la |)roiii[>tc |)Oftscssioii des (Ji\ unlle li\res , el , pour v arriver plus vile, il aniiiiail du foiiel et de la voix les pau>res clie\aux qui ^al()))aient coaiine s'ils y lust*iit acrouluiiies , eux (]iii depuis bien dt*s aiitiees trainaieiil ^ l- liiicliLaieijl d'un quai lier

240 LE DERMtU SACIUFIUL.

à Tautre la carcasse disloquée d'un carrosse de louage.

Le baron de Ramoine écoutait tous les bruits qui s'élevaient à mesure que la ville s'animait de même qu'une ruche aux rayons de l'aurore: il regardait avec défiance le petit nombre de passans qui regardaient la voiture avec curiosité; il élait impatient d'être rendu à sa destination : son cœur battit plus fort en face de la Bastille, et ensuite vis-à-vis de Vincennes ; car il craignait un obstacle , un retard qui eût paralysé, entravé, ses plans : à chaque cahot il s'imaginait verser.

— Infâme abbé ! s'écria-t-il en détachant son masque et se montrant à son prisonnier qui n'avait pas cessé de le considérer avec effroi : me reconnais-tu ? Ces lettres^ que tu as volées et dont tu as fait un si lâche usage, je les ai retrouvées pour les anéantir : c'est tout ce que je voulais pour tranquilliser ma conscience. Quant à toi , vil scélérat , tu n'as pas de con-

LE bKHMKIl SM.RIKICK. :> l I

scitMice , ol c\?st peine imilile ({uc c!c l* inviter a implorer la miséricorde île Dieu.

Les yeux de l'ablié Coslis répondirent juir une expression suppliante dont le baron de Uainoine ne fut pas dupe.

Le baron , au contraire, exalté par un ressentiment excusable |>eut-^tre chez un homme fpii a l'honneur de sa maîircssc à venger, eut horreur de la bassesse de ce délateur et lui cracha au visa;,'e.

Une fureur terrible se p4?ignit sur los traits endauimés de l'ablKi Costis. M. de Hamoinc n'en lit «pie rire.

— Ce n'est point assez pour moi d'avoir par ruse repris les lettres et la somme «pie lu avais soustraites , Tune par le moyen de l'autre : une femme , une mêrcdc famille a été déshonorée par toi ; sa iille, spoliée île son rang cl de sa fortune; un hon;me de cœur^ un ami véritable, insulte d.tns ses alTections los jilus 11. iG

242 LE DERMEU SACEllFICE.

sacrées : grâce à toi, le comte de Chatay, ce vieillard respectable , sera toujours forcé de rougir en présence d'un passé que tu as eu l'atrocité d'évoquer devant lui ! C'est plus qu'un assassinat que tu as fait, puisque ceux qui survivront à ces exécrables manœuvres n'ont désormais que des remords , des regrets , des amertumes dans leur vie. Eh bien ! misérable, es-tu d'avis que je te pardonne ? Devine ton sort par le mien; tout est dit là-dessus, tout est fixé : je suis un condamné à mort qui n'a plus dans l'ame un atome de pitié, et toi, monstre, tu dois tenir à la vie?

L'abbé Costis n'avait pas la liberté de répondre; son trouble était si grand, qu'il n'entendait pas, ou du moins ne comprenait pas tout.

La voiture roulait depuis quelque temps dans les allées du bois , où le brouillard glacial de l'automne s'agglomérait en horizon de vapeurs. L'abbé Costis, qui n'avait pas d'autre vêtement que sa chemise , grelottait de froid,

LK lihUMtK S^CIUKICi;. 243

s;in$(|uclc baron de Uauioiue lui olfril do quoi se couvrir et se recliauITer.

Le (lacrc, à deuii rompu par les secousses de celte course rapide sur uu cbemin troué d'ornières , arrivait enfin à Tangle du jardin potager des Minimes.

La Tuli(>e^ (|ui a\ait conservé son masque sur la figure et ne s'apercevait |xis tpie cette mascarade attirait les veux et les commentaires sans aucune nlilil/* , 8;iu(a lestement à Ikis de son siège, et vint aider les deux \ovageurs à mettre pied à terre.

L'abbé reconnut la Tulipe, avant que celui-ci se fût trahi par le son de sa voix , et il ressentit aussitôt un désir immodéré de témoigner sa graliliide à son com|>lice, «pi^il accusait de Ta- >oir vendu au baron de Kainuine.

— Vous con>ient-il d'être enterré dans le cimetière des Minimes? demanda distraitement le baron «pii, avec le secours de son valet, avait tirétle h voiture \o j»riso(inier garrotte,

lO.

2Aà LE DERMER SACRIFICE.

et l'avait élenclu sur T herbe blanche de frimats, sans avoir égard à l'état de nudité où il était. Voici les dix mille livres que tu as gagnées, la Tulipe ; tache d'en faire bon usage en devenant honnête homme ^ ainsi que tu l'as résolu cent fois. Demeure encore un instant , en cas que j'aie besoin de toi; ensuite , à la venue de M. le comte de Chatay , tu ne séjourneras guère ici ou dans les environs, de peur de tomber à la merci des gens du roi.

— Je n'ai rien à redouter des gens du roi, M. le baron , reprit la Tulipe piqué de ce pronostic qui semblait lui montrer le gibet en perspective ; il n'y a que les voleurs qui aient affaire à eux : moi , je suis Champenois et j'aimerais mieux tondre un œuf que de voler un bœuf.

Le baron de Ramoine , sans écouter la Tulipe et sans lui répondre, avait l'œil et la main à des préparatifs mystérieux qui augmentaient le trouble et les frissons de l'abbé : la Tulipe était au comble de la joie et ne se souvenait

LE DERMFn SxCr.lFICF.. *J4r»

plus des armes (ju'il avait données contre lui et l'abbé Coslis.

Celui-ci avait hûte de recouvrer la |>arole ei cherchait à parler «lu regard en désignant le valet (jui s'était assis sur im tronc d'arbre mort pour conii)ter ses dix mille livres en pièces d'or trébuchantes, et qui n'osiiit s'écarter de son maître dans l'appréhension des voleurs cjuc l'heure cl le lieu eussent merveilleusement servis.

Le barnn , ne songeant plus à son Nalel |)oiir s occuper du princij)al objet de cotte singulière aventure , ouvrit la boite <|u'il avait a|)|)orlée, en tira un fusil avec lecpicl il alluma du feu , et se rail à brûler une à une les lettres «pii étaient seules dépositaires d'un secret enseveli dans son cœur depuis vingt ans.

Pendant ce sacnficc qu'il faillit plusieurs fois interrompre pour relire ces précieuses lellres si sou\enl lues cl couvertes de baisers mystérieux , il exhalait de profonds soupirs et >ersait de doulotireuses larmes : il an<'inliss;iil

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de ses mains tout ce qui lui restait d'un amour malheureuxqu'ilnepouvaitavoueretqu'ildevait même renier, quoique ce sentiment, purifié par le temps, fût encore le mobile de toutes ses pensées. Il regardait tristement la flamme dévorer des promesses écrites qui n'étaient plus que des souvenirs d'un bonheur trop tôt évanoui.

L'abbé Costis, spectateur muet de cet holocauste, eût voulu s'élancer pour sauver quelques lambeaux à demi-consumés de ces pages accusatrices, et il voyait avec rage s'achever la destruction des instrumens de sa vengeance.

LA PEtR in: LA MOIIT.

Lorsque toul lui brùli* , le baron |>rit !<* portrait , lr* haisa leniIrcMiionl, k* conltiupli comme une chose sainte, el lenfeiina dans son |>orle-fouilIc avec les traites que l'abbé n'avail |Kiseu le temps de loucher chez le bancjuier du comte de Chatay.

Liisuite il disposai ce qui était nécessaire pour écrire : encre, plume el |)apier; puis, s'armant de deux pistolets, il s'avança vers l'abbé,

2i8 LA PEUR DE LA MORT.

qui crut son dernier moment arrivé ; il le considéra en silence avec un regard froid qui exprimait plus de calcul que de ressentiment : il détourna ses pistolets appuyés contre la poitrine de ce misérable, et prêta l'oreille au roulement d'une voiture sur la route de Paris.

— C'est lui ! murmura-t-il en levant les yeux au ciel : voilà le moment d'en finir. 0 toi que j'ai aimée et que j'aime encore î adieu pour toMJours! Adieu aussi, ô ma fille! je te laisse un père qui ne saura jamais le crime de ta naissance! Pauvre Lucile! Pauvre comtesse! elles sont plus à plaindre que moi : elles vivront !

En se parlant ainsi à lui-même, il affermit sa résolution et conserva une apparente tranquillité.

Comme l'abbé faisait des efforts furibonds pour s'affranchir de ses liens , le baron appela son valet et lui ordonna de dégager les mains du prisonnier, qui les tourna d'abord contre

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